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2001-2015 - 14ème anniversaire de la disparition de Senghor : Ma lettre pour l'outre-ciel - Par Amadou Lamine Sall


Rédigé par leral.net le Vendredi 18 Décembre 2015 à 11:46 | | 5 commentaire(s)|

Monsieur le Président, si cher poète, comme chaque année, en cette date de votre triste

anniversaire, je vous écris pour vous donner des nouvelles de votre pays, de l'Afrique et du

monde. Le monde a peur, mon cher poète. Il est devenu même suicidaire. La culture en sera la

solution ou la perte, car l'enjeu majeur c'est elle. En effet, "les cultures sont devenues le

principal enjeu sur tous les continents où les conflits surgissent et font rage". Pourtant le

vocable même de "culture" devrait apaiser. La culture comme formes du savoir et primauté de

la connaissance, est le meilleur outil pour effacer les frontières et rapprocher les hommes.

Tout est dans l'équilibre. Comment en effet, cher poète, trouver cet équilibre entre les enfants

dorés, "gavés de divertissements" et vaniteux de l'Occident et ceux des péninsules arabiques

saouls de leur orgueil, de leurs dogmes, de leur encens, de leurs prières de feu. Dans sa quête

aveugle et irraisonnée de primauté, la civilisation occidentale est tombée dans un nouveau

féodalisme. L'Arabie, avec ses privilèges de naissance, de sang, d'une religion jugée

victorieuse et d'un Dieu que l'on veut sectaire, reste figée, comme momifiée. Les clans et les

tribus ne répondent plus à la marche du monde, à moins de se constituer en "une mémoire

commune qui sert de lien dans la liberté". Un seul lien unit les civilisations occidentale, nord

américaine et arabe qui s'affrontent: la société internationale marchande avec ses banques, ses

paradis fiscaux, ses marchés de la chair et du luxe, ses explorations scientifiques, ses armes de

guerre, ses technologies, son pétrole, son gaz.

Mon cher Sédar, voilà que les "idéologies politiques" sont désormais remplacées par

des "idéologies religieuses". Terrorisme oblige? Mais ce mal moderne n'est pas spontané! Il

vient d'un long processus de rejet, d'humiliation, d'usurpation, d'exclusion, d'assassinats, de

mort. Nous n'irons pas jusqu'à nous faire tort en évoquant face au djihadisme, l'évangilisation

d'hier des païens. Mauvaise comparaison dira t-on! Mais la fascination pour la mort est la

même. Cher Président, si cher poète, certains vont jusqu'à se poser la question de savoir si

assassiner Kadhafi et exécuter Saddam Hussein valaient mieux que le chaos et les morts

d'aujourd'hui? La vérité, est que le diable a dormi d'abord dans un lit propre en Occident

comme en Amérique! La volonté suicidaire est d'abord née de politique punitive et guerrière

de grandes puissances, avec cette conscience arrogante d'avoir toujours raison. Mais ceci ne

saurait jamais justifier cela!

Mon si cher Sédar, chaque culture préservée en ce temps du monde est une victoire.

Chaque fermeture sur soi-même, une défaite. Gardons-nous de vouloir devenir à tous prix les

vainqueurs. Gardons-nous d'affirmer une quelconque supériorité, une irresponsable pureté.

Les vainqueurs et les puissants d'hier sont devenus si fragiles et se sont si appauvris! Notre

noblesse à tous est dans notre victoire commune d'habiter chacun le cœur de l'autre. Une vie

individuelle n'exclut pas une existence commune. Paradoxe: alors que les nouvelles

technologies nous ont rapprochés les uns des autres, les frontières de l'esprit sont plus

difficiles à franchir que celles physiques. La vérité mon cher Sédar, c'est que plus la terre se

mondialise, plus elle se tribalise. Tant de savoirs partagés et de tant de murs et de barbelés

dressés! La montée nauséabonde des nationalismes nous le démontre chaque jour. La marée

des migrants se brise sur des égoïsmes odieux, durables et robustes.

Cher poète, il m'arrive de penser souvent, sûrement à tort, que l'analphabétisme

pouvait être un confort. En effet, ne pas savoir repose, fait moins souffrir que savoir et se

sentir vain et démuni! De même que la démocratie ne serait pas la meilleure des Républiques,

car en quoi les droits de l'homme devraient-ils primer sur les droits au développement? A quoi

cela sert-il d'être libre et de mourir après de faim et d'exclusion? Comme vous le remarquez,

je m'aventure à réinventer le zéro!

Monsieur le Président, si cher Sédar, le terrorisme et la menace climatique sont

devenus des fléaux majeurs. "L'homme ne meurt pas. Il se tue"! L'une des plus belle religions

révélées et portées par le plus incomparable des prophètes est trahi par des enfants qui l'ont

déshabillée de sa plus belle toge: la fraternité humaine. "Un Dieu trahi" selon la belle formule

de François Hollande, leur sert de couteaux et de bassines de sang. Tout proche de nous, le

Mali, pays de légende et d'histoire, vient encore de payer un lourd tribu sous l'assaut de ces

prédateurs qui égorgent en chaque victime, l'islam. A Paris, une folie terroriste meurtrière a

frappé cette France que vous aimiez tant. Cette France atteinte dans son cœur est sœur de la

liberté et des droits de l'homme, même si elle joue à se faire peur.. Elle ne pliera pas malgré sa

grande douleur qui est la nôtre. Elle restera debout et belle, car elle a choisi le visage du soleil.

Un autre vent mauvais se lève sur la France avec une extrême droite qui la souille et la couvre

d'un manteau de repli et d'exclusion. C'est un désastre que le peuple bleu blanc rouge refusera

au nom de ce qu'il a donné et de ce qu'il représente de grand pour le monde.

Quand au sommet mondial sur le climat, on applaudit à son succès. Mais c'est un bien

pauvre succès. On soigne un cancer avec de l'aspire! Jamais la terre n'a été autant en danger!

Cher poète, je vous parlais de cette tragédie terroriste moderne, parce qu'elle donne de

notre civilisation le temps arriéré d'un esprit barbare effrayant. Mais l'épée ne triomphera pas.

L'esprit vaincra l'obscurantisme. Cela a été tout le combat de votre vie, vous qui avez porté si

loin la beauté et la fraternité du monde noir, sans oublier de chanter l'apport que chaque

peuple, chaque culture apporte à la civilisation de l'universel. Vous avez fait cohabiter toutes

les religions et le peuple souverain, durant vingt années, vous a confié la marche du Sénégal,

alors que vous lui disiez que l'honneur fait était démesuré. Vous affirmiez, en effet, que vous

étiez doublement minoritaire, parce que à la fois catholique et sérère. Mais ce pays n'a qu'une

seule religion: la fraternité. Une seule appartenance ethnique: le Sénégal. Nous vous devons

beaucoup. La fleur n'oubliera pas la tige qui l'a portée.

Monsieur le Président, cher poète, le 21ème siècle voit à peine pousser ses premières

dents et le monde vieillit. A 109 ans aujourd'hui, vous auriez pu embrasser ce siècle naissant

et déjà si exténué. Dieu en a décidé autrement. Mais quelle vie! Quelle vie que la vôtre! Dans

le bonheur comme dans l'épreuve, vous l'avez bue douce et amère. Mes pensées vont surtout

ici à la perte, très tôt, de vos deux garçons, alors que vous vous teniez encore droit dans le

soleil de l'âge. Vous avez sur terre beaucoup, beaucoup souffert. Souffert comme père.

Souffert comme homme d'Etat, car la politique, nous confiez-vous, vous poussait au suicide,

chaque matin au réveil.

Ici, au moment où je vous écris en ce 14ème anniversaire de votre silence, tout va

comme va le monde, c'est à dire dans l'inquiétude, le combat, le refus d'être vaincu. Votre

pays le Sénégal, il y a à peine trois ans, est conduit par un jeune Président que vous auriez tout

de suite aimé. En effet, il a cette humilité, cette politesse sans faiblesse faite d'une touchante

courtoisie et d'une sereine écoute. Le reste n'est que politique et la politique n'est pas toujours

belle. Certes, dans l'adversité chacun se défend avec les valeurs dans lesquelles il a été moulé.

Mais peu laissent Dieu décider à leur place. En politique, beaucoup ont le couteau entre les

dents. Pourtant, ce Président a décidé, en bon métisse sérère-toucouleur et fort de son

éducation, d'habiter non la violence, mais la détermination dans le travail, car seul les résultats

comptent. Ce jeune Président, mon cher poète, malgré sa politesse devenue légendaire, est

cependant une banane avec laquelle ses adversaires peuvent se casser les dents. Il essuie

nombre de critiques dans sa politique résolue de poursuite des biens mal acquis. Mais il sait

que les Sénégalais sont avec lui, car notre peuple a horreur de ceux qui ont fait de ses impôts,

leur compte bancaire. Par ailleurs, il a décidé de réduire son mandat de sept à cinq ans. Autre

polémique sans raison qui aurait plutôt dû réjouir au lieu de déplaire. A la tête de la

CEDEAO, son leadership s'affirme et notre pays jouit de nouveau d'un rayonnement et d'un

respect qui lui ont beaucoup manqué. Tiens, mon cher poète, voici également le Sénégal

membre du Conseil de Sécurité des Nations Unies! En somme, votre pays est en marche et

pas à pas, il ôte les pierres de ses chaussures. Quant à l'Afrique, elle s'affirme de plus en plus

au monde. Seules persistent quelques poches de honte avec des Chefs d'Etat déshonorants qui

souillent la démocratie. Leur temps est cependant compté!

Mon si cher Sédar, le temps a fait son œuvre: votre Fondation à qui vous aviez affecté

les fonds que le roi d'Arabie Saoudite vous avait fait don au moment où vous quittiez la

magistrature suprême dans les années 80, était sur le point de fermer ses portes, faute du

moindre CFA, pour assurer ses missions. De 1981 à 2015, soit 34 ans, rien n'est venu s'ajouter

au chèque du roi placé comme capital de la "Fondation Senghor". Ce qui a fait dire au

Président Macky Sall, ému, qui me recevait en audience le 21 octobre 2015 et que je

sollicitais d'apporter son soutien à votre institution: Sur 34 ans, c'est un exemple de gestion!

Au sortir de cette audience, je vous l'apprends, le Président Sall a affecté à votre Fondation la

somme de 50 millions. En votre nom, de là où vous êtes, je tiens à le remercier pour son geste

spontané. Je suis témoin de sa posture touchante dès que je parle de vous. A Paris, le 29

novembre dernier, en me recevant à la résidence de l'Ambassadeur du Sénégal en France, en

marge du Sommet mondial sur le climat, il m'a redit qu'il ne laissera pas votre Fondation

mourir. Le légendaire Cheikh Ousmane Sountou Badji, votre ami, me confiait il y a peu, ceci:

"On aurait dit que Macky Sall, par son écoute, sa civilité, sa sérénité, son ouverture politique,

a été éduqué par Senghor, avant que Dieu ne décide de ce qu'il est devenu aujourd'hui." Pour

revenir à votre Fondation, la vérité, mon cher Sédar, c'est que vous n'avez jamais voulu de

votre vivant aller demander des dotations financières, encore moins déléguer la moindre

personne pour cette tache. Vous aviez horreur de vous approcher de l'argent. Vous aviez

horreur que l'on vous en donne. C'est pout cette raison que vous avez toujours repoussé

poliment, après votre retrait volontaire du pouvoir, les nombreuses invitations qui vous

avaient été adressées par des Chefs d'Etat africains. Leurs chèques et leurs valises d'argent

vous incommodaient, vous révoltaient. Je prends ici pour témoins deux amis qui vous sont

chers: Maître Boucounta Diallo et Moustapha Niasse. Et puis, mon cher Sédar, je vous

informe au passage que le compte à rebours de la réalisation du projet du Mémorial de Gorée

est enfin lancé par le Président Sall. Il a reçu en ma présence à Paris, le 29 novembre,

l'architecte lauréat du projet: Ottavio Di Blasi. Le Président a affirmé que le Mémorial de

Gorée est et sera le projet culturel majeur de son mandat! Quelle revanche sur l'histoire!

Décidément, quitte à me faire fouetter, c'est encore lui, Macky Sall, cher Sédar, qui a

réhabilité votre résidence des "Dents de la mer" et qui en a fait un musée vivant, désormais

visité comme Gorée, le lac rose.

Joal s'apprête en 2016 à fêter le 50ème anniversaire de la commune. "Bin Diogoye",

votre maison familiale, fort dégradée, est inscrite dans une perspective de réhabilitation. Le si

discret et travailleur Premier ministre Mahammed Boun Abdallah Dionne et le ministre en

charge de la Culture, le vaillant Mbagnick Ndiaye, y veillent.

J'avoue enfin avec beaucoup de peine ici et beaucoup de retenue, sans être mandaté par

personne, qu'il me coûte de lancer un appel à tous les mécènes d'ici et hors de nos frontières,

pour venir en soutien aux missions littéraires et scientifiques de la "Fondation Senghor. Il me

semble, avec tout le respect et l'immense affection que je vous porte mon si cher Sédar, qu'il

ne soit plus possible de se taire, de rester assis et regarder mourir cette Fondation qui porte

votre nom et perpétue votre mémoire. Pardon pour vous avoir désobéi 34 ans, après!

Mon cher poète, voici fait le tour de l'actualité nationale et mondiale ainsi que les

urgences qui tournent autour de tout ce qui porte votre nom et qui mérite attention. Ceux qui

vous aiment veillent et ils sont nombreux.

J'allais oublié de vous demander le livre que vous lisiez en ce moment, tranquillement

installé dans les jardins du Paradis. Ou bien ce Paradis, à lui seul, vaut-il tous les beaux livres

de la terre? Il ne me reste plus qu'à vous demander d'embrasser pour nous tous nos amis si

chers qui ont dû donner au ciel une part de vie artistique inégalable dès lors que Doudou

Ndiaye Rose, ton ami, est désormais des vôtres. Quant au professeur Omar Sankaré, il a dû

être si heureux de vous serrer dans ses bras! Tiens, Joal a fait de moi son Salma d'or 2015! La

fête était si belle et toi si présent!

Ici, sur cette terre triste et éphémère que je ne trouve belle que lorsqu'un sourire traverse

le visage immuable de ma vieille maman et qu'au loin j'entends le rire de mes filles mêlé aux

chants du muezzin, ton pays le Sénégal fixe un horizon qui se rapproche mais qui nous exige

beaucoup de travail, beaucoup de citoyenneté et de dignité, beaucoup de solidarité et

d'éthique, moins de "pantins ivres d'eux-mêmes", moins d'orgueil pourri. "Tout ce qui est né

mourra. Tout ce qui est apparu dans le temps disparaîtra dans le temps". Ne resteront que les

grandes œuvres et des peuples qui se souviennent. Il n'existe qu'une seule éternité: Dieu!

Toi qui est désormais le plus proche de Lui, prie alors pour nous, mon si cher Sédar .






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