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21 ans après: Ce que j’ai appris du génocide rwandais

Le 06 avril 1994 restera à jamais gravé dans ma mémoire. De ma lointaine banlieue de Diacksao, écoutant les informations sur un vieux transistor, aux fréquences irrémédiablement calées sur Rfi, je venais d’apprendre une nouvelle qui me hante aujourd’hui encore: l’avion en provenance d’Arusha transportant les présidents rwandais Juvénal Habyarimana et burundais Cyprien Ntariyamira venait d’être abattu au dessus de Kigali.


Rédigé par leral.net le Mardi 7 Avril 2015 à 19:13 | | 9 commentaire(s)|

21 ans après: Ce que j’ai appris du génocide rwandais
Confusément, je sentais que cet attentat allait ouvrir les portes de l’enfer dans une région dont l’histoire tourmentée me passionnait. En effet, depuis que Festus Minani, un étudiant burundais ami de mon grand frère, m’avait initié à l’histoire complexe des peuples Hutu et Tutsi, mélange détonnant de revanche inassouvie d’anciens serfs sur leurs maîtres, de bêtise raciste belge et de délire colonial français, je savais que le pire, dans cette région, était toujours sûr. Et après la lecture d’un excellent article de «Jeune Afrique» intitulé «Commandant Fred n’ira pas à Kigali», qui relatait la mort dans une embuscade de Fred Rwigema, charismatique chef du Front patriotique rwandais (FPR), je m’intéressais à l’odyssée de ces jeunes guérilleros Tutsi, pour la plupart ayant grandi dans des camps de réfugiés en Ouganda et qui, après avoir porté Yoweri Museveni au pouvoir dans ce pays, rêvaient, chez eux, de renverser la dictature du général Habyarimana. Aussi, l’attentat contre l’avion allait déclencher au Rwanda l’une des pires tragédies du 20 siècle : l’effroyable massacre, planifié de longues date par des idéologues ivres de haine et de sang, de 800.000 Tutsi et Hutus modérés. 20 ans après, alors que le Rwanda se souvient de cette «Solution finale » africaine, le lycéen que j’étais à l’époque reste traumatisé par les images diffusées chaque soir par la Rts de monceaux de cadavres boursouflés, charriés par les eaux, sous le regard indifférent de la communauté internationale. Des milliers de corps sans sépulture symboles même de la «banalité du mal».

Aussi, lorsque j’ai eu l’occasion de fouler pour la première fois il y a trois ans le sol rwandais en compagnie de mon aîné le journaliste Pape Samba Kane, mon premier réflexe a été de côtoyer et d’interroger les rescapés. Comme Amissa, rencontrée dans le quartier de Nyamirambo, infirmière emmenée dans leur fuite en RDC par les soldats en déroute du régime génocidaire, promise chaque jour à la mort par ses geôliers, qui a vu en cours de route des chiens se disputer le cadavre supplicié de son grand-frère. Profitant de la confusion qui régnait dans la ville congolaise de Bukavu, elle ne dût son salut qu’au fait que les bourreaux avaient tout le temps besoin d’elle pour panser leurs blessures occasionnées par de durs combats.

Parvient-on vraiment à se reconstruire comme Faustin, quand on est le seul survivant de sa famille et quand on a vu la quasi totalité de ses «avoisinants » périr à un barrage, sous les coups de machettes des sinistres miliciens «Interahamwe » ? Comment ne pas perdre la boule et surtout la foi, quand on a vu le prêtre de sa paroisse, devenue un lieu de refuge, censé vous protéger de la folie meurtrière des hommes, tenant une bible dans une main et une kalachnikov dans l’autre, être le premier à participer à des viols suivis de meurtres de masse ? Pourtant, au cours de cette nuit noire, pendant ces jours de martyre indicible, le pire a cheminé avec le meilleur de l’être humain. A l’image de cette vieille dame Hutu qui se faisait passer pour une sorcière maléfique, repoussant à coup d’incantations inventées des tueurs superstitieux, sauvant du coup beaucoup de malheureux réfugiés dans sa modeste demeure.

Le meilleur de l’être humain, ce sont ces 50.000 Tutsi, armés de bâtons et de cailloux dérisoires, qui ont héroïquement résisté à des génocidaires surarmés sur la colline de Bisesero. Jusqu’à leur anéantissement presque total, dans un geste qui rappelle étrangement l’insurrection des Juifs du Ghetto de Varsovie face aux Nazis. L’armée française, déployée sur les lieux dans le cadre de l’opération «Turquoise », ne fera rien pour sauver ces résistants. Le meilleur de l’être humain, c’est aussi quand le responsable du mémorial de Kigali, où gisent 300.000 massacrés, dont des bébés abattus sur le dos de leurs mères, voyant que PSK et moi venions de Dakar, demande des nouvelles de la famille du capitaine Mbaye Diagne. Ce jeune officier intrépide de la Minuar, bravant les foudres des fanatiques du «Hutu power», avait pris des risques inconsidérés pour sauver des centaines de Tutsi. Pendant que ses supérieurs à l’Onu se vautraient dans une lâcheté sans nom. Devenu une légende vivante à Kigali, Mbaye Diagne sera tué dans l’explosion de sa jeep.

A voir l’incroyable propreté et la sécurité qui règne dans les rues de Kigali, l’ardeur au travail et la discipline des Rwandais, on comprend mieux le sens du mot « résilience » forgé par Boris Cyrulnik. Malgré cette apocalypse que fut le génocide, les Rwandais ont su relever la tête et reconstruire leur pays dévasté. Le président Paul Kagame, dirigeant certes très autoritaire, impitoyable avec ses opposants mais doté d’un sens du leadership peu commun sur le continent, a su faire décoller l’économie de son pays en éradiquant pratiquement la corruption. Sans tambour ni trompettes, sans avoir eu besoin de recourir à un plan concocté dans des officines douteuses, le Rwanda frôle régulièrement les 7% de taux de croissance. Au vu de tels résultats et avec la trajectoire qu’a connue ce pays, ce que j’ai appris du Rwanda post-génocide, c’est qu’il ne faut jamais désespérer de l’humanité.

Barka BA







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