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A propos du livre du Professeur Sankharé - Par Khadim Mbacké

Le quotidien sénégalais L‘As a publié dans son numéro du mardi 19 mai 2014 un entretien que le journaliste Amadou Bâ a eu avec le Professeur Oumar Sankharé de la Faculté des lettres de l’Ucad à propos de son livre intitulé Le Coran et la culture grecque, publié aux éditions L’Harmattan.


Rédigé par leral.net le Lundi 16 Juin 2014 à 07:00 | | 3 commentaire(s)|

A propos du livre du Professeur Sankharé - Par Khadim Mbacké
Des compatriotes m’ont appelé pour me demander de réagir. Le même journaliste qui a eu l’entretien avec Sankharé a demandé à me rencontrer pour connaître mon avis sur les propos du Pr Sankharé. J’ai exprimé quelques réserves fondées sur une rapide exploration d’une partie de l’entretien en attendant d’avoir l’honneur et le plaisir de lire l’ouvrage de l’auguste collègue.
Etant donné la publicité qu’on est en train de faire sur un ouvrage au contenu plus que discutable, je voudrais donner davantage d’explications après avoir terminé la lecture de l’entretien susmentionné.
Dans l’introduction de l’entretien, on lit : «Le professeur Oumar Sankharé n’en est pas moins un arabisant.»
Le 27 décembre 2013, j’ai participé à la soutenance d’une thèse de doctorat d’Etat présentée par le doyen de la Faculté de lettres de l’Université de Nouakchott sur l’Acharisme (une école de théologie musulmane). Le Pr Sankharé, qui était le président du jury, n’a pu apprécier la thèse qu’à travers un résumé en français élaboré par le candidat. Durant toute la soutenance, l’éminent universitaire n’a pas prononcé une seule phrase en langue arabe. N’a-t-il pas raté là une précieuse occasion de prouver sa maîtrise de la langue de Moutanabbi ? En tout état de cause, je suis prêt à engager un débat en arabe avec lui sur n’importe quelle chaîne de télévision nationale ou internationale.
Le Pr Sankharé aurait écrit son ouvrage pour «essayer de démontrer que le Prophète de l’islam n’est pas un illettré et que le Coran est imprégné de culture grecque, car renfermant plusieurs aspects que l’on retrouve dans les œuvres de Platon et Parménide».
Si le contenu de l’entretien ne fait que confirmer les idées défendues dans l’ouvrage, le professeur Sankharé risque de ne convaincre que ceux qui sont prêts à accepter, sans arguments, tout ce qui est écrit contre l’islam et ses sources.
Selon Oumar Sankharé : «On n’a dit nulle part que le Prophète est un illettré dans le Coran.» Pour le prouver, il se livre à une gymnastique étymologique purement arbitraire à propos du qualificatif «ummiy» traduit par tous les traducteurs du Coran par illettré comme on le lit dans cette traduction officielle du livre saint publiée par le complexe Roi Fahd de Médine destiné à cet effet : «Ceux qui suivent le Messager, le Prophète illettré qu’ils trouvent écrit (mentionné) chez eux dans la Thora et l’Evangile. Il leur ordonne le convenable, leur défend le blâmable, leur rend licites les bonnes choses, leur interdit les mauvaises et leur ôte le fardeau et les jougs qui étaient sur eux.»
Ensuite, il cite le verset : «Et avant cela, tu ne récitais aucun livre et tu n’en écrivais aucun de ta main droite. Sinon, ceux qui nient la vérité auraient eu des doutes» (Coran, 29:48), dont il donne la traduction suivante «avant cela, tu ne lisais pas des livres et tu n’écrivais pas de ta main droite» pour dire qu’il lui donne raison. Or, c’est un des arguments coraniques les plus clairs qui indiquent que Muhammad ne savais ni lire ni écrire. Voici d’ailleurs un extrait du commentaire du grand exégète, Ibn Kathir, relatif à ce verset-clé : «C’est-à-dire : tu as vécu, ô Muhammad, une vie au sein de ton Peuple avant d’apporter ce Coran. Tu ne savais ni lire ni écrire. Tous les gens de ton Peuple et les autres savaient que tu étais un homme illettré ne sachant ni lire ni écrire. C’est ainsi qu’il est décrit dans les livres anciens comme le dit le Très-haut : ‘’Ceux qui suivent le Messager, le Prophète illettré qu’ils trouvent écrit (mentionné) chez eux dans la Thora et l’Evangile’’.» Voilà comment était le Messager d’Allah (paix et salut sur lui). Il ne savait pas écrire ; il n’a écrit de sa main ni une ligne ni même pas une seule lettre. Il disposait de scribes qui écrivaient la révélation en sa présence et les messages qu’il envoyait aux régions.
Ceux parmi les jurisconsultes des dernières générations, notamment Al-Qaadi Aboul Walid al-Badji et ceux qui sont de son avis, qui prétendent que le Prophète (Psl) écrivit lors du jour de Houdaybiyya : «Voici la sentence approuvée par Muhammad ibn Abdoullah», furent inspirés par une version du hadith citée dans le Sahih de al-Bokhari qui précise : «Puis, il prit (la plume) et écrivit...» Cette version est explicitée par une autre ainsi formulée : «Puis, il donna l’ordre d’écrire.» C‘est pourquoi les jurisconsultes du couchant et du levant ont récusé l’avis de ceux qui ont suivi al-Badji. Ils les ont désavoués et proféré des propos durs et des discours au cours de leurs rassemblements. L’homme (al-Badji) a apparemment voulu dire qu’il (le Prophète) écrivit la phrase en question par miracle, mais il n’a pas entendu dire que le Messager maîtrisait l’écriture Voir le Tafsir de al-Qourtoubi, édition dar al-Fayhaa, 1994 Damas, vol.3, P.553 lignes 9-24.
A ce niveau, je pense que les propos du professeur, non exempts de confusion, sont loin de pouvoir remettre en cause le consensus qui s’est dégagé sur cette question au sein de la Umma depuis 1400 ans. J’espère qu’il a fourni dans son ouvrage des preuves matérielles étayant la capacité du Prophète des musulmans à produire des textes comme, par exemple, des messages écrits par Muhammad, etc.
A propos du Coran, l’éminent grammairien nous apprend : «Ce n’est pas non plus le Prophète qui a écrit, mais ce sont ses compagnons qui rédigeaient ce qu’il a dit. Ce sont des gens qui l’ont écrit, qui l’ont fixé. Ceux qui l’écrivaient avaient certainement une culture grecque.» Il a parfaitement raison de dire que ce sont les scribes du Prophète (Psl) qui notaient les versets révélés, mais il a oublié de donner la preuve que les compagnons chargés de cette tâche «avaient certainement une culture grecque». C‘est donc une simple allégation et je crains qu’il ne parvienne jamais à la prouver.
Les accusations portées contre le calife Outhmane sont purement gratuites en plus de l’inquiétante confusion qui les entoure. Ceux qui connaissent l’histoire de la rédaction du Coran savent bien que cette opération commença très tôt du temps du premier calife Abou Baker après l’instance de son compagnon et premier collaborateur Omar ibn al-Khattab qui s’était rendu compte que le groupe qui savait le Coran par cœur risquait de disparaître à cause des guerres répétées avant que le livre ne soit écrit sur papier. Le calife finit par être convaincu et il créa une équipe dirigée par Zayd ibn Thabit pour relever le défi... Depuis cette époque, une première compilation du Coran fut réalisée. Il est vrai que d’autres compagnons détenaient des feuilles sur lesquelles étaient écrits des extraits du Coran. Mais l’équipe ne retint que ce qui faisait l’objet d’un consensus. Le travail continua jusqu’au califat du 3e calife, Outhmane, qui publia et diffusa le travail réalisé à l’initiative du premier calife.
Il est vrai que le Coran est présenté comme une synthèse des authentiques messages divins révélés aux prophètes antérieurs à Muhammad (psl). Il n’est donc nullement étonnant qu’on y trouve des éléments des livres antérieurs. Le Coran comporte même des enseignements qui s’assimilent à une sagesse humaine universelle qu’il serait arbitraire d’attribuer à une civilisation donnée.
Dire que la Fatiha coranique existait en Egypte avant l’islam, c’est ne rien comprendre à cette sourate décisive du Coran. Si Sankharé voulait dire que le Coran portait les traces de Abraham, personne n’y verrait rien à redire, car ce prophète biblique est le plus cité dans le livre sacré des musulmans. Dans la seule sourate 2, son nom revient plus de dix fois. Ailleurs, on le présente comme «le Père des musulmans» qui leur donna cette appellation. «Votre père Abraham, lequel vous a déjà nommés «Musulmans» (Coran,22:78).
Ensuite, le professeur fait la distinction entre ceux qu’il appelle des ndongo darra et les intellectuels pour dire que seuls ces derniers l’intéressent. En fait, pour avoir passé près de 35 ans à l’Ucad, je sais que notre institution universitaire regorge de vrais scientifiques qui furent d’abord des ndongo dara avant de rejoindre l’école occidentale et en sont sortis brillants sans perdre leur âme.
Dans l’entretien, on trouve une remise en cause du voyage nocturne du Prophète Muhammad (psl) et une erreur grossière à propos du contenu de la sourate de La Conquête : «Il n’est pas allé en haut.» Et à la sourate 110, les gens lui disent : «Nous ne te croirons pas à moins que tu ne montes au ciel. Et même si tu montes, nous ne te croirons pas si tu ne descends pas un Livre.» La sourate 110, dite sourate de La Conquête, évoque l’évènement majeur survenu en l’an 8 de l’hégire, l’entrée triomphale du prophète Muhammad (psl) dans sa ville natale.
La prétention de l’existence d’une faute grammaticale dans le Coran révèle la fausseté des allégations du Professeur qui se targue d’être un arabisant. C’est surtout parce qu’il ignore les subtilités de cette langue et de ses remarquables tournures stylistiques qu’il croit trouver une faute là où il n’y en a pas. En effet, la lettre laa (ne pas) dans le verset 12 de la sourate 7 est explétive, selon les grammairiens arabes. Aussi, ne peut-elle pas modifier le sens de la phrase : «Qu’est-ce qui t’empêche de (ne pas) te prosterner quand Je te l’ai commandé ?»
Enfin, en attendant de lire l’ouvrage intégralement, je m’en tiens là en espérant que les personnes citées dans l’entretien et les familles concernées s’expliqueront amplement sur les accusations portées contre certains de leurs défunts membres. Je voudrais en plus attirer l’attention des musulmans sur la nécessité d’apprendre leur religion dans les nombreuses publications disponibles sur le marché et dans nos bibliothèques au lieu de s’émouvoir pour des écrits dont le caractère scientifique est plus que discutable.

Khadim MBACKE
Professeur titulaire de classe exceptionnelle
Islamologue et arabisant
Diplômés de l’Université islamique de Médine (Arabie saoudite) de la Sorbonne (Paris IV) France et de l’Ucad à la retraite.






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