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Abdoulaye Makhtar Diop, Grand Serigne de Dakar : "Je pense que l'élection présidentielle aura lieu en 2019"

Intronisé Grand Serigne de Dakar, il y a un an, Abdoulaye Makhtar Diop n'en continue pas moins d'être un observateur averti de la scène politique. Dans l'entretien qu'il nous a accordé, l'ancien baron socialiste assène ses vérités sur la vie politique non sans faire le bilan de sa première année d'exercice à la tête de la collectivité léboue.


Rédigé par leral.net le Jeudi 12 Juin 2014 à 01:00 | | 0 commentaire(s)|

Abdoulaye Makhtar Diop, Grand Serigne de Dakar : "Je pense que l'élection présidentielle aura lieu en 2019"
Ancien ministre de la République devenu Grand Serigne de Dakar, vous vous intéressez toujours à la politique ?

J’ai arrêté la politique, mais, je reste un homme politique, c’est- à-dire, qui suit l’actualité politique du pays, qui donne son avis, quand c’est nécessaire, qui oriente quand c’est nécessaire, et qui échange. Je sais que, dans cette position, j’ai un esprit plus objectif, aussi bien dans la marche du pays, que dans l’organisation. J’ai été le premier à dire, il y a 7 mois, qu’il faut reporter les élections. On ne m’a pas suivi. Mais, aujourd’hui, l’on se rend compte de l’impréparation totale des élections. Après cette alerte, j’ai dit qu’il faut régler le problème du nombre de partis au Sénégal. On m’a dit comment ? J’ai dit que les élections locales sont une occasion. On m’a dit comment ? J’ai dit, d’abord, qu’il faut interdire les alliances aux élections locales, que chaque parti se présente sous sa bannière. Troisièmement, qu’il y ait la proportion intégrale, pas de liste majoritaire, mais avec une sanction. Tout parti qui a moins de 5% de voix est dissout. J’ai fait cette proposition, parce que, si vous interrogez les Coalitions, en prenant par exemple le Plateau, il y a 46 conseillers municipaux plus 35 suppléants, ce qui fait 81. Je sais pertinemment qu’il y a des partis au Plateau qui ne peuvent pas sortir 81 personnes. Ils sont déjà disqualifiés. Vous allez à la Médina ou au Point E, c’est pareil. Maintenant, quand on aura fait cette sélection de proportionnelle intégrale, celui qui a zéro conseiller, on l’élimine. Quand on finit les élections, comme on le fait en France et ailleurs, ceux qui sont élus se retrouvent entre eux et se concertent. C’était ça la solution pour limiter les partis. Parce que nous avons un problème, c’est le problème de la liberté d’association. Or, les partis politiques sont des associations et ont une liberté garantie par la Constitution. Il faut que les acteurs politiques se mettent d’accord.
Mais, au Sénégal, depuis combien d’années, il y a des partis qui ne sont jamais allés seuls aux élections ? Voilà, moi, l’homme politique, la réflexion que je peux donner.

Ancien socialiste, comment appréciez- vous la réélection d'Ousmane Tanor Dieng à la tête du Parti socialiste ?

D’abord, avant la réélection, j’ai dit, objectivement, que le Parti socialiste a fait un pas en avant, en organisant, pour la première fois, des élections primaires ouvertes à tous les militants qui prétendent diriger le parti. C’est une chose qui ne s’est jamais fait avant. C’est quelque chose d’extraordinaire.
La deuxième chose, c’est la modalité d’organisation de ces élections. J’estime que, pour la première fois, de mon expérience de socialiste, membre du Bureau politique, du Comité central, du Secrétariat national du parti, très impliqué dans le Congrès de 1996, que l’on dit Congrès sans débat. Ce qui est faux ! Les modalités, les pouvoirs donnés au Conseil d’administration sont une bonne chose. Maintenant, le problème que je me suis posé, c’est l’opportunité de l’organisation de ces élections. J’ai suivi, à travers la presse, que les élections ont été organisées, malheureusement, les conditions dans lesquelles ces élections ont été organisées ternissent l’image du Parti socialiste. Parce que, je pense que ces décisions qui ont été prises dans les dernières semaines, suspension, reprise du processus, en fait, personnellement, je n’ai rien compris.

D’aucuns disent que votre départ du Parti socialiste est lié à un manque de démocratie…

Non ! C’était différent. J’ai quitté le Parti socialiste, parce que le Bureau politique, à l’époque, n’avait pas tranché le débat sur la candidature aux élections municipales de Dakar. Quand on a perdu les élections présidentielles en 2000, on préparait les élections législatives de 2002. Le problème, c’était que le Parti socialiste avait décidé que tous les Secrétaires généraux de l’Union régionale devaient conduire les listes majoritaires à la base. Donc, Mamadou Diop, qui était Secrétaire général de l’Union régionale devait conduire la liste de la région de Dakar, mais, il a refusé, en disant qu’il va être sur la liste nationale, pour avoir la chance d’être élu. J’ai dit que, puisqu’il en était ainsi, je me sacrifie, et je vais conduire la liste régionale à Dakar, mais, à la condition que je sois le candidat du parti à la mairie de Dakar, parce que c’est la même circonscription. Mais, une fois qu'on est arrivé aux élections municipales, j'ai dit que je suis candidat, et Mamadou Diop a également dit qu’il est candidat. Le Parti socialiste n’a pas tranché, et j’ai démissionné. C’est le résumé.

Et comment analysez-vous la réélection d’Ousmane Tanor Dieng à la tête du Ps ?

Si les socialistes estiment que Tanor Dieng peut être candidat, il faut qu’on accepte qu’il puisse être élu. Même si Tanor doit rester 20 ans, si les militants le veulent, il restera 20 ans. Maintenant, que va-t-il se passer ? Parce qu’il faudra aussi que les gens comprennent que, en prenant l’exemple sur beaucoup de pays européens, que ce n’est pas parce qu’on est Secrétaire général d’un parti qu’on est forcément candidat à l’élection présidentielle. C’est ce problème que le Ps actuel n’a pas résolu.
Si j’étais au Ps jusqu’à maintenant, j’aurais tranché ce problème, en disant qu’on peut être Secrétaire général du parti socialiste, sans être candidat. Si ce problème était réglé, il n’y aurait pas cette bagarre entre Aïssata Tall, Tanor Dieng, Khalifa Sall et tous. Parce que Tanor peut être Secrétaire général du Ps et ne plus se présenter aux élections, mais diriger le parti, l’encadrer et organiser les élections des primaires pour désigner un candidat du Parti socialiste.

Mais, Tanor a dit qu’il ne serait plus candidat…

Ce n’est pas important. Le problème, c’est l’organisation interne du Parti socialiste. Je pense que, dans la modification des textes du Parti socialiste, il faut arriver à ça. Parce qu’il ne faut pas toujours dire que le Secrétaire général du Parti socialiste n’est pas candidat. Mais, il faut dire que, le Secrétaire général peut ne pas être candidat, parce qu’on peut avoir un jour, un Secrétaire général qui peut être un bon candidat, comme on peut avoir un candidat qui peut ne pas être candidat. Il appartiendra à Tanor de tirer les leçons du passé et de voir, ensuite, comment les choses évoluent. Parce qu’en politique, il n’y a pas de vérité définitive. Aujourd’hui, la loi prévoit l’élection présidentielle en 2019. C’est Macky qui parle de 2017. Abdoulaye Makhtar pense que les élections auront lieu en 2019. Je le pense, parce que j’ai déjà dit que je suis contre la réduction du mandat du chef de l’Etat à 5 ans. Aucun projet, de mon expérience d’Etat, financé par la coopération bilatérale ou la coopération multilatérale, avec la Banque mondiale et le Fmi, ne peut être déroulé en 5 ans. Vous ne pouvez pas commencer un avant-projet, le soumettre à la Banque mondiale, recevoir les avis de non-objection, y répondre, lancer l’appel d’offres et lancer les travaux en 5 ans. Je ne connais pas un projet financé par la Banque mondiale d’envergure réalisé en moins de 6 ans. Donc, cela veut dire que, au-delà de Macky Sall, aucun Président ne pourra rien réaliser au Sénégal. Surtout que nous avons la mauvaise manie que, quand un Président arrive, il change de procédures. Depuis le départ, je suis contre la réduction du mandat, surtout, aujourd’hui que le président de la République est en train de mettre en place son Pse. Vous croyez qu’il va courir le risque, en 2017, de ne pas continuer ce projet ? Je serai surpris que l’élection ait lieu en 2017.

Quel regard jetez-vous sur la gestion de Macky Sall ?

Nous devons, en tout cas, nous qui sommes formés à la science politique, faire des analyses en rapport avec les circonstances. Senghor est arrivé au pouvoir en 1960, après les indépendances, sans ressources économiques, sans ressources financières, sans ressources humaines de qualité. Sen-ghor avait pour projet essentiel de bâtir un Etat solide, et il l’a réussi. Ensuite, vous savez, quand un pays accède à l’Indépendance, on ajoute souveraineté internationale. Senghor a réussi à insérer le Sénégal dans le concert des Nations respectées dans le monde. Abdou Diouf est arrivé dans d’autres circonstances. La consolidation de l’Etat, l’élargissement de la démocratie, avec une contrainte financière majeure, l’ajustement économique. Cette période a été affectée par la grande sécheresse, la raréfaction des ressources, les chutes de la campagne arachidière, l’explosion des produits pétroliers. Wade, c’est les grands chantiers qui changent complètement les rapports avec le type de financement. Wade est sorti du cercle des financiers classiques. L’essentiel des financements a été financé sur le mode partenariat public privé, avec des ressources comme la Chine et autres. Macky arrive. Et ce qu’il y a d’intéressant, pour moi, qui sort un peu de l’école senghorienne et de Diouf, c'est la vision qu’il a. Elle dépasse normalement le cadre de son magistère, même si c’est deux mandats.
C’est ça qui est généreux. Parce que, le Pse, c’est l’horizon 2035. C’est comme ça qu’on gère un pays. Mais, à la condition de bâtir un consensus, pour que tous ceux qui viendront puissent le continuer. C’est ça l’enjeu majeur. Le combat de Macky Sall, c’est de bâtir un consensus politique sur les grandes lignes économiques de développement. Et ça, pour le réussir, il faut associer l’opposition, échanger avec eux, sur les grands termes et les grandes lignes et de ne pas croire que l’Assemblée nationale est le niveau du consensus. Le consensus, pour le réussir, doit être ouvert à la société civile, aux partis non représentés à l’Assemblée nationale, à son parti, mais également à tous les secteurs porteurs, comme les marabouts, les chefs coutumiers et les différentes classes sociales du pays. C’est de cette seule manière que nous pourrons y arriver. Macky est dans une conjoncture différente de Diouf et de Senghor et dans des méthodes différentes de Wade. Il recentre la politique avec les bailleurs traditionnels et la coopération bilatérale. Je salue sa démarche, je salue l’ouverture.

Le consensus est-il possible, vu les rapports que Macky Sall entretient avec l’opposition, incarnée notamment par le Pds et le « Rewmi » ?

S’il y avait des tables-rondes ouvertes sur l’ensemble des sujets, on n’aurait pas toutes ces réactions. Vous avez parler principalement du Pds et de «Rewmi», mais qu’est-ce qui s’est passé à Thiès ? C’est qu’Idrissa Seck a été contraint par le poids de la République d’accueillir Macky Sall. Il ne peut pas se réclamer républicain et ne pas accueillir le président de la République. Ce sont des contraintes qui dépassent sa capacité de résistance. Ce n’est pas Macky Sall, c’est l’Etat. De la même manière, si Macky Sall, demain, dit : «Je convoque Idrissa Seck ou Abdoulaye Wade ou encore Bës du niakk, etc. , mais, ils vont répondre».

Donc, la balle est dans le camp du Président…

Absolument ! La balle est dans son camp. Ce que le président de la République a dit lundi dernier,( ndlr: lundi 2 juin) à la levée des couleurs, en disant que : «Les élections locales, je ne suis pas concerné, c’est une affaire de localité. Les gens ont fait des alliances au-delà des consignes de leur parti». Ça n’affecte en rien la gestion du pays. Mais, s’il l’avait dit, il y a 8 mois, on n’aurait pas cette tension. C’est ce type de discours que le Président doit développer en toute circonstance.

Quel message lancez-vous pour des élections locales apaisées ?

D’abord, c’est un appel au calme. Ce que je partage avec lui. C’est un appel au sens des responsabilités. C’est également le redimensionnement du vote et son recadrage au niveau local. Je vous le dit, et je vous le répète, si le Président Macky Sall, son gouvernement et son parti, avaient tenu ce discours, on n’aurait pas certainement ce problème. Moi, l’appel que je lance au Président Macky Sall, c’est qu’il faut qu’il continue sur la voie du consensus. Parce que, aujourd’hui, c’est par la gouvernance concertée, le dialogue permanent et l’écoute, aussi bien des partis politiques, de la société civile, des chefs religieux, des chefs coutumiers et autres, qu’on peut véritablement tirer la substantifique moelle du peuple sénégalais. Dans des circonstances comme ça, les partis politiques ou les organisations de société civile, s’ils refusent de répondre au président de la République, ils se mettront au banc des accusés de la société sénégalaise. Nous sommes suffisamment républicains pour savoir que le mandat du président de la République dure tant d’années. Sauf s’il le réduit. Ensuite, vous verrez, quand on aura fait les élections municipales, vous allez encore voir des bizarreries. Vous allez voir des gens qui sont des adversaires jurés s’entendre pour être maire ou adjoint au maire. Ça, je vous le promets. Vous allez voir des alliances plus que contre-nature. Vous allez voir des choses extraordinaires. C’est pour vous dire qu’il faut, non pas moraliser les élections, mais, il faut les codifier.

Quel bilan tirez-vous de votre première année d’exercice, en tant que Grand Serigne de Dakar ?

Un an après mon intronisation comme chef suprême de la collectivité léboue, je peux déjà dire que ma première volonté d’organiser la collectivité leboue, de manière à avoir une démarche qui corresponde avec l’exigence de la vie moderne, a été de constituer une équipe de chefs de projets, avec des hommes et des femmes qui ont eu une carrière dans l’administration, le secteur privé, le secteur informel et avec lesquels nous pouvons travailler pour entrer dans une ère de force économique, de force sociale, et ensuite, pour bien mettre en valeur nos biens propres. C’est ainsi que j’ai créé une quinzaine de commissions et de projets techniques. La deuxième chose, c’est que nous avons, autour de cela, avec les dignitaires, étendu un domaine d’activités dans toute la région et audelà du Sénégal pour mobiliser toutes les ressources que nous avons à l’extérieur. Nous sommes en train de mettre en place une organisation qui puisse nous permettre d’avoir un bon contrôle de la collectivité, et ensuite, prendre en charge nos préoccupations. Nous travaillons, aussi, à la valorisation des biens mobiliers et immobiliers de la collectivité léboue. C’est ainsi que l’équipe d’architectes que j’ai mise en place a fini les premiers travaux pour esquisser le projet d’un grand ensemble de bureaux, de logements, de centres aérés au Parc à mazoute, en face de la Maison du Parti socialiste. Sur un terrain de 5 hectares, nous allons mettre en place un complexe immobilier et les projections, aujourd’hui, chiffrent le projet entre 20 et 22 milliards de francs Cfa. C’est le début d’architecture.
Je suis sûr que, avec le début d’entreprise, on peut aller jusqu’à 25 milliards. Et à ce stade, nous devons voir, avec le président de la République et le gouvernement, comment intégrer ce projet au grand projet de l’Etat de modernisation de la capitale. Nous avons initié un projet d’aquaculture, parce que la côte dakaroise est très propice à ce genre d’activités. Nous avons également travaillé avec l’ambassadeur d’Iran à mettre en place un projet de fermes à des pôles modernes communautaires. Et nous comptons installer ce projet dans le Dialao ou dans le Djender. Nous avons travaillé à former une équipe assez souple de médecins, de pharmaciens, d’analystes chimiques qui, en cas de besoin, se retrouvent rapidement. Nous avons, également, établi un protocole d’accord avec la communauté «guet-ndarienne », pour trouver, ensemble, des solutions aux problèmes de l’élargissement de la brèche de Saint-Louis.

Quels sont les autres projets que vous avez initiés ?

Au plan de la formation, nous avons initié avec une compagnie d’assurance des ateliers pour assurer le matériel des pêcheurs. Nous sommes très avancés sur ce projet, et nous allons réunir l’ensemble des responsables du secteur de la pêche, avant la dernière semaine du mois de juin, pour commencer les assu-rances. Nous avons, également, en chantier, une assurance santé pour les personnes fragiles. Nous avons quasiment fini la mise en place du projet de mutuelle de santé de Dakar. Nous avons fini de rédiger les statuts avec les spécialistes, et nous misons entre 200 000 et 250 000 adhérents, et ceci pour donner un contenu dans la région de Dakar à la politique du gouvernement de Couverture maladie universelle. Nous avons fini également de mettre en place le projet de banque alimentaire qui sera alimentée avec des denrées de première nécessité, de manière conforme, pendant toute l’année. Ce que nous visons, c’est éviter l’action sociale, pour aller vers une politique sociale durable. Le projet de pèlerinage à la Mecque que j’avais fini d’élaborer a connu un retard, parce que c’est la mise en application qui était un peu lourde avec la caisse de solidarité et Western union. Mais, tout le processus est en place, et nous allons le lancer. Nous allons, avec la commission culturelle, commencer la rédaction d’une anthologie de la culture léboue. Et ensuite, nous comptons participer, avec le professeur Iba Der Thiam, à la nouvelle rédaction de l’histoire du Sénégal. Parce que Dakar et la collectivité léboue ont joué un rôle important face à la colonisation, pendant la colonisation et la préparation de l’accès du Sénégal à l’indépendance. Mais, tout ceci, pour justement, montrer la partie intégration que constitue la communauté léboue qui est vraiment un melting-pot de tous les Sénégalais. Et nous y travaillons, pour justement, éviter tout ostracisme. La deuxième chose dans la réécriture de l’histoire, c’est les relations entre l’église et la communauté léboue. Je vous fais remarquer, et je le fais remarquer au Cardinal, c’est chez les Lébous que vous trouverez des prénoms qui sont essentiellement catholiques, et tout ceci est lié au bon voisinage qu’on avait avec les catholiques. Tout ce que je suis en train de signaler entre précisément dans le cadre du travail que nous avons fait, grâce aux cadres qui sont avec nous. Maintenant, le patrimoine est en train d’être recensé, et plus nous avançons, plus nous nous rendons compte que le patrimoine foncier de la collectivité léboue est extrêmement important, et nous y travaillons. Mais, nous y travaillons, surtout pour participer à la modernisation de Dakar, particulièrement du Plateau. Parce que dans la zone du Plateau, au centre-ville, les quartiers traditionnels ne sont pas modernisés, parce que les terrains appartiennent à la collectivité, et donc, les gens continuent à louer. Nous voulons convaincre que les quartiers et les «Pencs» doivent être modernisés, doivent être mis en valeur.

A vous entendre parler, on a comme l’impression que les Lébous qui habitent dans le Plateau refusent la modernisation ?

La difficulté, c’est que ce sont des biens communs, et il faut que les gens s’entendent pour les mettre en valeur. Maintenant, nous, nous avons nos experts, et ce que nous voulons, c’est de les convaincre d’accepter le financement d’un complexe immobilier de 10 ou 20 étages. Ils habitent au rez-de-chaussée, et le reste, on le donne en location. En fait, ceux qui nous ont précédés à la tête de la collectivité léboue n’avaient ni notre formation ni notre structure, encore moins notre expérience. Ils se contentaient de percevoir des loyers de 4 ou 5 millions par mois et on règle les problèmes de la collectivité. Mais, nous sommes sûrs que sur l’avenue Lamine Guèye, nous pouvons faire des immeubles à 10 milliards qui vont nous rapporter 50 ou 60 millions par mois.

Peut-on dire que tous ces chantiers entrent, aujourd’hui, dans la dynamique de réunification de la communauté léboue, d’autant plus qu’on sait qu’il y a tout le temps des problèmes entre Lébous liés au foncier, entre autres ?

Sur ce plan, la communauté léboue n’est pas divisée. A Ouakam, nous avons des terrains qui appartiennent à la communauté, et au moment de faire certains travaux comme le monument de la Renaissance, l’Etat les avait indemnisés, presque à hauteur de 5 milliards de F Cfa. Mais, si à l’époque, moi, j’étais Grand Serigne, j’aurais dit : «Prenez les 5 milliards, construisez une cité». Et c’est la même démarche que je fais, aujourd’hui, avec les Lébous de Bargny. C’est une démarche pédagogique que nous faisons.

Est-ce que tous les Lébous sont d’accord avec cette démarche et y participent, parce que il y a un autre, soutenu par une partie de la collectivité, qui se réclame aussi Grand Serigne de Dakar ?

Un Grand Serigne qui n’a pas de prise sur les biens immobiliers, qui ne détient pas les titres fonciers, n’est pas un Grand Serigne. C’est facile de se proclamer ceci ou cela, sans avoir une prise sur la réalité. Les terrains dont je vous parle, ce sont des terrains qui appartiennent à la collectivité léboue et que je gère avec les dignitaires de Dakar. Nous ne sommes pas dans un champ où c’est théorique, nous sommes dans le concret. Qui encaisse les produits de locations des biens appartenant à la société léboue? C’est Abdoulaye Makhtar Diop et la collectivité léboue. Les gens savent où est la vérité. Les projets que nous avons marchent forcément, parce qu’ils ont compris que c’est dans leur intérêt.

Est-ce que dans vos projets, vous ne projetez pas de vous réconcilier avec Pape Ibrahima Diagne, l’autre Grand Serigne ?

Pour nous, ce Grand Serigne n’existe pas. En parler, nous ramène sur le problème de la légitimité de toutes les charges traditionnelles de la collectivité léboue. Tous ceux qui obéissent à la ligne de dévolution successorale peuvent prétendre à être Jaaraf, Grand Serigne, Saltigué. Quand vous ne descendez pas de cette lignée, vous ne pouvez pas l’être, et nous sommes les gardiens de la tradition. Le monsieur dont vous parlez, même s’il appartenait à cette lignée, je suis son aîné, il ne pouvait pas être Grand Serigne, alors que, moi, je suis là. Pour nous, nous avançons, et il n'y a pas de démarche à faire, nous continuons ce que nous faisons. Quand les gens se rendront compte que ce qu’ils font est vain, que ce n’est pas dans leurs intérêts, ils reviendront, pour que nous retrouvions la cohésion, parce que le problème que nous avons, c’est un problème de cohésion, mais pas de division. Nous avons une vision très claire. Si c’était un Diop qui discutait ou disputait le titre de Grand Serigne avec Abdoulaye Makhtar, mais un Diop descendant de Dial Diop, j’irais vers lui. Mais, quand je dis que telle personne ne peut pas être Grand Serigne, quel arrangement pouvez-vous faire ? Et s’il y a un appel à lancer, c’est demander à ces tierces personnes de venir véritablement dans la cohésion et dans l’éthique. Il y a aucune condition à poser. Et encore une fois, je travaille avec une équipe, pour vous dire que le travail est objectif, moderne, axé sur une expertise pour la cause de la collectivité. Et cela est une rupture, parce que nous pensons qu’une communauté qui peut atteindre plus de 500 ou 600 000 âmes, qui a des ressources humaines de qualité, doit participer au développement de son pays. Nous n’avons pas le droit, moi, particulièrement, avec toute la carrière que j’ai eu d'être des pantouflards. Je dois continuer à travailler, parce que je me suis dédié à la cause de mon pays, et aujourd’hui, je ne cours pas derrière la carrière, derrière le prestige de mon pays.

Est-ce à dire que vous êtes en train d’installer une rupture ?

C’est exact ! Je suis en train de rompre avec la méthode de direction, de gestion et d’administration de la collectivité léboue. Pendant presque plus de 30 ans, la collectivité léboue s’est cantonnée à une fonction de représentation, de folklore, de protocole, de l’apparat. Je ne suis pas dans cette démarche. Avec la fonction de représentation, j’estime que toutes les collectivités du Sénégal, au nom de ce qu’on appelle la subsidiarité, c'est-à-dire la possibilité de se prendre en charge à la base, nous devons participer au développement du Sénégal. Si je réussis, aujourd’hui, le projet d’aquaculture, mais ce sont des ressources énormes, parce que les études que nous avons faites montrent que sur 4 hectares en mer d’aquaculture, le revenu annuel est près de 15 milliards de F Cfa. Ensuite, vous diminuez tous les risques en mer. Je le fais parce que, au-delà de la collectivité léboue, il faut que nous donnions l’exemple au Sénégal et au monde que les collectivités doivent aider les Etats. C’est pourquoi tout ce que j’énonce, ici, comme projets, essaye de s’articuler au mieux avec ce que fait l’Etat. La collectivité léboue est en train de travailler à des projets économiques, environnementaux et sociaux que nous allons proposer au président de la République, parce que nous savons qu’il n’y aura pas de Conseil des ministres décentralisé à Dakar, car c’est la capitale. Donc, nos problèmes ne seront pas recensés. S’il y avait un Conseil décentralisé, très certainement que, à la tête des populations, je dirais : «M. le Président, Mme le Premier ministre, la priorité sur la côte, c’est des brise-lames, et sur le long terme, les polders». En disant que nous voulons que de Hann à Bargny, jusqu’à Saint-Louis, dans le cadre de la coopération, que le Pse essaye de voir, avec la Hollande et tous les pays qui sortent de l’eau, comment trouver 400 ou 500 milliards pour gagner sur la mer.
Justement, avec ce phénomène d’érosion côtière à Dakar, est-il envisageable de déplacer les populations qui sont menacées? Il faut le faire, c’est ma conviction. Vous savez, là où se trouve, aujourd'hui, la porte du millénaire, en face du mausolée Seydou Nourou Tall, c’est là où se trouvaient les abattoirs de Dakar qui sont maintenant à la Seras. Les abattoirs se trouvaient à plus de 300 mètres de la mer. Donc, j’ai vu l’érosion côtière sur plus de 300 mètres, en moins de 40 ans. Cela veut dire qu’à moins de 40 ans, la mer a gagné plus de 300 mètres. Il faut que dans les zones de l’intérieur, le gouvernement trouve des espaces pour recaser les gens qui sont sur la côte. Nous travaillons à faire comprendre aux populations qu’il faut qu’ils acceptent de quitter ces zones. Je leur ai dit, à Bargny, que vous pouvez bien habiter Sébikotane, et venir pêcher. Vous pouvez habiter Diamniadio, prendre votre mobylette et venir pêcher. Je crois, finalement, qu'ils le comprennent, et maintenant, il faudra trouver les terres.

Qu’est-ce qu’il faudrait faire pour freiner l’avancée de la mer, à défaut de gagner de l’espace ?

Aujourd’hui, nous sommes en train de travailler, avec Woré Gana Seck, qui est environnementaliste, à un projet que nous allons soumettre au président de la République, en disant ce que nous voulons pour Dakar, au nom de l’intérêt national. C'est-à-dire, des brises-lames, des digues, et ensuite, lui dire : «M. le président de la République, sur les 5 ou 10 ans à venir, il faut que le Pse ouvre un volet polder technique ou tactique qui permette de gagner de l’espace, voire des kilomètres dans la mer». Si vous allez en Gambie, ils l’on fait. Il y a même un projet au Sénégal qui est en cours d’élaboration sur la Corniche qui s’appelle Sarahbay. Je crois qu’ils ont tenté l’expérience de gagner sur la Corniche, pour faire une sorte de Palm beach, avec des villas, des hôtels, des choses comme ça. Peut-être s’ils réussissent, on verra bien que l’exemple est faisable. Donc, pour vous dire que c’est ainsi qu’on s’inscrit dans la démarche. Aujourd’hui, comme vous le dites, ce que nous appelons rompre avec les méthodes anciennes, c’est réfléchir, au nom de la collectivité léboue, réfléchir, au nom de la communauté dakaroise, d’une manière générale, réfléchir pour le développement de la région en harmonie.

Que risque Dakar, si rien n’est fait ?

Ce que risque Dakar. D’abord, c’est qu’il hypertrophie. La macrocéphalie, aujourd’hui, n’est plus à démontrer. Sur une population de plus de 14 millions, plus du tiers vivent à Dakar. La pression est telle que les activités maraîchères qui participaient à développer des revenus à Dakar tendent à disparaître. La deuxième chose, la tendance à la construction dans tous les espaces d’habitat social rend les activités d’agriculture quasiment nulles. Donc, il faut que nous arrivions à un aménagement de l’espace, où on consolide l’activité humaine dans l’agriculture, l’habitat, et ensuite, les activités de service.

Il y a souvent des tensions entre les pêcheurs et les garde-côtes, comme ce fut le cas à Thiaroye. Que faudraitil faire pour que, plus jamais, ce genre de situation ne se reproduise ?

Les conflits qu’il y a dans la pêche méritent vraiment une lecture et une attention particulière. La loi portant Code de la pêche date de 1998. Ce Code de la pêche nous a été imposé par l’Union européenne (Ue), parce que, précisément, les pays de l’Ue viennent sur nos côtes pêcher, pour approvisionner leurs marchés. Ils nous ont contraints, et vous savez parfaitement bien, que leur contrainte ressemble un peu à une pression économique et financière. Quand on l’a fait en 1998, si vous faites attention de 1998 à 2000, vous n’avez jamais entendu de problèmes entre les pêcheurs et les garde-côtes. De 2000, quand Abdoulaye Wade est arrivé au pouvoir, jusqu’en 2009, on a commencé à avoir quelques petits problèmes, parce que le gouvernement du Sénégal appliquait avec bienveillance et intelligence la loi et fermait en quelque sorte les yeux, en sachant que la pêche au juvénile ne pouvait pas porter une atteinte à la ressource. Avec Wade, la pression était un peu plus forte, et à un moment, le gouvernement a réagi. Le problème, c’était la qualité des filets utilisés, les monofilaments et les poly-monofilaments, ensuite, les mails de filets, puis le rectangle derrière Gorée, où, pour des raisons de sécurité, de navigation, il est interdit de pêcher, parce que c’est dans le prolongement du chenal de l’entrée au port. Donc, là, c’est l’administration qui, depuis deux ans, applique de manière extrêmement sévère les dispositions de la loi. Or, il faut le dire, en vérité, certains pêcheurs de la côte acceptent de ne pas utiliser de monofilament. Mais, ils se trouvent que les juvéniles se trouvent surtout entre Bargny et Terrou Baye Sogui. C’est pourquoi vous avez souvent des batailles entre les gens de Ngor et de Thiaroye, parce que les gens de Thiaroye viennent pêcher là-bas, alors que, eux, ils ne le font pas. Donc, j’ai convoqué, pour le début du mois de juillet, tous les chefs de village de la côte, pour que nous réglions, d’abord, le problème entre nous, et ensuite, qu’on aille en concertation avec l’Etat. Si les monofilaments sont interdits au Sénégal, il faut qu’on essaye de trouver des financements pour le secteur de la pêche, à terme, pour les équiper de moteurs hors bord, d’embarcations robustes, pour qu’ils aillent pêcher en haute mer avec des filets adaptés.
Parce que, l’autre problème qui irrite les gens, c’est que les caneurs, c'est-à-dire ceux qui font le thon, ont une autorisation de pêcher avec ce qu’on appelle des filets à appât vivant. Et les filets à appât vivant sont contraignants pour les caneurs. Donc, ils les donnent aux pêcheurs par dérogation et payent 500 000 F Cfa par cale, et les pêcheurs, quand ils ont fini de le faire pour les caneurs, dès qu’ils le font pour eux, on les arrête. Nous pensons que, pour sortir de cette situation, il faut que l’on concilie les activités de la pêche artisanale, génératrice de revenus, pour nos populations avec les contraintes de la ressource pour sa reproduction. Or, pour le faire, il faut avoir une politique hardie de financement du secteur de la pêche. Parce que, au contraire de l’agriculture, où aujourd’hui le gouvernement parle de mécanisation, il n’y a pas de mesures incitatives dans le secteur de la pêche. Aujourd’hui, nous devons dépasser les pirogues en bois. Il faut aller vers des équipements et moteurs extrêmement puissants, il faut aller vers des coopératives. Il faut financer, il faut une chaîne de froid pour la conservation des mises à terre. C’est tout cela que nous pensons être la solution pour sortir de cette situation conjoncturelle.

Et le repos biologique dans tout cela ?

On peut assurer le repos biologique, si on permet aux pêcheurs d’être équipés, pour aller en haute mer. Le conflit, c’est sur les juvéniles et les types de filets utilisés. Sur la côte, il y a des gens qui n’ont pas de problème avec la marine. Donc, si on aide les jeunes de Thiaroye à s’équiper, on va les convaincre d’arrêter les monofilaments. Mais, il faut les aider à acquérir les autres filets sur mer.

Le Populaire






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