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Accident ou attentat : Il y a 30 ans, l’avion du président Samora Machel s’écrasait en Afrique du Sud


Rédigé par leral.net le Mardi 18 Octobre 2016 à 19:24 | | 1 commentaire(s)|

L'ex-président mozambicain, Samora Machel, en juin 1975. © Universal History Archive/UIG via Getty Images
L'ex-président mozambicain, Samora Machel, en juin 1975. © Universal History Archive/UIG via Getty Images
Le président du Mozambique, Samora Machel, qui a péri dans un accident d’avion il y a 30 ans, avait été mis en garde contre la vétusté de l’appareil présidentiel et des lacunes de son équipage soviétique, selon les documents récemment « déclassifiés » par le ministère français des Affaires étrangères.
 
Les causes de cette catastrophe aérienne font débat. Le « père » de l’indépendance du Mozambique est mort lorsque son Tupolev s’est écrasé, le 19 octobre 1986, en Afrique du Sud, à 200 mètres de la frontière mozambicaine. Outre Samora Machel, qui rentrait d’un sommet en Zambie, 34 personnes sont mortes.
 
Armando Guebuza, président du Mozambique de 2005 à 2015, a déjà affirmé que Samora Machel avait péri dans un attentat ourdi par une Afrique du Sud encore sous le joug de l’apartheid. D’autres, notamment la commission d’enquête sud-africaine, ont insisté sur les défaillances de l’équipage soviétique, qui aurait provoqué un accident.
 
Samora Machel avait été mis au courant de leurs lacunes, selon un document du ministère français des Affaires étrangères obtenu par RFI. « Le directeur de la Compagnie nationale mozambicaine (la Lam) avait à de nombreuses reprises mis en garde le président Machel et le gouvernement contre l’obsolescence des appareils [soviétiques] et surtout les déficiences des procédures de pilotage des Soviétiques », écrit l’ambassadeur de France à Maputo, Gérard-Louis Cros, citant une source aéroportuaire française. Dans un télégramme daté du 13 juillet 1987, le diplomate laisse entendre que le président a fait la sourde oreille.
 
Un précédent la veille
 
Cela n’étonne guère José Milhazes, journaliste et auteur de Machel : Atentado ou Acidente ? (Machel : Attentat ou accident ?), un livre-enquête qui a conclu à l’incompétence de l’équipage. « Il y a des gens qui étaient au Mozambique à l’époque, des proches de Samora Machel, qui assurent que Samora Machel avait été prévenu à plusieurs reprises, dit José Milhazes, longtemps en poste à Moscou. Peut-être a-t-il choisi de ne pas donner foi aux mises en garde ? Peut-être n’a-t-il pas eu le temps de réagir ? Il savait que la veille, le même avion et le même équipage, étaient sortis de piste en atterrissant dans un autre aéroport mozambicain ».
 
Thomas Sankara déclare que des « avions de chasse » sud-africains ont abattu l’avion
 
À l’époque, la mort du « camarade président » provoque une vive émotion. À Maputo, Joaquim Chissano, ministre qui succédera à Samora Machel, parle d’un « assassinat ». Pretoria est immédiatement pointée du doigt. Au Burkina Faso, le capitaine Thomas Sankara va même jusqu’à déclarer que des « avions de chasse » sud-africains ont abattu l’appareil mozambicain. L’opposition sud-africaine est à peine plus nuancée. La principale organisation antiapartheid légale, le Front démocratique uni, dit avoir « des motifs raisonnables de suspecter une implication sud-africaine dans cet accident ».
 
Pour vider la question, Pretoria met immédiatement sur pied une commission d’enquête. Elle est présidée par Cecil Margo, un vétéran de l’armée de l’air sud-africaine qui a participé à plusieurs enquêtes sur des accidents aériens (dont celui a coûté la vie à Dag Hammarskjöld, secrétaire général des Nations unies, en Rhodésie du Nord, l’actuelle Zambie, en 1961).
 
Sans attendre ses conclusions, l’ambassade de France à Maputo cherche à comprendre pourquoi le Tupolev 134 s’est disloqué en trois morceaux sur un haut plateau rocheux dans la province sud-africaine du Transvaal-Oriental (l’actuel Mpumalanga). « L’appareil, dans son approche de nuit de l’aéroport de Maputo, aurait été déporté par un vent violent sans que le pilote apparemment s’en aperçoive », écrit l’ambassadeur de France à Maputo, Gérard Serre, deux jours après la catastrophe.
 
« Tirs à partir du sol » ?
 
Les boîtes noires, récupérées et scellées par les secouristes sud-africains qui arrivent dès le lendemain matin sur les lieux de l’accident, à Mbuzini, sont transmises aux Soviétiques pour décodage. L’URSS, qui refuse de s’associer à la commission présidée par le juge Margo, exclut toute responsabilité de l’équipage. L’appareil s’est écrasé par suite de « tirs à partir du sol », d’une « explosion à bord » ou de « fortes interférences », assure Ivan Vassine, vice-ministre soviétique de l’Aviation civile à l’époque.
 
Le rapport sud-africain sur la mort de Samora Machel, publié le 9 juillet 1987, mettra l’accent sur les défaillances de l’équipage, qui aurait commis une série d’erreurs « impardonnables ». Moscou rejettera cette thèse dès le lendemain. L’Union soviétique estime plutôt que l’Afrique du Sud a mis en place une fausse balise pour faire dévier l’avion de 37 degrés jusqu’à la zone montagneuse où il s’est écrasé.
 
Il faudra attendre la chute du mur de Berlin pour que, côté russe, un journaliste, Evgueni Jirnov, dresse la liste des erreurs de l’équipage : absence de tout plan de vol ; utilisation de cartes périmées depuis une douzaine d’années ; absence de manuel de vol, pourtant obligatoire, que l’équipage aurait dû consulter lorsque des lampes-témoin ont affiché des couleurs pour lui incompréhensibles ; le radar n’était pas enclenché ; l’appareil était tellement surchargé que le poids dépassait le maximum autorisé d’une tonne et demie ; le combustible était insuffisant pour lui permettre de se dérouter vers l’aéroport de secours ; l’équipage, peu avant l’impact, discutait de la répartition du Coca-Cola embarqué à bord, une boisson difficile à trouver au Mozambique à l’époque.
 
Accident ou attentat, donc ?
 
Armando Guebuza, l’ex-président qui a dirigé la commission d’enquête mozambicaine sur cet accident aérien, a répété, lors du dévoilement du monument aux « martyrs de Mbuzini », le 19 octobre 2006, que Samora Machel avait été « assassiné », insinuant que l’apartheid avait trempé dans cet attentat. Cette année-là, le ministre sud-africain de la Sécurité, Charles Nqakula, a même annoncé la réouverture de l’enquête, dont les résultats n’ont jamais été annoncés.
 
Auparavant, en 2003, Hans Louw, mercenaire à la solde du régime sud-africain à l’époque de l’apartheid, avait déclaré avoir été chargé de tuer Samora Machel dans l’éventualité où celui-ci aurait survécu à l’accident aérien provoqué par une fausse balise… Mais une enquête des Scorpios, unité d’élite de la police sud-africaine créée après la chute de l’apartheid, n’est jamais arrivée à pointer une quelconque responsabilité sud-africaine.
 
Le journaliste portugais José Milhazes estime que l’apartheid, dont l’arrêt de mort sera signé par les premières élections multiraciales, en 1994, continue de jouer un rôle utile. « Il n’a jamais été dans l’intérêt des Mozambicains de divulguer les raisons un peu ridicules de la mort d’un "grand dirigeant" (comme ils disent) comme Samora Machel, soutient-il. L’apartheid en Afrique du Sud leur a servi de bouc émissaire ».
 
Un autre président africain, le Zambien Kenneth Kaunda, l’hôte du sommet auquel le « camarade président » avait assisté juste avant sa mort, avait lui aussi mis en cause l’Afrique du Sud. Il n’avait pas blâmé ce pays pour l’accident en tant que tel, toutefois, mais pour la longue crise provoquée par l’apartheid dans toute l’Afrique australe. Le sommet de Mbala avait d’ailleurs été consacré au soutien que le Zaïre de Mobutu Sese Seko apportait alors aux rebelles de l’Unita, en Angola, avec le soutien de l’Afrique du Sud.
 
C’est en ce sens que l’Afrique du Sud portait la « responsabilité morale » de la mort de Samora Machel, aux yeux de Kenneth Kaunda : une victime collatérale de l’apartheid.
 
SOURCE RFI.FR
 






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