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Albert Bourgi juge Blaise : "Compaoré, l'homme de tous les coups tordus de la politique française en Afrique"

Observateur averti et fin connaisseur de la géopolitique africaine, le Pr. Albert Bourgi, dans cet entretien réalisé en marge du Colloque sur « Francophonie : de l’inspiration originelle des pères fondateurs aux défis actuels et futurs », estime que, durant les 27 ans qu’il a été au pouvoir, Blaise Compaoré a joué un rôle ambigu dans de nombreux conflits sur le continent. Pour lui, le président burkinabé déchu était un pompier-pyromane au centre de tous les coups tordus de la politique française en Afrique.


Rédigé par leral.net le Jeudi 6 Novembre 2014 à 12:38 | | 6 commentaire(s)|

Albert Bourgi juge Blaise : "Compaoré, l'homme de tous les coups tordus de la politique française en Afrique"
Quel commentaire vous inspirent les évènements qui viennent de se produire au Burkina Faso avec la démission de Blaise Compaoré sous la pression populaire ?

Ce soulèvement populaire se justifie politiquement, parce qu’il s’agissait de s’opposer ouvertement à une initiative de Blaise Compaoré de contourner, voire de violer la Constitution pour se maintenir au pouvoir.

Il a voulu instrumentaliser le référendum qui est un mode de scrutin exceptionnel, car c’est par là même qu’on recueille l’avis et le sentiment de la nation. Il a voulu changer les règles du jeu, transgresser la fameuse clause de limitation des mandats. Il a perdu son pari.

Après 27 ans de pouvoir, est-ce que vous comprenez que Blaise Compaoré veuille se maintenir à la tête de l’Etat ?

Non, je ne le comprends pas. Et le peuple burkinabé a eu raison de s’y opposer farouchement. Finale- ment, le Burkina Faso a montré que c’est un peuple qui a une grande conscience politique. Blaise Compaoré l’a appris à ses dépens. Depuis l’assassinat de Thomas Sankara, en 1987, il y a eu les trois ans de période d’exception durant lesquels il a régné sur le pays.

Ensuite, il a adopté une Constitution avec deux mandats de 7 ans, puis il a révisé la Constitution soi-disant pour instaurer la clause limitative des mandats deux fois 5 ans.

Et là, il a voulu renouveler le bail. Cela veut dire qu’il n’y avait pas d’autres alternatives pour les Burkinabés que la rue puisque-là Blaise Compaoré avait manifestement la volonté d’aller au bout de sa logique de destruction institutionnelle. Seule la rue pouvait l’arrêter. Et la rue l’a clairement démontré.

Qu’est-ce qui, selon vous, peut expliquer son entêtement ?

Blaise Compaoré n’écoutait personne. Et je crois franchement que c’est dans le tempérament de l’homme. Il est un aventurier poli- tique. Souvenez-vous de tout ce qui a suivi l’assassinat de Thomas Sankara. Il ne faut pas oublier son jeu trouble dans toute la sous-région, en Sierra-Léone mais surtout au Libéria et en Côte d’Ivoire.

Au sein de son parti, il s’est trouvé face à de multiples défections. Roch-Marc Kaboré qui a été son Premier ministre, président de l’Assemblée nationale et pendant longtemps son bras droit, Salif Diallo qui a été l’idéologue du parti, Simon Compaoré, le maire de Ouagadougou, tout ce monde- là a tenté de le raisonner, en vain.

Vous dites que c’est un aventurier politique. Mais quand même un aventurier qui, au fil des années, a poli son image au point de devenir le médiateur attitré dans de nombreux conflits en Afrique de l’Ouest.

Je suis peut-être un peu dur, mais franchement, je pense que l’Afrique mérite des dirigeants politiques plus assis sur les grands principes et valeurs de démocratie. Ce qui n’est pas le cas de Blaise Compaoré. Il a joué de façon systématique le rôle de pompier-pyromane. Il mettait le feu et faisait tout pour venir au-devant de la scène pour l’éteindre. Il a toujours procédé de cette manière.

Regardez le cas de la Côte d’Ivoire : la rébellion est partie de chez lui en 2002. Et c’est lui qui a fait signer l’accord de Ouagadougou entre la rébellion et le pouvoir central ivoirien.

On peut multiplier les exemples. Je peux ajouter deux choses que les gens ignorent. Blaise Compaoré s’était intéressé au conflit angolais en soutenant Jonas Savimbi.

C’est pourquoi il ne faut jamais parler de Blaise Compaoré à Dos Santos, l’actuel président angolais. On a vu l’un des représentants de Blaise Compaoré débarquer, en 1997, avec Laurent-Désiré Kabila au Congo. C’est lui qui a hébergé Idriss Déby avant qu’il n’aille à la conquête du pouvoir au Tchad.

Au Mali, on lui reproche de soutenir la rébellion Touareg et c’est pourquoi les autorités maliennes n’ont pas voulu de lui comme unique médiateur dans ce conflit.

Si Blaise Compaoré a tant duré au pouvoir et a pu s’intéresser à certains conflits, n’est-ce pas parce qu’il était l’un des points d’appui de la Françafrique sur le continent ?

Bien évidemment ! Blaise Compaoré était le pivot de la politique française dans cette région. Quand il est parti au Libéria, c’était pour aider Houphouët Boigny, et c’était la logique française d’empêcher précisément que la zone anglophone ne tombe dans l’escarcelle du Nigéria.

C’était cela en réalité. Et puis, Blaise Compaoré, c’était l’homme de tous les coups tordus de la politique française en Afrique.

Pourtant, dans une lettre rendue publique, François Hollande lui aurait demandé de se retirer en lui proposant, avec des mots à peine voilés, un grand poste dans un organisme international. Cela ne peut-il pas être considéré comme un lâchage de la France ?

Oui. On peut l’interpréter ainsi. Mais, personnellement, en tant que de gauche et socialiste, je ne comprends pas cette lettre de François Hollande. Le président français aurait dû lui dire, de façon crue, que ça suffit, vous êtes en contradiction avec la loi fondamentale. Je n’ose même pas dire ce qu’on lui a proposé, c’est monstrueux. Des bruits ont même couru qu’on lui aurait proposé d’être le successeur de Abdou Diouf à la tête de la Francophonie.

Vous imaginez une institution qui a véritablement pris son élan depuis une dizaine d’années et qui a complètement modifié ses modes d’actions, notamment dans le domaine électoral, une institution qui a donné ses lettres de noblesse à ce qu’on appelle l’assistance électorale, donc une organisation qui promeut, consolide la démocratie parmi ses Etats- membres, avoir un Blaise Compaoré à sa tête ! C’aurait été vraiment scandaleux.

L’expérience burkinabé va faire des émules Afrique, en êtes-vous convaincu ?

Bien sûr que oui. C’est important ce qui s’est passé au Burkina Faso. Ce pays, c’était la clé de toutes les tentatives de fracture des Constitutions pour permettre justement le renouvellement des mandats des chefs d’Etat qui sont en place depuis des décennies.

Il y a certains présidents qui ont cette idée dans la tête de changer la Constitution pour se maintenir au pouvoir. Il y a le Bénin, même si le président Yayi Boni le dément. Tout le monde calcule. Il y a le Congo Brazzaville, la Guinée Equatoriale, la Rdc, le Cameroun, etc.

Ce qu’il faut remarquer, c’est qu’aujourd’hui on ne peut plus faire ce qu’on veut et paradoxalement, ce sont moins les partis politiques qui ont une prise sur les évènements, qui sont contre ces tentatives de confiscation du pouvoir, que les sociétés civiles.

Partout elles se mobilisent. Regardez le cas du Sénégal. Il y a un côté 23 juin dans ce qui s’est passé au Burkina Faso. Au Sénégal, c’était « Touche pas à ma Constitution », au Burkina, « Touche pas à l’article 37 », la même chose en Rdc « Touche pas à l’article 222 ». Donc, aujourd’hui, il y a un mouvement exceptionnel.

Le Soleil






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