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Alexeï Navalny, un blogueur contre Poutine

le 4 Août 2012 à 11:36 | Lu 430 fois

Inculpé dans une affaire d'escroquerie, l'opposant refuse de courber l'échine.


Alexeï Navalny, un blogueur contre Poutine
Alexeï Navalny a fait une croix sur ses vacances au Portugal. Inculpé en début de semaine pour abus de confiance et détournement de fonds à grande échelle, l'opposant russe risque dix ans de prison et a interdiction de quitter Moscou. Qu'importe. Entre deux interrogatoires, il court les rédactions et continue à alimenter son blog et son compte Twitter. Son but: discréditer celui-là même qui l'accuse, Alexander Bastrykine, le très puissant chef du Comité d'enquête fédéral.

Depuis deux semaines, les deux hommes se livrent bataille par enquêtes interposées. D'un côté, toutes les ressources de l'appareil d'État. De l'autre, la puissance d'Internet. Documents à l'appui, Alexeï Navalny accuse Alexander Bastrykine d'être à la tête d'un holding immobilier enregistré en République tchèque, où il dispose en outre d'un permis de résidence. Questionné sur ce point en 2008 par une commission d'enquête parlementaire, l'intéressé avait fermement démenti.

Mais le haut fonctionnaire, caricaturé en «espion tchèque», a cette fois choisi de contre-attaquer. L'affaire «Kirovles» (forêt de Kirov, NDLR), qui remonte à 2009 et fut classée il y a plusieurs mois faute de preuve, vient en effet de res­surgir opportunément. Les enquêteurs soupçonnent Alexeï Navalny, à l'époque conseiller du gouverneur de la région de Kirov, d'avoir encouragé la région, via Kirovles, à vendre du bois à bas prix, pour mieux détourner à son profit 16 millions de roubles (environ 400.000 euros).

La fable des accusations a complètement changé
Curieusement, le préjudice allégué est bien supérieur à celui que les enquêteurs avaient évoqué dans un premier temps, estimé à 1,3 million de roubles. Autre fait troublant: le directeur de Kirovles, qui accable Alexeï Navalny, est aujourd'hui inculpé comme complice de l'escroquerie. «Il s'est produit quelque chose de totalement absurde et étrange. La fable des accusations a complètement changé, iro­nise Navalny, interrogé par la télévision en ligne Dojd. Je n'ai aucune explication si ce n'est que le gouvernement, Bastrykine et Poutine ont besoin que les télévisions fédérales racontent que j'ai volé 16 millions de roubles.»

Selon la dissidente Lioudmila Alexeeva, présidente du groupe Helsinki de Moscou, cette affaire est le signe que «le gouvernement a commencé à sévir pour de bon». Le milliardaire Alexander Lebedev, qui finance le journal d'opposition Novaya Gazeta et s'affiche de plus en plus ouvertement aux côtés des opposants, dénonce «le travail de sape» mené par «la cinquième direction du KBG» (la po­lice politique soviétique, NDLR), «qui consacre tous ses efforts à empêcher l'opposition de se structurer».

Proche d'Alexeï Navalny, qu'il a fait entrer en juin au conseil d'administration d'Aeroflot, Alexander Lebedev a d'ail­leurs fait savoir hier son intention de se retirer des affaires en liquidant tous ses actifs russes. «Je n'ai pas d'autre issue. Ce n'est plus possible ainsi. Une opération bien planifiée est menée contre moi. Je ne parle pas du Kremlin, je parle des officiers des services spéciaux», confie-t-il au site indépendant gazeta.ru.

Alexeï Navalny, lui, semble parfaitement conscient des risques. «Quand on a pour objectif de mettre en prison des gens comme Poutine ou Bastrykine, il ne faut pas s'attendre à ce qu'ils restent assis sans bouger», lançait-il la semaine dernière en marge d'un rassemblement d'opposition.

Ovni politique
Inconnu il y a encore trois ans, le «hamster du Net», devenu cet hiver la coqueluche des meetings, n'en finit plus de muscler sa carrure d'opposant. Cette inculpation, plutôt que de le discréditer, semble au contraire le servir. Des médias libéraux n'hésitent pas à le comparer aux dissidents de l'époque Brejnev. Sur Facebook, l'ancien ministre d'Eltsine Boris Nemtsov commente l'affaire en ces termes: «On nous reproche de ne pas désigner un leader. Après l'inculpation de Navalny, la situation est plus claire. Alexeï a toutes les chances de diriger l'opposition.»

Voilà qui tombe à point nommé pour celui qui a promu l'idée de primaires de l'opposition. En mal de légitimité démocratique, le comité d'organisation des meetings a fait savoir cette semaine qu'il organiserait à l'automne un vote national pour élire le «conseil de coordination» de l'opposition.

Nul doute que Navalny, s'il n'est pas emprisonné d'ici là, en sera. En revanche, il refuse catégoriquement l'idée de créer un «parti Navalny», malgré les sollicitations de nombreux admirateurs. «Je suis le genre de personne qui peut poser problème à un parti», explique-t-il.

Sans doute cet ovni politique, qui oscille entre tentation nationaliste et ouverture démocratique, redoute-t-il d'être entravé par un engagement partisan. En ménageant son indépendance, l'homme, qui ne cache pas ses ambitions présidentielles, préserve sa capacité de rassemblement et de combat. Coup pour coup.


Par Madeleine Leroyer