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Amath Dansokho, ministre d'Etat, conseiller du chef de l'Etat : « Notre pays est en danger, tout le prouve. C’est très grave ce qui se passe »

L’OBS – L’homme n’a rien perdu de sa verve. Amath Dansokho garde toujours sa liberté de ton. Et quand il parle de Karim Wade, on sent qu’il a une grande affection pour le fils de Wade qui l’appelle affectueusement «tonton». Dans cet entretien, il fait un tour d’horizon de l’actualité. Ministre d’Etat, conseiller du chef de l’Etat, Macky Sall, il ne fait pas dans la langue de bois pour dire ce qu’il pense du pays, de la coalition Bby, entre autres.


Rédigé par leral.net le Mardi 9 Juin 2015 à 03:28 | | 9 commentaire(s)|

Amath Dansokho, ministre d'Etat, conseiller du chef de l'Etat : « Notre pays est en danger, tout le prouve. C’est très grave ce qui se passe »
Vous avez été très virulent avec Wade, pourtant on assiste aux mêmes problèmes qu’avec Macky : coupure de courant, pénurie d’eau, grèves cycliques, pourquoi cette attitude ?
J’ai la conviction qu’il y a des questions, comme l’a dit le président de la République, qui ne doivent plus être négligées. Cela fait une dizaine d’années que les gens souffrent de cette situation. Sur les questions d’eau et d’électricité, on nous piétine. Les gens souffrent, d’autant plus qu’ils ont la conviction que la situation va revenir à la normale et subitement, on est renvoyé à cinq ou six ans en arrière. La population est très éprouvée et pour moi, il n’y a pas d’excuse. Il faut carrément dire aux Sénégalais comment cela est arrivé. S’il y a des responsables, ils doivent rendre compte. Et s’il y a des sanctions à prendre, on ne doit pas tarder à les prendre. Pourquoi s’accrocher à des Directeurs généraux ? On promet que les questions seront réglées et le lendemain, c’est la même chose. Je ne suis pas dans le gouvernement pour cautionner, pour quelle que raison que ce soit, des choses qui sont contre les intérêts des populations. Il faut être clair avec les responsables et que cette situation ne se reproduise plus. Ce qui s’est passé dernièrement n’est pas explicable. C’est inadmissible.

Vous en avez parlé avec Macky Sall ?
On en parle dans tous les Conseils des ministres. Bien sûr. Je le lui dis. Je donne mon avis. Quand j’ai des choses à dire, je le fais de la manière la plus audible. Je ne triche pas avec lui, ni avec le peuple.

Sentez-vous qu’il prend en compte vos conseils ?
Il écoute et c’est déjà bien. Avec Wade, quand un ministre dit deux phrases, il en avait pour 50. Macky Sall est organisé. Mais, comme la Constitution lui permet, il prend les décisions. C’est lui qui est élu et c’est lui qui décide.

Vous êtes toujours critique à l’endroit de Wade, pourtant on remarque qu’il est toujours aimé par les Sénégalais. Comment expliquez-vous cela ?
C’est normal. Je n’ai jamais dit que Wade n’a rien fait dans ce pays. Il ne faut pas dire des choses qui n’existent pas. Si je dis que Wade n’a rien fait, les gens me diront : qui a fait l’autoroute ? Il a fait des choses, il a eu des idées remarquables sur des questions pour lesquelles, personnellement, j’avais un retard considérable. Mais après, cela nous a coûté très cher. Si nous sommes dans cette situation catastrophique, c’est sa faute. J’ai une grande affection pour lui, mais toutes nos difficultés, c’est lui. J’ai une affection pour ses enfants que lui n’a pas, car je lui ai toujours dit que ce qu’il faisait n’augurait rien de bon pour ses enfants. Il les mettait en danger.

N’est-ce pas là un signe de déception des populations ?
Ce n’est pas de la déception. Il ne faut pas confondre le microcosme dakarois avec la réalité dans le pays.

Avez-vous des nouvelles de Wade ?
Dernièrement, on a failli se rencontrer chez Ousmane Ngom. Quand je voyage dès fois, je prends l’avion avec lui. On se fait la bise.

Qu’est-ce que vous vous dites quand vous vous rencontrez ?
On ne parle pas. La dernière fois, on s’est donné rendez-vous. Il est venu me voir à l’hôpital. J’étais gravement malade. On a parlé de tout et de rien pendant 4 heures. C’était à la veille de son retour au Sénégal, après sa défaite. Je lui ai dit : «Vous partez au Sénégal, mais attention, le Sénégal n’a pas besoin de troubles. Les gens souffrent trop. Ne pensons pas à nous. Pensons aux autres qui veulent être soulagés. C’est à cela que nous devons travailler.» Trois jours après, il est venu au Sénégal.

Qu’est-ce qu’il vous avez répondu ?
Il m’a dit : «Je m’en vais.» C’est après que je me suis rendu compte que ce n’était qu’une simple mise en scène. Il est très populaire. A partir de 1988, quand on disait que Abdoulaye Wade est là, c’est comme s’il y avait une force surnaturelle qui projetait les gens dehors. Personne n’a eu cela.

Il se dit que vous avez des relations très fortes avec Karim Wade qui vous rendait souvent visite. Envisagez-vous d’aller le voir à Rebeuss ?
Je l’aurais fait s’il n’y avait pas la confusion. Cela ne me gêne pas. Karim sait que j’ai beaucoup d’affection pour lui, Syndiély davantage. Je ne suis pas dans des calculs de méchanceté. Je ne suis pas dans ce que les gens font. Je ne suis pas en quête de pouvoir. Je sais qu’il y a des problèmes et qu’il faut leur apporter des solutions.

Avez-vous été surpris par le verdict de son procès ?
Cela ne m’a pas tellement surpris. J’ai toujours dit que j’étais en désaccord avec une Cour spéciale, un tribunal d’exception. Je ne suis pas pour la répression. Je ne pense pas qu’on doive malmener des gens.

Quelle est la meilleure solution ?
Que les gens soient corrects, qu’ils respectent les lois ! On n’a pas le droit d’accaparer les ressources qui ont été produites par toute la société au profit de quelques-uns et d’une manière aussi brutale et violente. L’argent est entreposé ici au Sénégal, tout le monde le sait. Si on avait procédé à des perquisitions immédiates, peut-être que nous rentrerions dans nos fonds pour une large part. On ne l’a pas fait.

La justice a tardé à réagir, selon vous ?
La justice n’a rien fait. Je pense que ce sont les autorités gouvernementales qui décident. Ils ont eu le temps de déménager les sous, d’acheter des soutiens et ensuite de narguer les gens.

Le Groupe de travail de l’Onu qui a statué juge arbitraire la détention de Karim Wade, vous en pensez quoi ?
Un groupe de travail qui s’installe là-bas à New York et qui veut nous dicter des choses. Comment un groupe de travail peut nous imposer des choses ? Wade était le seul homme d’Etat, en 2003, à avoir proposé qu’on mette les pays africains sous tutelle. C’est de l’ingérence. Ce n’est pas leur problème. Nous avons toujours lutté pour l’indépendance du Sénégal. Aucun prétexte ne nous amènera une seule seconde à admettre que des institutions étrangères doivent gouverner nos pays. Ce n’est pas normal. Pourquoi ils ne le font pas en Europe, en Asie ou en Amérique ? Sommes-nous des moins que rien ? Et ils se félicitent de cela. Pourquoi accepter qu’une institution, qui n’en a pas l’autorité, ni les compétences, mette sous tutelle notre Sénégal ?

Votre parti est membre de Bennoo Bokk Yaakaar, comment se porte votre coalition ?
C’est difficile. Nous sommes différents, nos parcours aussi. Nous avons réussi, même si c’est à moitié, parce que nous n’avons pas pris toutes les mesures pour que les populations soient le plus conscient possible des dangers auxquels nous avons échappés.

Mais il y a des problèmes dans la coalition ?
Il y a des problèmes et il y en aura encore. Ce qui a provoqué la coalition a des causes objectives. Elles sont encore devant nous. Ce sont des questions de sursaut national sur la base d’une pédagogie d’opposition et de démarche politique dont nous avons débattu aux Assises.

Comment analysez-vous l’attitude du Parti socialiste dans la coalition ?
Je considère que les socialistes font toujours partie de la coalition. Eux mêmes sont en réflexion sur la question de leur candidature.

Est-il juste que les alliés se présentent contre Macky Sall en 2017 ?
Les gens qui veulent être candidats peuvent le dire. Mon parti est sur le chemin de son congrès. Toutes ces questions seront débattues et nous dirons ce que nous pensons. Je ne peux pas les juger. Ils ont le droit. Ils ont créé leur parti et ils savent ce qu’ils doivent faire. Je sais que, de toute façon, notre pays est en danger, tout le prouve. C’est très grave ce qui se passe. Nous n’avons pas résolu les problèmes pour lesquels nous nous sommes rassemblés. C’était pour sauver le pays, éviter qu’il ne sombre dans la barbarie et la confusion. Ce n’est pas réglé. Il y a des solutions. Il y a un travail qui est en cours, mais tout cela, c’est devant nous. Il faut du temps et les gens sont impatients parce qu’ils souffrent beaucoup.

Mais Khalifa Sall a dit qu’ils auront un candidat et Tanor ne l’a pas démenti…
Je ne veux pas rentrer dans les détails. Je ne me mêle pas des problèmes intérieurs d’un parti. Je crois en la démocratie, les gens ont le droit de se présenter. Mais encore une fois, les problèmes sont devant nous. Aucun parti ne pourra gouverner seul ce pays. Personne n’en a la force. Ceux qui crient ici et là, y compris parfois dans l’Alliance pour la République (Apr), pour dire que la coalition n’est pas nécessaire, se mettent les doigts dans les yeux parce qu’ils ne pourront jamais gagner seuls. Le Parti socialiste ne pourra jamais gagner seul une élection présidentielle.

Le Ps théorise une candidature de la Gauche, qu’en pensez-vous ?
Ils ont dit qu’ils appellent à une union de la Gauche. Mais je n’ai jamais entendu dire qu’ils posaient cette Gauche-là comme une forte alternative exclusive. Je n’ai pas encore entendu parler d’un candidat de la Gauche.

Quel rôle jouez-vous pour la reconstitution de la Gauche ?
Je suis très actif. C’est nous qui avons parlé lors de notre dernier congrès, d’aller vers une Fédération des partis de Gauche.

Peut-on s’attendre à une alliance entre le Ps, la Ld et le Pit en 2017 ?
Cette question ne s’est pas encore posée.

Est-ce que vous partagez toujours les critiques faites par le Pit ?
Je les partage. Elles n’ont jamais été des critiques négatives. Nous sommes d’accord avec la politique qui est en cours. Il y a des choses sur lesquelles nous ne sommes pas d’accord, nous le disons. Nous ne sommes pas dans la coalition pour faire plaisir à quelqu’un.

On a remarqué qu’il y a toujours des polémiques dans Bby, l’Apr riposte à chaque fois qu’un allié critique le gouvernement. Cela ne vous gêne-t-il pas ?
C’est un parti qui est très jeune et qui est né dans des conditions très chaotiques. Le temps de maturité est indispensable. Quand le Pds est venu au pouvoir, Wade ne savait même pas comment faire un décret. A l’Apr, ce sont des jeunes et leur comportement m’amuse parfois. C’est dans tous les pays du monde, quand on prend le pouvoir, on croit qu’on a toutes les solutions tout seul. Mais cela passera.

Wade est presque poussé à la sortie dans son propre parti, cela vous surprend-il ?
On lui dit d’aller se reposer. Moi, je ne me repose pas encore. Même si la politique, j’en parle avec beaucoup de retenue. J’essaie enfin de jouir de ma liberté.

Karim Wade, candidat du Pds, vous en pensez quoi ?
S’il peut être candidat, c’est son droit. Là où vous êtes assis, Karim y est venu me voir en 2010. Il est très habitué de ce salon. Dès qu’il venait de Londres, il venait me voir pour me remercier du fait que je soutenais son père. Je lui ai dit : que tu sois Président ou pas, là n’est pas la question. Ce que nous récusons, c’est qu’on dise Karim est Président parce que son père est Président. Parce que nous ne sommes pas dans un système despotique. Karim venait me voir à chaque fois qu’il savait que j’étais à Paris et me disait : «Tonton, dans la famille, tout le monde t’aime.»

CODOU BADIANE






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