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Aminata Touré parle: «Je ne regrette rien de ce que j’ai fait en tant que ministre et Premier ministre, j’assume tout»

Sous la case bien aménagée de commodités dans sa villa en centre-ville, l’ex-Premier ministre Aminata Touré, assise devant une pile de journaux, accueille. Les traits tirés, avec un léger embonpoint, elle porte une robe longue en basin rouge à motifs bleus. Revenue lundi soir de son périple européen, Madame Aminata Touré n’a rien perdu de sa hargne, de son ton décapant de franchise. Elle parle de tous les sujets avec l’aisance et le courage d’une meneuse d’hommes…Aminata Touré dit tout à L’Obs.


Rédigé par leral.net le Mercredi 29 Octobre 2014 à 19:40 | | 4 commentaire(s)|

Aminata Touré parle: «Je ne regrette rien de ce que j’ai fait en tant que ministre et Premier ministre, j’assume tout»
Vous avez été distinguée à Genève par la fondation du Forum Crans Montana 2014, qu’avez-vous ressenti un recevant ce prix, qui récompense les personnalités dont les actions ont eu un écho international?

J’ai ressenti de la satisfaction, parce que quand vous êtes aux affaires, il y a des moments difficiles, physiquement très éprouvants. On ne voit pas beaucoup sa famille, même si on le fait par devoir, donc constater qu’il y a un regard extérieur qui apprécie, c’est beaucoup de satisfaction, et ça donne d’autres obligations. Il s’agit de pouvoir maintenir son engagement. Je le reçois comme un prix d’encouragement plus qu’autre chose.

Des personnalités connues, tels que Benazir Bhuto (femme politique pakistanaise), Gorbatchev, le juge Balthazar… ont aussi reçu ce prix, à qui d’entre eux ressemblez-vous le plus ?

(Rires) Je crois que je ressemble à moi-même. Ce qu’on a en commun, c’est l’engagement et le sens de la persévérance. Et c’est ce qu’il faut face à la difficulté d’une tâche, surtout quand ce sont des tâches ingrates. Ça me motive davantage, même si la persévérance est un de mes traits de caractère, et je veillerai à ne pas la perdre.

«Le prix que j’ai reçu, c’est aussi celui du président de la République»

Est-ce que le Président Macky Sall vous a appelée pour vous féliciter ?

Je ne l’ai pas encore vu, je suis arrivée lundi dans la soirée et j’étais quasiment injoignable, mais il y a eu un message. Je le verrai et il me le dira certainement de vive voix. Ça doit lui faire plaisir, c’est aussi son prix et c’est aussi l’occasion de l’encourager, si toutefois on peut encourager un Président après avoir été son Premier ministre, à persévérer dans sa voie. Le Sénégal est un petit pays, 12, 5 millions d’habitants dans une Afrique perçue comme un espace de problèmes, que notre voix émerge comme un pays qui essaie d’installer l’éthique et la bonne gouvernance, c’est tout à son honneur. Une fois que ce système de bonne gouvernance et de lutte contre l’impunité sera installé, aucun de ses successeurs ne pourra le remettre en question.

Le Président vous a justement tendu la main pour vous demander de regagner les rangs de l’Apr, êtes-vous prête à répondre à cet appel ?

J’ai toujours été dans l’Apr, dans la nuit du lundi, j’ai passé un moment très agréable avec mes camarades qui sont passés me prendre à l’aéroport, par surprise. Je n’ai jamais quitté l’Apr, je suis dans l’Apr, j’ai contribué physiquement, intellectuellement, à amener notre candidat à devenir président de la République, donc c’est un investissement collectif. Il peut toujours y avoir des vicissitudes dans la vie d’un homme ou d’une femme politique, il faut prendre du recul et rester concentré sur l’objectif. Et je n’insisterai jamais assez là-dessus, l’objectif c’est de développer notre pays. Je suis profondément convaincue qu’il est possible de le faire. Il faut qu’on montre à ce peuple qu’on a notre contribution, en tant qu’intellectuels, l’on a une responsabilité particulière : c’est de rendre ce qu’on a reçu de ce pays et nous engager pour son développement. En tous cas, c’est comme ça que je vois les choses, c’est peut-être une dose d’excès de nationalisme.

Mais pourquoi avez-vous attendu tout ce temps pour sortir de votre silence, alors que les bruits couraient dans tous les sens sur vos rapports avec le chef de l’Etat ?

Chacun a sa personnalité, j’estime qu’il est toujours bon de prendre du recul, d’analyser les choses, il n’est pas nécessaire de parler tout le temps. J’aime parler quand j’ai quelque chose à dire qui ait du sens, et parfois on a besoin, émotionnellement, de se reconstituer, de revoir sa famille… C’est comme ça qu’il faut le voir, ça donne l’occasion de prendre de la distance, et ça évite les réactions épidermiques, qui ne sont jamais les meilleures.

Est-ce qu’il y a eu des gens qui ont joué les bons offices entre vous et le Président Macky Sall ?

Oui mais vous ne vous attendez pas à des réponses nettes à ces questions. Vous savez, des relations, qu’elles soient politiques, sociales ou familiales, il y a toujours des hauts et des bas. Je n’ai jamais arrêté de dire que je faisais partie de ce régime, je ne vois même pas comment j’aurais pu dire quelque chose de différent. Il y a seulement trois mois et demi, j’étais Premier ministre, bien avant cela, j’étais militante de l’Apr, donc c’est un bilan collectif, que j’assume.

Mais on vous a prêté l’intention de former votre parti et de faire cavalier seul…

Oui mais chacun interprète, c’est le jeu du débat public, et cela remplit aussi vos colonnes.

Vous avez raté la rencontre de « Benno Bokk Yaakaar », le comité directeur de l’Apr, l’inauguration du centre de Diamniadio, est-ce que ce n’est pas trop pour un leader politique qui aspire à jouer les premiers rôles dans ce pays ?

J’étais occupée à autre chose, je n’étais pas couchée quelque part…il faut que les gens vaquent à leurs occupations, c’est important. J’ai toujours pensé que la politique, c’est très bien, ça consacre l’engagement public pour la cause du Sénégal, on a tous un métier en dehors de la politique. Vous êtes journaliste, moi dans le domaine du développement, j’ai une expertise reconnue au niveau mondial. Donc, il est important que cette expertise-là, je la fasse valoir.

«On fait beaucoup de politique politicienne au Sénégal»

Voulez-vous dire qu’on fait beaucoup de politique au Sénégal ?

Je pense qu’on fait beaucoup de politique politicienne au Sénégal. La politique, au sens étymologique du terme, c’est l’engagement pour une cause publique. Je souhaiterai, en tout cas je vais œuvrer dans ce sens-là, que le débat public soit recentré sur des questions du Sénégal. Si aujourd’hui on a des divergences, qu’on l’exprime, que l’opposition, si elle n’est pas contente de la démarche du gouvernement, elle ait un argumentaire qui soit objectif. Est-ce que c’est politique, économique ? Est-ce que c’est la politique sociale ? Est-ce que vous avez des divergences sur la couverture maladie universelle ? Comment va-t-on régler par exemple la question de l’université ? Voilà ce type de débats qu’on attend de nos hommes politiques. C’est ce qui se passe partout ailleurs, mais malheureusement, on est dans des attaques personnelles et cela n’est pas bon pour le débat démocratique. Car les citoyens vont finir par s’écarter. Il faut que l’on tire les politiciens vers le haut et ça, ce sont les citoyens qui doivent le faire, ce sont également les journalistes, les leaders d’opinion, pour que les gens se prononcent sur des questions essentielles pour la construction de notre pays, qui intéressent les citoyens.

Quelles sont vos relations avec la Première dame, Maième Faye, vous a-t-elle appelée pour vous féliciter ?

Ah non, ça fait quelque temps, c’étaient des relations normales. C’est vrai qu’elle est très occupée dans ses fonctions de Première dame. J’étais ministre et Premier ministre, on avait des relations de courtoisie à chaque fois qu’on se rencontrait.

Elle ne vous a pas appelée depuis que vous êtes arrivée ?

Je suis arrivée lundi dans la soirée, on n’a pas de relations au quotidien, mais je l’ai connue plus tôt quand elle était militante. Il faut aussi rendre à César ce qui appartient à César, j’ai d’ailleurs une des photos où elle était à la place de l’Obélisque, totalement engagée. A ce moment, les rapports ont été plus proches, comme militante engagée.

Certains estiment qu’elle a pesé de tout son poids pour vous faire quitter votre poste à la Primature, étiez-vous au courant ?

On vit un peu de toutes ces rumeurs qui n’ont même pas de fondement et ce ne serait même pas respectueux vis-à-vis du président de la République. Puisque la Constitution lui donne le pouvoir de nommer et de démettre.

Mais quand un ministre se permet de dire qu’il a été nommé grâce à la Première dame, ça ne vous interpelle pas ?

C’est regrettable pour le ministre, je pense que c’est l’une des choses qu’il regrettera le plus de sa vie. Des bourdes, chacun en fait, on replace ça dans son contexte et on dépasse. Je pense que si on lui posait la question, il regrette toujours de l’avoir dit. Il faut le prendre comme un incident et ne pas en faire une question nationale.

«J’étais la candidate du Président à Grand-Yoff, je ne pouvais pas me débiner»

Avec le recul, avez-vous des regrets depuis votre départ de la Primature, si vous aviez des choses à changer…?

Ce serait prétentieux de dire que je n’ai pas de regrets, parce qu’on peut toujours mieux faire les choses, avec recul. Mais si je regarde les grandes décisions, c’est sûr que vous allez me demander si c’était à refaire, est-ce que vous alliez vous présenter à Grand-Yoff ? J’aurais fait exactement la même chose, pour des questions d’honneur, d’engagement personnel, c’est peut être ça ma personnalité. A Grand-Yoff, le président de la République ne trouvait pas meilleure candidat que moi, je ne vois pas comment j’aurais pu me débiner, cela ne me correspond pas. Je pense que pour les grandes questions, je me suis donnée à fond, mais bon, c’est ma nature, on ne se change pas à 52 ans.

Avez-vous l’impression d’être flouée, parce que certains ont perdu, mais sont maintenus à leur poste, pourquoi vous et pas d’autres ?

Cela relève du rôle du président de la République. Je vous l’ai déjà dit, c’est lui qui nomme et il n’avait pas l’obligation de me nommer. S’il estime qu’il doit changer, on le constate et on tourne la page. On ne va pas tourner en rond sur ces questions, je regarde plutôt ce qu’il y a devant moi.

Dans l’affaire Habré, Me El Hadj Diouf et Compagnie vous ont citée à comparaître le 13 novembre prochain au tribunal de Dakar, parce qu’ils estiment que vous n’aviez pas à signer cet accord des chambres extraordinaires africaines ?

(Agacement), cette question a été vidée, les pouvoirs m’ont été donnés par le ministre des Affaires étrangères de l’époque, ça c’est de la politique politicienne. Y en a que je n’élèverai jamais à la dignité d’interlocuteur, quoi qu’ils fassent. Quoi qu’ils fassent, quoi qu’ils disent, je ne les élèverai jamais à la dignité d’interlocuteur. J’ai d’autres choses à régler, on n’assigne pas un Premier ministre à une chambre correctionnelle, même les étudiants qui viennent de s’inscrire cette année à la Faculté de droit le savent. J’en profite pour dire d’ailleurs, sur ce procès-là, qu’il faut reconnaître la décision historique du président de la République. Après presque plus de dix ans de tergiversations du Sénégal, qui a organisé le procès, ensuite a reculé. Il y a eu une injonction de la Cour Pénale internationale (Cpi) dont le Sénégal fait partie, il y a eu une décision de l’Union africaine (Ua), le président de la République, quand il est arrivé, a décidé d’organiser ce procès, c’est tout à son honneur. Je crois que ça installe le Sénégal à un niveau de lutte contre l’impunité, de construction d’une République où le Droit et l’Etat de Droit ont un sens.

«Abdoul Mbaye n’a pas été courageux dans l’affaire Habré»

Votre prédécesseur, Abdoul Mbaye, a fait une sortie récemment pour dire que les organisateurs de ce procès n’auront pas la tâche facile, êtes-vous d’accord avec lui ?

Je ne l’ai jamais entendu le dire en Conseil des ministres, il était quand même Premier ministre quand j’étais ministre de la Justice. L’organisation du Procès, c’est la décision du président de la République, le ministre de la Justice, ne peut pas se lever et organiser un procès aussi important sans l’instruction du Président de la République. Il faut que les gens aient le courage de ce qu’ils disent. C’est la décision politique du Président de la République et l’instruction m’en a été donnée.

Insinuez-vous que Abdoul Mbaye n’a pas été courageux sur ce coup ?

Je m’interdis les attaques crypto-personnelles, mais j’estime que quand on a des divergences, il faut les exprimer. Sur ce point, je dis que quand on a des divergences, on les exprime publiquement, on n’attend pas plusieurs mois pour dire qu’on n’était pas d’accord. J’assume tout ce que j’ai eu à faire quand j’étais ministre de la Justice et Premier ministre, je l’assume entièrement et vous ne m’entendrez jamais, après mes fonctions, dire que je n’étais pas d’accord…Je me suis toujours battue pour la lutte contre l’impunité et pour le respect des Droits humains. Je pense que c’est important pour ces milliers de victimes, que ce procès soit organisé.

Les Sénégalais sont impatients de voir l’effet Macky sur le panier de la ménagère, pensez-vous toujours que la cadence doit être accélérée ?

On vit dans un monde où la situation économique est extrêmement difficile. Le Sénégal, pays qui dépend aussi de l’aide internationale, pays à faibles revenus, on n’a pratiquement pas de réserves, on ne va pas faire de miracles tout de suite. Aujourd’hui, on est 4 % de croissance.

Malheureusement, madame, les Sénégalais ne mangent pas la croissance ?

Les Sénégalais doivent comprendre qu’il y a des efforts en cours et il faut du temps. C’est vrai que je peux comprendre leur impatience, mais des efforts, il faut du temps pour mettre en place tous ces programmes qui sont en train de voir le jour, ces politiques qui sont mises en cours. Mais, soit dit en passant, il nous faut être très objectif : regardons un peu le panier de la ménagère, regardons un peu les prix des denrées de consommation courante, pratiquement aucun prix n’a augmenté, y compris l’électricité, depuis deux ans et demi.

Les factures d’électricité sont devenues de plus en chères, s’y ajoutent les coupures intempestives, ça doit interpeller…

Mais on a un problème endémique qui est là, c’est que les installations électriques, la programmation de la production énergétique n’ont pas été bien faites depuis plus de trente ans. On a reporté les problèmes les uns après les autres, donc il y a des problèmes structurels qui demandent du temps. Mais ce qui est important, et il faut communiquer là-dessus, ce sont les efforts qui sont en train d’être faits. Dans le domaine de l’énergie, il y a un certain nombre de centrales qui sont en train d’être construites, il faut communiquer là-dessus. Il y a une politique de Mix énergétique qui veut combiner plusieurs types d’énergie, mais ça demande du temps pour construire une centrale. Tout cela, je pense qu’il faut l’expliquer, et lorsqu’il doit y avoir des coupures, communiquer pour que les gens puissent prendre leurs dispositions.

L’ex-Premier ministre Abdoul Mbaye est allé jusqu’à proposer qu’on privatise la Senelec ?

«Y a qu’à, y a qu’à », c’est très facile. Aujourd’hui, vous privatisez la Senelec, vous avez une augmentation de l’électricité au double. Parce qu’une entreprise privée, elle a des objectifs et des normes de profits. La réponse, ce n’est pas forcément la privatisation, tout le monde sait que l’électricité est un secteur sensible, je dirai même social. Aujourd’hui, si l’Etat retirait sa subvention, on aurait le doublement du prix de l’électricité tout de suite.

Comment appréciez-vous le déroulement du procès Karim Wade ?

Je suis et j’observe le déroulement du procès Karim Wade. La parole est maintenant aux juges et aux avocats.

«Il faut que Bibo Bourgi revienne pour que le procès Karim ait un sens»

Que pensez-vous de l’évacuation du complice du fils de Wade, Bibo Bourgi, en France ?

Je pense que l’évacuation est motivée par des raisons humanitaires, je rejoins le juge sur ce point. Il faudra qu’il revienne pour que le procès ait tout son sens. Voilà, on est dans le cadre d’un procès normal. Je pense qu’il faut dépassionner tout ça. Dans toutes les démocraties, ces types de procès se passent normalement.

Qu’est-ce que vous faites de vos journées, car vous semblez avoir plus de temps ?

J’ai du temps et en même temps, je n’en ai pas assez…, mes journées j’ai des activités politiques, j’écris, j’ai un cabinet conseil, on me demande des conseils que je formule en rapports etc. J’apprécie quelque part ma liberté retrouvée (sourire). Il y a une vie après le gouvernement…

Qu’avez-vous retrouvé de précieux ?

J’ai retrouvé mes heures de sommeil, je suis une grande dormeuse. Je ne vais pas dire à quelle heure je me réveille, mais je me couche très tard. Et puis, cela me donne aussi le temps de rebâtir des relations, qui ne sont pas seulement des relations familiales, cela me permet de retrouver le Sénégal des profondeurs, je compte beaucoup voyager aussi, mettre en œuvre des projets économiques, entre autres.

L'Observateur






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