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Attentat à Damas : "Les rebelles ont la capacité de s'infiltrer au coeur du régime"

le 18 Juillet 2012 à 18:50 | Lu 903 fois

L'ancien diplomate Ignace Leverrier explique pourquoi l'attentat qui a coûté la vie au ministre de la Défense syrien et au chef de la sécurité du régime peut être déterminant.


Attentat à Damas : "Les rebelles ont la capacité de s'infiltrer au coeur du régime"
Pour l'ancien diplomate Ignace Leverrier, s'il est encore difficile de trancher sur l'aspect décisif de la bataille de Damas aujourd'hui en cours, le lieu de l'attentat et la personnalité des victimes rendent la situation préoccupante pour le régime.

Quel degré d'importance revêt l'attentat de ce matin contre le bureau de la sécurité nationale à Damas ?

- Il y a deux aspects dans cette affaire. Le premier est le coût symbolique de l'événement pour le régime. Ces hommes ont été capables d'atteindre un lieu extrêmement protégé, en plein cœur de Damas et à proximité immédiate de centres névralgiques : à 200 mètres du bureau de Bachar al-Assad en ville, à 300 mètres de l'ambassade des Etats-Unis, à une centaine de mètres de l'ambassade de Turquie, aux environs du siège du Front national progressiste – qui regroupe autour du parti Baath une dizaine de partis politiques – encore une fois des lieux extrêmement protégés. Mener une action à cet endroit est le signe de capacités d'infiltration au cœur du système qui est très préoccupant pour le régime.

Le second aspect est l'identité des personnes qui sont décédées dans cette affaire. Il semble que Assef Shawkat, le beau-frère de Bachar al-Assad, soit décédé. De même que le ministre de la Défense, puisque l'on a d'ores et déjà annoncé la nomination de son successeur en la personne du chef d'Etat-major, Fahd Al Farij.

On parle également de la mort de Hassan Turkmeni, le chef de la cellule de crise. D'autres encore sont-ils morts ? On ne sait pas encore. Mais plus il y aura de personnalités de ce niveau et plus la situation sera difficile car il ne sera pas aisé de les remplacer en urgence. Le ministre de la Défense c'est facile : on choisit le chef d'Etat-major. Mais pour un chef de service de Renseignement, c'est beaucoup plus délicat.

Que faisaient toutes ces personnalités à cet endroit à ce moment-là ?

- Le bureau de la sécurité nationale est un organe consultatif, sous l'autorité formelle d'un membre du commandement régional du parti Baath : le général à la retraite Hicham al-Ikhtiyar. Or, aux réunions de ce bureau participent tous les chefs des services de sécurité et de renseignement du pays, ainsi que de hauts responsables militaires. Ils discutent notamment, chaque semaine en général, de toutes les questions qui concernent la sécurité du pays.

Le fait que ce soit un attentat-suicide qui ait été déclenché ce matin est-il la signature de l'action d'islamistes ?

- Non, je ne crois pas. Tout d'abord, il faut avoir confirmation qu'il s'agit bien d'un attentat suicide, car certains parlent d'une bombe placée sous une voiture. D’autres évoquent une charge déposée à l’intérieur même de ce bureau. Il me semble donc tout à fait urgent d'attendre.

Ensuite, même s'il s'agit bien d'un attentat-suicide, et même si ce mode opératoire est privilégié par les islamistes, dans le cas d'espèce, je pense qu'il s'agit bien d'une action de l'Armée syrienne libre. Si elle a été le fait d’un kamikaze, c’est sans doute faute de disposer d’un autre moyen d'atteindre ce lieu et ces personnes.

L’ASL a peut-être alors sollicité et trouvé un volontaire. Cela rentre en effet davantage dans la stratégie générale de l'ASL qui s'inscrit dans le cadre de l'opération "Volcan de Damas", qui rentre elle-même dans le cadre plus général de l'opération "Séisme du pays de Shaam", autrement dit séisme de Syrie.

Il ne s’agit pas d’une opération terroriste aveugle, frappant une population de manière indiscriminée pour faire régner la terreur, mais bien d’une opération militaire planifiée et étudiée qui rappelle celles que menaient jadis les résistants français dans leur pays occupé.

Est-on entré dans une phase décisive ? La bataille de Damas a-t-elle effectivement commencé comme l'affirmait hier un porte-parole de l'ASL ?

- Il est trop tôt pour savoir si cette bataille est "décisive". Certes, les combattants de l’ASL ont entamé des opérations dans Damas. Mais il ne s’agit pas d’une armée entrant dans Damas pour libérer la ville. Il y a effectivement des hommes armés, mais ils n'ont pas une assez grande puissance de feu, et ils ne sont pas assez nombreux.

On peut les comparer aux francs-tireurs qui, du temps de la résistance en France, houspillaient les forces d'occupation, mais par une force organisée comme la deuxième DB débarquant pour reprendre Paris à la force de ses chars.

Ce sont des petits groupes très mobiles qui connaissent bien la ville, les combattants de l’ASL étant le plus souvent des natifs des quartiers, des villes et des villages dans lesquels ils se battent pour les défendre. Même s’ils ne peuvent pas tout, en raison de la différence des moyens dont ils disposent par rapport à l’armée du régime, c'est ce qui donne à leur combat une certaine efficacité.



Si Damas tombe, le pays entier tombera-t-il ? Quels sont les scénarios possibles ?

- Cela dépendra du sort de Bachar al-Assad. On n'est pas sûr qu'il soit encore à Damas. Les bruits les plus divers circulent à ce propos, mais il n’y a pas d'information sûre à ce sujet. Certains prétendent qu'il est déjà réfugié sur la Côte. Quoi qu’il en soit, si l’ASL parvient à prendre le contrôle de la capitale, un gros travail aura été réalisé, mais tout ne sera pas fini pour autant. Il faudra voir alors quelle résistance et quel combat Bachar et ceux qui l'entourent voudront encore mener.

Si la tête du pouvoir était obligée de quitter Damas, elle pourrait tenter de chercher refuge dans le réduit alaouite que Bachar et ceux qui le soutiennent ont commencé depuis plusieurs mois à préparer. Il s’agit d’une zone qui couvre la côte syrienne de la frontière libanaise au Sud, à la limite de l’ancien sandjak d'Alexandrette au Nord, sur à peu près une cinquantaine de kilomètres de large en direction de l’Est.

Cette solution est évidemment inacceptable pour la population syrienne dans son ensemble, à laquelle elle rappelle par trop l’époque où la puissance mandataire, divisant pour régner, a divisé la Syrie en mini-états autonomes. Combien de temps pourront-ils s'y réfugier ? C’est difficile à savoir. Ils envisagent peut-être ce réduit comme un refuge temporaire, où ils pourront résister et se réorganiser dans la perspective de reconquérir depuis là la Syrie. Dans le pire des cas, ils pourraient tenter de s’y fixer à demeure, reconstituant l’ancien Etat des Alaouites.



Une fuite de Bachar al-Assad à l'étranger n'est-elle pas envisageable ?

- Je le vois mal fuir à l'étranger. Je ne suis pas sûr d’ailleurs que ceux qui l'entourent le laisseraient faire. Je ne suis pas certain non plus qu'il ait une vision des choses tout à fait conforme à la réalité. On a souvent constaté de sa part une sorte d’auto-aveuglement depuis le début du soulèvement populaire contre son régime… Il est, enfin, entouré de personnes qui n'ont pas toutes intérêt à lui montrer ou à lui laisser percevoir telles qu’elles sont la situation de la Syrie, l’évolution de la révolution et l’opinion qu’a de lui la population.



SOURCE: Le Nouvel Observateur.