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Avec les rebelles syriens dans Alep assiégée

le 14 Septembre 2012 à 10:30 | Lu 432 fois

REPORTAGE - Pendant huit jours, du 15 au 22 août dernier, le photographe Stephen Dock a pu suivre le quotidien des soldats de l'Armée syrienne libre. Il raconte cette guerre civile, chaque jour plus sanglante, à l'origine de plus de 26.000 morts et de 235.000 réfugiés.


Avec les rebelles syriens dans Alep assiégée
Bab al-Salam, la porte qui conduit vers Alep. Il est 17 heures et nous venons d'entrer en Syrie. Derrière nous, les miradors et les hauts barbelés de la frontière turque s'estompent lentement. Dans la voiture de l'Armée syrienne libre (ASL) qui est venue nous prendre en charge, nous regardons passer des minibus remplis de réfugiés: ils fuient la guerre civile qui dure depuis mars 2011, date du début de la révolte. L'ambiance est étrange. Tous ceux que nous croisons semblent attendre quelque chose qui ne vient pas. Le long de la route, des enfants jouent près de campements provisoires. Ils nous fixent du regard, comme s'ils voulaient nous dire de ne pas aller vers Alep où les bombardements sont quotidiens. Pourtant, nous continuons à rouler jusqu'aux portes d'Azaz, une ville libérée depuis peu par l'ASL. Le pilonnage a transformé la cité en ville fantôme. Dans une rue qui conduit vers le centre, une mosquée éventrée témoigne de la violence des combats. Plus loin, des carcasses de chars calcinés, abandonnés le long d'une avenue vide de toute vie. La terre est noire.


C'est ici que nous changeons de véhicule. Direction la périphérie d'Alep, dans une banlieue qui vient d'être bombardée. Ici, le danger vient du ciel, où le régime de Bachar el-Assad dispose d'une suprématie absolue, et des corniches, où se sont retranchés la plupart des snipers. La pression est constante. Plus on approche de la deuxième ville de Syrie et plus la tension monte. Le regard des hommes qui nous accompagnent se fait plus dur. Certains d'entre nous sont déjà venus dans le pays au début du conflit. Cette fois, les combattants nous semblent de plus en plus jeunes et de plus en plus radicalisés. Ils parlent de liberté, de ce qu'ils feront quand la guerre sera finie, mais l'islam imprègne désormais leurs discours. Sur leurs fronts, un bandeau noir ou vert sur lequel des versets du Coran sont inscrits témoigne de leur engagement.

Ils viennent pour la plupart des alentours d'Alep. Fermiers, mécaniciens, étudiants, chauffeurs, ils ne connaissaient rien au métier des armes. Ils sont venus se battre. C'est tout. Beaucoup ont déjà perdu un ami, un frère ou un fils. Tous savent qu'ils n'ont plus rien à perdre. Comme cette famille de la banlieue qui a installé un atelier pour fabriquer des roquettes artisanales. Comme ce gamin de 17 ans qui tirait comme un chien fou derrière sa barricade et qui sera tué quelques jours après notre passage. Ou comme cet étudiant d'une école vétérinaire, devenu par la force des choses médecin de guerre dans l'un des hôpitaux clandestins qui accueille chaque jour les blessés du front, civils et militaires.


La nuit est tombée. On nous conduit vers l'habitation d'un chef d'une katiba de 150 combattants. Le cheik qui nous reçoit a étudié en Egypte et a été formé par les Frères musulmans, mais rien ne l'avait préparé à devenir le commandant d'une unité de combat. Poli, presque lisse, il n'aborde que des questions techniques sur l'organisation de ses troupes et nous présente deux prisonniers, anciens membres de l'administration du régime, qui se repentent devant nous de leur choix politique. Puis nous repartons pour Alep. Au loin, des tirs de DCA claquent. Dans le quartier de Salaheddine, les rebelles nous emmènent devant ce qui reste d'un immeuble qui vient d'être bombardé. «Sous les décombres, il y a un couple qui venait de se marier», explique en pleurant un passant.

Nous continuons à pied. Les rues sont calmes. Trop calmes. «Ici, c'est al-Qaida qui combat, lance un soldat. Il faut arrêter de faire des photos.» À contrecoeur, nous rangeons nos appareils. Et nous marchons plus vite. Courbés, nous passons de checkpoints en chicanes, jusqu'aux entrées des immeubles où des combattants rechargent leurs armes ou font une pause avant de repartir. À une dizaine de mètres, un gradé explique les rudiments du maniement d'un fusil automatique à un homme qui pourrait être son père. Nous revenons sur nos pas. Devant nous, la citadelle grouille de tireurs embusqués. Aller plus loin serait de la folie. Ici se joue une guerre de positions confuse et d'une violence implacable. Aujourd'hui, l'ASL a réussi à reprendre une rue qu'elle avait perdue la veille. Demain, peut-être, l'armée régulière la reprendra à son tour. «C'est comme ça, affirme un combattant. Nous n'avons pas d'autre choix. Il nous faut tenir. Allah est grand!» Sur la route du retour, une femme paniquée erre dans les décombres avec son mari et l'un de ses enfants.


Le lendemain, nous quittons nos hôtes pour rejoindre des insurgés qui se battent dans le quartier de Boustan. Un des soldats chargés de nous protéger a repéré un sniper et progresse sur les toits pour essayer de le déloger quand il reçoit une balle dans le dos. Alors que ses camarades l'évacuent, il nous regarde en souriant. Comme si sa blessure était une bénédiction. D'autres combattants arrivent en camions. Tous portent le nom d'Allah peint sur leurs bandeaux. Comme les autres jours, nous passons de groupe en groupe. La guerre est partout et nulle part. Tout est calme et soudain le coeur s'emballe. Un hélicoptère de combat survole la zone. Il faut partir. Les hommes sont tendus. Leurs téléphones portables sonnent presque en même temps.

Les morts sont évacués et les nombreux blessés, traités en urgence
Très vite, nous remontons dans notre véhicule en direction de l'hôpital de campagne de Dar al-Shiffa. Une boulangerie devant laquelle des dizaines de personnes faisaient la queue en cette fin d'après-midi a été prise pour cible. C'est un massacre. Des minibus chargés de cadavres et de blessés font la noria. Devant l'entrée, l'infirmier effectue un tri sommaire entre les blessés dont il évalue la gravité des blessures. Les morts sont évacués. La confusion est totale. L'ASL tente de rétablir un semblant d'ordre, mais la douleur des proches est trop forte. Beaucoup sont en état de choc et ne comprennent pas ce qui vient de se passer.

Nous prenons des photos, l'appareil tourné vers le sol. Vers les morts et les blessés qui gisent dans le hall d'entrée et les couloirs souillés de sang du dispensaire. La scène est terrible. Sous le choc, nous regagnons notre voiture dont le chauffeur fait rugir le moteur. Pas de temps à perdre. Des hélicos planent au-dessus de la ville. Hier, à la même heure, presque au même endroit, une voiture comme la nôtre a été pulvérisée. Le lendemain, nous voulons retourner dans le quartier de Salaheddine. Mais, dans les rues adjacentes, des tirs de mortiers s'abattent devant nous toutes les trois minutes. Puis la cadence s'intensifie. Et les servants gagnent en précision. La position est intenable. Nous quittons Alep pour la sécurité des faubourgs. Lentement, la route se fait chemin de campagne. La voiture s'arrête. La frontière turque n'est plus très loin. Ce soir, nous passerons notre dernière nuit en Syrie.




Par Cyril Hofstein
Par Stephen Dock