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Bernard-Henri Lévy: «Ne pas frapper Daech, c’est s’exposer à des années d’enfer»

Rédigé par ( Les News ) le 17 Novembre 2015 à 16:55 | Lu 1798 fois

Le Kurdistan et ses Peshmergas constituent une «armée vaillante» capable de défaire l’Etat islamique, estime Bernard-Henri Lévy. Qui plaide pour envoyer davantage de forces spéciales au sol à leurs côtés.


Au lendemain des attaques des attaques sur Paris, l’écrivain et philosophe français Bernard-Henri Lévy répond aux questions du «Temps» et le dit clairement: la France paie aujourd’hui le prix fort de la non-intervention contre Bachar el-Assad. Selon lui, l’Etat islamique peut être vaincu sur le terrain. S’il exclut toute alliance avec le président syrien et se méfie d’une alliance avec la Russie, il plaide pour un davantage de forces spéciales franco-britanniques au sol, aux côtés des combattants kurdes.

Le Temps: Pourquoi l’Etat islamique a-t-il à nouveau frappé la France ?

Bernard-Henri Lévy : Je crois qu’il ne faut pas chercher midi à quatorze heures: la France est le pays le plus en pointe de la guerre contre Daech. Avec les Etats-Unis, qui sont plus difficiles à atteindre. C’est aussi simple que cela. Il y a en outre une dimension symbolique à s’en prendre à Paris. Je cite Victor Hugo, de retour à Paris par le train de Bruxelles, le 5 septembre 1870, au lendemain de la capitulation de l’Empereur et de la proclamation de la République: «Paris est le centre même de l’humanité. Paris est la ville sacrée. Qui attaque Paris attaque en masse tout le genre humain.» Les terroristes n’ont pas lu Victor Hugo, bien sûr, mais attaquer Paris ou attaquer New-York, les deux villes lumière, n’est pas anodin.

– Quarante-huit heures après les attentats, la France a intensifié ses frappes contre l’Etat islamique. La coalition a-t-elle raison de frapper fort ?

– Absolument. Et la France a raison d’être en pointe. On ne se débarrasse pas d’un cancer en traitant ses métastases, il faut s’attaquer à la tumeur primaire. C’est-à-dire la tête de Daech, son commandement, son fief, ses camps d’entraînement. Ne pas frapper Daech, et ne pas frapper fort, c’est s’exposer à des mois ou des années d’enfer. Daech est faible. Regardez ce qui s’est passé à Sinjar, la semaine passée: Daech était censé avoir fait de la ville une forteresse inexpugnable. Or les Peshmergas [les combattants kurdes] l’ont reprise en quelques heures. On peut vaincre Daech. Ce sont des gens très forts quand il s’agit se faire exploser dans un concert de rock et de tuer des enfants sans défense, mais très faibles quand ils ont face à eux des combattants déterminés. Depuis six mois, en Irak, ils perdent toutes les batailles.

– Vaincre Daech en Syrie et en Irak règlera-t-il le problème? Les terroristes de vendredi sont, pour partie au moins, des Français, qui agissent sur sol français…

– Non, cela ne suffira pas à régler le problème du terrorisme, mais il faut commencer par là. Que faire ensuite de tous ces Français radicalisés, candidats au terrorisme? Je ne sais pas. Mais souvenez-vous de ce qu’a fait Churchill qui, devant la menace d’une invasion nazie, n’a pas hésité à emprisonner les sympathisants nazis en Angleterre, ennemis de l’intérieur. On ne peut évidemment pas faire ça comme ça, 70 ans après, dans un Etat de droit. Mais il faut tout faire pour empêcher une réplique des attaques de vendredi. Quel serait l’équivalent, alors, de ce qu’a fait Churchill autrefois? Identifier, déjà, ces radicalisés. Les ficher. Les suivre à la trace et les soumettre à une surveillance de chaque instant. Dans certains cas – je pense aux prêcheurs de haine et autres imams djihadistes – l’expulsion du territoire est probablement la solution. Sachant qu’il n’est pas impossible qu’une fois Daech vaincu à Raqqa et à Mossoul, ces gens disparaissent dans la nature. N’oubliez pas que ce sont, souvent, de parfaits crétins qui, privés de leurs maîtres à penser et à tuer, deviennent vite inopérants.

– Ils n’ont pas attendu Daech pour se radicaliser. La France n’a-t-elle pas complètement sous-estimé le phénomène de la radicalisation depuis 15 ans ?

– Si, bien sûr. Je le disais déjà en 1994, dans «La pureté dangereuse». Je parlais alors du «fascislamisme» et du danger qu’il représentait. Neuf ans plus tard, dans un autre livre, «Qui a tué Daniel Pearl?», je mettais à nouveau le doigt sur le même danger, à travers la figure de Cheikh Omar, responsable de l’assassinat du journaliste britannique. Qui était Omar Cheikh? Un Anglo-pakistanais, né en Angleterre, dans un milieu pourtant favorisé. Et qui s’est radicalisé. Ce phénomène de radicalisation islamique, dans toutes les couches sociales, existe depuis longtemps. Ces gens posent un vrai défi à nos sociétés. Car faire l’apologie du djihad n’est pas une opinion, mais un crime. C’est assez simple à comprendre. Les quelques centaines de Français qui pensent qu’il faut détruire notre mode de vie et notre vivre-ensemble et qui, pour cela, assassinent notre jeunesse, se sont exclus du pacte citoyen. D’une manière ou d’une autre, il faudra en tirer les conséquences.

– L’intervention américaine en Irak et l’intervention française en Libye ont détruit des Etats entiers, laissant le champ libre aux islamistes. Ne paie-t-on pas aujourd’hui le prix de ces politiques interventionnistes ?

– En Libye, on n’a pas détruit d’Etat, puisqu’il n’y en avait pas. Je suis donc très à l’aise avec cela et je continue de penser que la France a eu raison d’intervenir. Mais ce qui se passe aujourd’hui se joue en Irak et en Syrie, pas en Libye, ne mélangeons pas tout. J’ai toujours été contre l’intervention américaine en Irak, et c’est bien en Irak que Daech s’est développé, avant la Syrie. Mais si nous étions intervenus en Syrie contre Bachar au lendemain du 29 août 2013, quand il a franchi la fameuse «ligne rouge» des armes chimiques, tracée par Obama, Daech ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui. Nous payons donc avant tout la non-intervention contre Bachar el-Assad.

– La Russie combat Daech aux côtés de Bachar. Faut-il s’allier avec Bachar et avec la Russie ?

– Non. Car Bachar est de ceux qui prient, chaque jour et chaque instant, pour que Daech continue surtout d’exister: Daech n’est-il pas son assurance vie? Le diable qu’il a créé et qui lui permet d’apparaître comme un recours et un rempart? Quant à la Russie, je pense qu’il faut être très prudent avec cette idée d’une alliance avec la Russie. La seule force sur laquelle on peut réellement compter aujourd’hui ce sont les Kurdes et, en, particulier, les Peshmergas. Autrement dit le Kurdistan irakien, qui a tous les attributs d’un Etat sans en être un. C’est une armée vaillante, constituée, capable de vaincre Daech. Il faut donc aider les Kurdes, avec davantage de forces spéciales franco-britanniques au sol. Il y en a déjà. Il en faut plus. No boots on the ground [pas de troupes au sol] disent les Américains? Je réponds que No boots on their ground means more blood on our ground [pas de troupes sur leur sol signifie plus de sang sur le notre] !

http://www.letemps.ch/monde/2015/11/16/bernard-henri-levy-ne-frapper-daech-c-s-exposer-annees-enfer


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