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Bilan présenté par Souleymane Jules Diop : quand le Secrétaire d’État étale ses limites


Rédigé par leral.net le Dimanche 4 Janvier 2015 à 15:22 | | 30 commentaire(s)|

Bilan présenté par Souleymane Jules Diop : quand le Secrétaire d’État étale ses limites
Le Secrétaire d’État aux Sénégalais de l’Extérieur, Monsieur Souleymane Jules Diop, vient de dresser, par voie épistolaire, le bilan des 6 premiers mois à la tête de son Département. L’initiative est, à la fois, louable et iconoclaste. C’est une initiative louable, dans la mesure l’exercice auquel Monsieur Diop s’est livré s’inspire des principes de reddition des comptes. Il pourrait s’analyser comme une volonté d’établir une communication directe avec les sénégalais de la Diaspora dont il en a la gestion. Cela est une excellente chose et la probité intellectuelle recommande de le mettre à son crédit. L’exercice est, également, iconoclaste, car tranchant avec des traditions républicaines bien établies. Lorsqu’on se donne la peine de lire attentivement son discours, puis de l’analyser, plusieurs questions font surface notamment celle-ci : est-il à la bonne place dans cette station de Secrétaire d’État aux Sénégalais de l’Extérieur ? Pour tenter de répondre à cette question, j’ai procédé à une analyse factuelle de son message, tant sur la forme que sur le fond.

Sur la forme : un message révélateur d’une façon de travailler en solitaire

Le message du Secrétaire d’État est relayé par plusieurs sites internet et repris par certains quotidiens. Cette forme de communication, qui risque de ne toucher qu’une faible partie des sénégalais de la diaspora, comporte plusieurs entorses aux règles de fonctionnement d’une administration publique et ne répond pas aux normes de la rédaction administrative.
Aux termes du Décret n° 2014-853 du 09 Juillet 2014 portant répartition des services de l’Etat, le Cabinet du Secrétaire d’Etat aux Sénégalais de l’Extérieur relève du Ministère des affaires étrangères et des sénégalais de l’extérieur (MAESE). Cela mérite d’être rappelé. En effet, les règles de bienséance qui régissent le fonctionnement d’une administration publique imposent au Secrétaire d’État de mentionner, dans son texte, l’autorité de qui il relève ou avec laquelle il collabore (c’est selon les susceptibilités personnelles !). Ne serait-ce que protocolairement pour sauver la face. Il ne l’a pas fait en préférant ignorer superbement, dans son message, le ministre Mankeur NDiaye de qui il dépend ou censé dépendre. Il s’adonne à un « je » assez révélateur, pour qui sait observer ou lire entre les lignes, de sa façon de travailler en solitaire au lieu d’être un joueur d’équipe. Pour s’en convaincre, il faut faire un petit tour sur les sites officiels du MAESE (http://www.diplomatie.gouv.sn) et du Fond d’Appui à l’Investissement des Sénégalais de l’Extérieur (FAISE) (http://faise.sn/). Non seulement le MAESE conserve son appellation antérieure (Ministère des affaires étrangères, donc centré exclusivement sur la diplomatie), mais ne prend pas en compte la seconde composante de ses attributions, à savoir le volet consulaire, c’est-à-dire les Sénégalais de l’extérieur conformément au Décret n° 2014-871 du 22 juillet 2014 fixant ses attributions. Pas de mentions ou d’informations visibles sur le site internet du MAESE concernant les sénégalais de l’extérieur. Cela est inacceptable, voire grave plus de 6 mois après. La même chose peut être constatée sur le site du FAISE : aucune mention, ni photos ou informations concernant le Secrétaire d’État aux sénégalais de l’extérieur. Ce black-out ou embargo total à l’encontre du Secrétaire d’État est-il le reflet d’une collaboration difficile, voire impossible entre Mankeur NDiaye et Souleymane Jules Diop ou une coïncidence fortuite ? Je n’en sais rien, mais tout cela laisse perplexe et l’avenir nous édifiera là-dessus.

Le document comporte plusieurs fautes grammaticales, de conjugaison et d’omissions de mots ou d’articles. Certaines sont flagrantes et laissent une mauvaise impression à ce niveau de responsabilités. Apparemment, le Secrétaire d’État ne s’est pas appuyé sur les ressources humaines mis à sa disposition notamment les fonctionnaires de son Département, lesquels sont formés à la rédaction administrative. En effet, si le message était élaboré dans le respect du processus de rédaction des documents de l’Administration appelés à être diffusés notamment avec un contrôle de qualité, il serait épuré de toutes les fautes qu’il comporte. Cela a tendance à me conforter dans l’idée que le Secrétaire d’État serait solitaire dans sa façon de travailler. Lui-même le confirme, implicitement, à l’entame de son message lorsqu’il écrit « ces objectifs sont pour l’essentiel contenus dans la matrice d’exécution des politiques prioritaires, que j’ai élaborée une semaine après ma nomination au poste de Secrétaire d’Etat aux Sénégalais de l’Extérieur » (C’est moi qui souligne). Comment peut-on élaborer une matrice d’exécution des politiques prioritaires seulement une semaine après sa prise de fonction ? Cela prouve, au moins, que toutes les parties prenantes n’ont pas été associées au processus d’élaboration et que, probablement, l’état des lieux n’a pas été fait correctement. À moins que Souleymane Jules Diop soit Zorro ou un homme providentiel qui débarque avec des solutions toutes faites. Être manager ne s’improvise pas. Je reconnais qu’il est difficile de passer de chroniqueur free-lance (travail individuel dans un appartement) à gestionnaire d’un Département ministériel sans y être préparé !
Sur le fond : un document truffé d’informations imprécises, voire contradictoires et de réchauffés
Les résultats étalés par le Secrétaire d’État souffrent par leurs généralités et leurs imprécisions qui rendent difficile toute vérification : «[…] création de Bureaux consulaires dans de certains pays […]», dans quels pays ? En dehors de l’Italie et de l’Espagne, aucun autre n’est cité ; «[…] transformer certaines ambassades en centres de production de passeports et de cartes d’identité […]», quelles ambassades ? Aucune indication ; «la coopération avec certains pays partenaires a été revue et améliorée […]», quels pays et comment l’amélioration a été mesurée ? Mystère et boule de gomme. Si les objectifs visés, au départ, dans sa matrice d’exécution des politiques prioritaires étaient SMART (Spécifiques, Mesurables, Atteignables, Réalisables et Temporels), il n’y aurait eu aucune difficulté à présenter des résultats concrets et mesurables que tout le monde pourrait vérifier.

Le Secrétaire d’État écrit que «nous en sommes cette année à 1179 projets individuels et 252 projets collectifs financés au Sénégal au profit de la Diaspora, avec 125 groupements de femmes». Ces chiffres laissent dubitatif plus d’un quand on sait, sur son site internet, le FAISE affiche comme résultat, en 2013, 36 projets financés pour un montant total de 180 millions de FCFA (http://faise.sn/2013-36-projets-ont-ete-finances-pour-un-montant-total-de-180-millions-de-fcfa/). Passer de 36 projets financés en 2013 à 1431 projets financés en 2014 (1179 + 252), soit une augmentation de près de 1400%, aurait nécessité de plus amples explications sur ce spectaculaire bond, à moins que cela ne soit le résultat d’une manipulation des statistiques.

Le document recèle des contradictions. Le Secrétaire d’État écrit «nos compatriotes ont fait entrer dans notre pays, dans les circuits officiels, 800 milliards de francs (données BCEAO), compte non tenu des 12% payés en frais d’envoi». Ce chiffre paraît exagéré et s’oppose à celui donné, il y a 3 mois, par l’Ambassadeur Sory Kaba, Directeur général des sénégalais de l'extérieur (DGSE), qui parle de 645 milliards selon la BCEAO, d’après lui. Le Secrétaire d’État mentionne que «les Sénégalais de l’Extérieur ont, dans une certaine mesure, financé l’AIBD, grâce à la redevance aéroportuaire». Cela parait, également, exagéré. Il est vrai que les prêts qui ont permis l’érection de l’Aéroport international Blaise Diagne (AIBD) sont remboursés au moyen d’une taxe aéroportuaire (RDIA) perçue sur les billets des passagers voyageant à partir d’un aéroport du Sénégal. Il convient de souligner que sur près de 1,5 million de passagers passant annuellement par l’aéroport LSS, environ 450 000 sont constitués de touristes. À cela, il faut ajouter le nombre de résidents (sénégalais ou étrangers basés au Sénégal) qui voyagent régulièrement. Donc, il est exagéré de dire les sénégalais de l’Extérieur ont financé l’AIBD grâce à la redevance aéroportuaire. C’est flatteur, mais cela ne correspond pas à toute la réalité.

Au titre de l’aide sociale et des secours, le Secrétaire d’État écrit une chose et son contraire : «pour la première fois dans l’histoire de notre pays, des fonds ont été alloués à nos ambassades, entre cinq et dix millions de francs, pour prendre en charge les besoins urgents de nos compatriotes. Il s’agit donc incontestablement d’une ère nouvelle pour les Sénégalais de l’Extérieur, par la volonté du Président de la République. L’impact et le succès de ces financements sont déjà ressentis avec des taux de remboursement atteignant les 70% dans certains pays. Les sommes ainsi collectées serviront à financer d’autres projets.» Comment allouer des fonds de secours, qui par définition relèvent de l’assistance sociale, donc non remboursables, pour ensuite dire que les remboursements opérés serviront à financer d’autres projets ? Peut-être, le Secrétaire d’État voulait parler de deux choses distinctes : l’institution de fonds de secours et la mise en place de fonds de crédit revolving.

Des passages du message ne sont, en fait, que du réchauffé. En effet, le Secrétaire d’État dit qu’il a «déjà engagé des discussions avec des partenaires comme le PNUD, pour le financement d’une convention Etat-Diaspora, qui permettra à nos experts de séjourner au pays pendant des mois et participer ainsi à l’encadrement de nos populations». Cela n’est pas une nouveauté. Un projet similaire existait ou existe. Il s’agit du programme «Transfer Of Knowledge Through Expatriate Nationals» (TOKTEN) implanté grâce à l’appui technique et financier (800 000 $US) du PNUD. Ce programme était ou est logé au MAESE et son objectif est de mobiliser l’expertise de la Diaspora au profit du développement du Sénégal. De même, la convention avec les promoteurs immobiliers visant à faciliter l’accession des sénégalais de la Diaspora à la propriété immobilière n’est pas une nouveauté.

S’agissant de ses projets pour 2015, il y a un qui ne me semble pas pertinent, ni justifié : la décision «pour des préoccupations liées à la sécurité, de créer une nouvelle carte consulaire biométrique». Je ne pense pas que cela soit opportun pour la simple et bonne raison que les cartes biométriques d’électeur et d’identité, établies au profit des sénégalais de la Diaspora, contiennent toutes les informations pertinentes notamment l’adresse de leur titulaire à l’étranger. On crée un besoin qui n’en est pas un. Au regard des connexions, rapportées par la presse, entre les compagnies qui vendent la technologie des cartes biométriques et certains responsables politiques sénégalais, il ne serait pas souhaitable ni acceptable que la Diaspora serve d’alibi pour enrichir, illicitement, quelques personnes qui profiteraient de leurs positions politiques et/ou administratives. L’exemple du scandale des cartes biométriques impliquant certains (anciens) responsables du Ministère de l’intérieur est encore frais dans les mémoires. Les priorités de la Diaspora se trouvent ailleurs.

Au total, malgré le volontarisme qu’il affiche, je ne crois pas que Monsieur Souleymane soit la personne indiquée pour concevoir, implanter et gérer le véritable programme destiné à la Diaspora que nous avons tous appelé de nos vœux en s’inspirant des exemples de l’Inde et de la Chine. Il n’en a ni l’envergure, ni l’expertise et son cheminement professionnel ne l’a pas préparé à cela. Les habits de Secrétaire d’État paraissent trop amples pour lui. J’espère, ardemment, me tromper !

Ibrahima Sadikh NDour
ibasadikh@gmail.com







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