Leral.net | S'informer en temps réel

Blaise Compaoré vers un forcing fatal en 2015

le 21 Janvier 2014 à 14:52 | Lu 1981 fois

Le 04 janvier passé, la formation politique du président burkinabé, le Congrès pour la Démocratie et le Progrès (Cdp), a subi une cascade de démissions de 75 militants et non des moindres. Ils sont suivis par 116 démissionnaires tous des militants habitant la province du Yatenga (région du Nord du Burkina). A l’origine de la démission de ces cadres du Cdp, un profond désaccord sur la conduite et l’orientation actuelle du parti. On retrouve parmi ces poids lourds, l’ex-chef du parti présidentiel et ancien président de l’Assemblée nationale, Roch Marc Christian Kaboré, ainsi que l’ancien et charismatique maire de la capitale Ouagadougou, Simon Compaoré, membre fondateur du Cdp et Salif Diallo, autrefois très proche et homme de confiance de Blaise Compaoré dont il était l’éminence grise sinon le mauvais génie.


Blaise Compaoré vers un forcing fatal en 2015
Mais la plupart de ces démissionnaires avaient été écartés sans grand ménagement du bureau exécutif national du Cdp et relégués à des postes de conseillers depuis mars 2012. Ces anciens barons du régime ont dénoncé les méthodes de gestion du Cdp fondées sur « l’exclusion », « la délation », « les intrigues », « l’hypocrisie », « la coterie » etc. dans une lettre adressée au secrétaire exécutif du Cdp. Ils ont également marqué leur désaccord sur la mise en place au forceps du Sénat et la modification de l’article 37, limitant le nombre de mandats présidentiels à deux quinquennats. Le besoin de modifier l’article 37 de la constitution burkinabè obéit à une volonté du président Compaoré de se présenter encore une fois à la fin de son mandat en 2015. Lequel devait être constitutionnellement le dernier. C’est ainsi qu’il a évoqué à la mi-décembre 2013 l’idée d’un référendum pour modifier un article de la Constitution burkinabé qui ferait sauter le verrou des deux mandats quinquennaux.

Les cadres démissionnaires poseront, le 18 janvier 2014, leur deuxième acte politique s’opposant à la volonté « illégale » de Blaise Compaoré en participant à la marche de l’opposition politique burkinabé qui entend protester contre la modification de l’article 37 de la Constitution du pays des Hommes intègres.

Blaise Compaoré, arrivé au pouvoir en 1987 par un coup d’Etat, a effectué deux septennats (1991 et 1998), avant qu’un amendement modifiant la durée du mandat présidentiel ne lui permette d’être élu pour deux quinquennats (2005 et 2010). Malgré 27 ans passés au pouvoir, il ne semble pas résolu à passer le témoin à un autre. Pourtant, l’homme fort du Faso, depuis qu’il a fait éliminer physiquement ses compagnons d’armes Jean-Baptiste Lingani, Henry Zongo et, surtout, le très charismatique capitaine Thomas Sankara, Blaise Compaoré, donc, semblait avoir préparé son départ en 2012, quand il fit voter à l’Assemblée nationale une amnistie pour les anciens chefs d’Etat du Burkina dont lui-même.

Beaucoup de ses compatriotes y avaient alors vu un moyen pour lui de passer une retraite tranquille, sans tracasserie judiciaire. Il semblait en effet avoir pris toutes les dispositions nécessaires pour ne pas se voir plus tard attaqué sur certaines affaires comme celle concernant l’assassinat de Thomas Sankara et celui du journaliste Norbert Zongo. Certains disent que le chef de l’Etat burkinabé prépare discrètement son candidat en 2015 afin de ne pas voir son parti exploser à cause de rivalités entre éventuels prétendants à la présidence. Mais donc pourquoi vouloir réviser l’article 37 ?

Au plan international, le leader burkinabé est mêlé à beaucoup de conflits civils comme les guerres sierra-léonaise et libérienne et la crise en Côte d’Ivoire. A cela s’ajoute l’appui militaire au groupe rebelle touareg malien du MNLA. Mais il sait qu’un nouveau régime est toujours capable légalement de poursuivre un ancien président comme lui dont le magistère était obscurci par des exactions sanguinaires. De plus, la justice internationale pourrait le suivre pour complicité de crimes contre l’humanité. Certes Blaise Compaoré a le génie d’avoir pu surmonter beaucoup de crises dont les plus marquantes sont l’affaire Norbert Zongo et les mutineries de soldats de 2011 qui ont sérieusement secoué son pouvoir. Mais s’il persiste à vouloir se représenter en 2015, il est peu probable qu’il s’en sorte indemne cette fois-ci avec les démissions en cascade de ses militants et la détermination du peuple burkinabé à lui barrer la route à un nouveau mandat en 2015.

Pour le moment, il ne s’est pas encore prononcé ouvertement et clairement sur sa volonté de se représenter en 2015, mais certains de ses courtisans conglomérés dans un obscur regroupement dénommé Fédération associative pour la paix et le progrès avec Blaise Compaoré (FEDAP/BC) lui demandent instamment de briguer un nouveau mandat à la prochaine présidentielle. Ainsi les qualificatifs louangeurs de ses thuriféraires « rassembleur », « médiateur » et « bâtisseur » ne manquent pas pour magnifier l’œuvre de leur bienfaiteur et le convaincre de rester encore au pouvoir. Aussi le poussent-il à engager une réforme constitutionnelle par voie référendaire afin de donner un caractère légal à sa prochaine candidature.

Mais pour bon nombre de Burkinabés, il ne s’agit pas de passer par la voie des urnes parce que la sachant corrompue et frauduleuse mais de respecter la légalité constitutionnelle et la légitimité populaire. La seule solution pour ne faire sombrer le Burkina dans le chaos, c’est, selon eux, d’exclure toute candidature de l’ancien patron des para-commandos de Po en 2015. Sans cela, les violences qui ont émaillé certains régimes africains dont les chefs envisageaient une prolongation de leur mandat, risquent de se reproduire au pays de Thomas Sankara.

Mais une chose intrigue plusieurs Burkinabés. Il s’agit des démissions troublantes de certains pontes du Cdp qui étaient initialement favorables à la mise en place du Sénat et la révision de l’article 37. Ces mêmes personnes ont contribué à documenter et à proposer la mise en place du Sénat. Roch Marc Christian Kaboré, alors président de l’Assemblée nationale, était très impliqué dans cette histoire de Sénat puisqu’il avait soutenu la révision de l’article 37, arguant que cet article en l’état était antidémocratique. Si aujourd’hui, ces anciens barons du CDP disent qu’ils sont contre, il reste à décrypter le sens subliminal d’une telle position qui jure avec leurs anciennes convictions.

SERIGNE SALIOU GUEYE
LE TEMOIN N°1149 - HEBDOMADAIRE SENEGALAIS / JANVIER 2014