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Boubacar Boris Diop : Macky, les limites d'un Président

Boubacar Boris Diop serait-il un provocateur avec un sens de l’humour bien pointu ? À ses yeux, Macky Sall ferait des merveilles comme dirigeant en Norvège ou en Finlande. Pour l’éditorialiste de SenePlus, le caractère "débonnaire et sympa" du chef de l’État ferait recette dans ces pays nordiques, mais pas au Sénégal.

"J’estime qu’à ce moment précis de notre histoire, il nous faut à la tête du pays quelqu’un qui sache prendre ses responsabilités et qui ne soit pas paralysé par la peur de déplaire", avance l'écrivain sénégalais dans cet entretien exclusif avec SenePlus.

Boris a aussi posé son regard critique sur l’actualité nationale : réformes de l’enseignement supérieur, traque des biens mal acquis, envergure grandissante du maire de Dakar, Khalifa Sall, conjoncture au PDS…


Rédigé par leral.net le Lundi 21 Septembre 2015 à 09:35 | | 11 commentaire(s)|

Un remaniement du gouvernement serait imminent. Le cas échéant, serait-il justifié et à dans quel (s) secteur (s) ?

On peut créditer Macky Sall d’un certain souci de stabilité de l’équipe gouvernementale. Faute de pouvoir tenir sa promesse de campagne d’un attelage réduit, il essaie au moins de laisser à ses ministres le temps de travailler. C’est un des points sur lesquels il tient à marquer sa différence avec Wade. Le revers de la médaille, c’est que si les informations parues dans la presse sont exactes, deux ou trois membres du gouvernement auraient dû être remplacés. En ne le faisant pas, il renvoie à l’opinion l’image d’un chef d’Etat indécis, voire faible.

Et le style Macky, comment le définiriez-vous ?

Wade est arrivé au pouvoir à un âge avancé et il a voulu nous persuader que ce n’était pas un handicap, ce qui s’est traduit par l’hyperactivité que l’on sait. Son successeur, c’est un peu le contraire, ce qu’il nous dit via son langage corporel, c’est : "Moi-je-suis-jeune-mais-réfléchi-je-tourne-sept-fois-la-langue-dans-la-bouche-avant-de-parler". Sauf qu’à la fin il ne parle même pas. Il n’y aurait du reste rien à redire à ce désir de préserver la dignité de la fonction présidentielle mais parfois on a tout de même l’impression d’une certaine apathie au sommet de l’Etat. Un président débonnaire et sympa, non, merci, c’est bon pour la Finlande ou la Norvège, nous ont est le Sénégal. J’estime qu’à ce moment précis de notre histoire, il nous faut à la tête du pays quelqu’un qui sache prendre ses responsabilités et qui ne soit pas paralysé par la peur de déplaire. Je ne veux pas être injuste, car en ce moment précis Macky Sall est en train de tout faire pour éviter un sanglant chaos au Burkina, un pays frère, un pays qui nous est cher entre tous. Il se pourrait toutefois que les putschistes soient en train de se jouer de lui mais on ne va pas tarder à être édifié sur ce point, c’est une question d’heures. L’épisode burkinabé est caractéristique en ce qu’il prouve, comme je le dis souvent à mes amis, que Macky Sall est un homme de bonne volonté. Mais quand on applique cette sorte de candeur à nos rapports avec le monde extérieur, il donne l’image d’un homme qui ne peut rien refuser à personne et en particulier à certaines capitales étrangères ayant joué, il est vrai, un rôle important dans son élection et en réserve pour un efficace renvoi d’ascenseur en 2017.

Vous pensez à quelles capitales en particulier ?

Paris, au premier chef, bien entendu. Le retour en force des intérêts français dans notre économie crève les yeux à chaque coin de rue, ça a des allures de retour au temps des colonies. De plus en plus de voix s’en indignent du reste, ce qui est un signe des temps. Et la grogne croissante contre le statut accordé à la CSS, c’est également quelque chose de nouveau. Cela ne s’arrête pas là, car sous couvert de coopération Sud-Sud de grands pans de l’économie échappent aux nationaux, l’un d’eux vient de s’en plaindre à propos du secteur bancaire. Tout aussi grave est l’agression idéologique visant à creuser l’écart entre culture et religion dans notre pays et qui y arrive avec une aisance déconcertante. Lorsqu’un prédicateur déconseille aux musulmans sénégalais de se rendre aux cérémonies familiales organisées par leurs voisins ou amis de confession chrétienne, il dit là quelque de chose de particulièrement grave dans le monde où nous vivons. On est en train de casser les reins au modèle sénégalais du vivre-ensemble et on n’a pas l’impression que le pouvoir de Macky Sall prend l’exacte mesure de ces enjeux.

Comment avez-vous accueilli le caillassage du cortège présidentiel à l’UCAD ?

Cette affaire aurait pu très mal se terminer. Même s’il est excessif de parler de tentative d’assassinat, l’image d’un président en sang à la suite d’une simple visite à l’université nous aurait tous déshonorés. Mais je crois aussi que c’était irrationnel de vouloir faire une démonstration de force du parti au pouvoir sur le campus. C’est sidérant de voir nos politiciens, pourtant bien informés en principe, paraître si peu conscients des réalités du pays.

L’État a organisé des concertations entre acteurs et un conseil présidentiel sur l’enseignement supérieur. Parmi le paquet de mesures annoncées quelles sont celles qui vous semblent les plus urgentes à mettre en œuvre ?

Une des directives de ce Conseil présidentiel met l’accent sur l’enseignement des langues nationales pour une meilleure insertion des étudiantes et des étudiants dans le tissu socio-économique. Je trouve ça très bien. L’université Gaston Berger a ouvert la voie il y a quatre ans en créant une UFR très originale, le CRAC (Civilisations, Religions, Arts et Communication), dont une des sections se nomme "Langues et Cultures africaines". Au-delà de l’apprentissage de nos langues nationales, un travail de fond y est fait sur les créations de dramaturges, poètes ou romanciers sénégalais anciens et contemporains écrivant en pulaar ou en wolof. Au début, les étudiants, très mal préparés à cette idée, la trouvaient bizarre, voire incongrue. Quelques années après, il ressort des relations que j’ai gardées avec eux que ce regard sur eux-mêmes et sur leur société à travers de grandes œuvres littéraires leur donne un réel sentiment d’épanouissement. Leur enthousiasme m’a surpris mais je crois qu’ils se sont aperçus au contact des textes de Serigne Moussa Kâ, Cheik Ndao et Mame Younousse Dieng, entre autres, qu’au final la langue qu’ils parlent au quotidien est aussi la seule qui leur parle vraiment. C’est une expérience exceptionnelle, à améliorer certes, et qui devrait être étendue à toutes les universités sénégalaises.

D’aucuns préconisent que l’expérience soit étendue jusqu’au primaire. Êtes-vous de cet avis ? Pourquoi ?

Ils sont encore une minorité, ceux qui le préconisent mais ce qui est frappant c’est qu’il y a quelques années seulement l’idée faisait ricaner presque tout le monde. Ce revirement progressif de l’opinion part du constat des impasses du système éducatif, à l’origine d’une baisse quasi surréaliste du niveau des étudiants. Aujourd’hui, un constat s’impose : nous autres Sénégalais aimons la langue française mais elle ne nous rend pas cet amour. Introduire le plus tôt possible nos langues nationales dans le cursus scolaire, cela devrait être évident. On éviterait ainsi ce terrible paradoxe d’avoir à enseigner aux étudiants une langue qu’ils connaissent très bien, le wolof ou le sérère, à partir d’une langue qu’ils ne connaissent pas du tout, le français ! Mais c’est là un sujet lourd, les politiques n’ont pas trop envie de s’en mêler. Les changements dans ce domaine ne pourront venir que des flancs de la société et, comme je viens de l’indiquer, les choses avancent. Lentement mais sûrement.

Les professeurs d’université sénégalais sont de plus en plus présents à l’étranger dans des établissements de renommée. Que faut-il faire pour freiner cette fuite des cerveaux ?

Peut-être qu’au regard des possibilités offertes par les nouvelles technologies, il faudrait relativiser cette notion de "fuite des cerveaux". La plupart des enseignants dont vous parlez continuent à encadrer des étudiants dans leur pays et restent habités par celui-ci. Ils ne demandent pas mieux que de rentrer, en général, mais ils diffèrent sans cesse ce retour jusqu’au moment où cela devient quasi impossible. En tout cas, ce n’est pas par vénalité qu’ils restent au loin, la situation très "compliquée" de l’université sénégalaise est leur principal motif de découragement. Et vous le savez bien, quand je dis "compliqué", c’est un euphémisme !

À en croire Ismaïla Madior Fall, ministre-conseiller du chef de l’État, le référendum sur la réforme des institutions se tiendra au mois de mai 2016. Le timing est-il bien choisi ?

On commence aussi à parler de mars 2016… À vrai dire, je ne vois pas le problème, une consultation aussi complexe doit être bien préparée. Même si on peut bien comprendre le désir des potentiels adversaires de Macky Sall d’être fixés au plus tôt sur la durée du mandat, je ne crois pas à un quelconque manque de fair-play du régime.

À propos de la réduction de son mandat, d’aucuns ont le sentiment que Macky Sall s’est perdu dans des atermoiements qui traduisent la volonté à lui prêtée, à tort ou à raison, de renoncer à cet engagement. Ce sentiment est-il justifié et le partagez-vous ?

Ces atermoiements me semblent être dans la nature de l’homme, ce qui est inquiétant lorsqu’on est à la tête d’un pays comme le Sénégal. Cela dit, j’ai toujours pensé que Macky Sall respecterait cette promesse, faite au moment où Wade tentait un passage en force désespéré en vue d’un troisième mandat. Il est vrai que les déclarations et gesticulations de certains de ses partisans pouvaient prêter à équivoque mais lui-même, les rares fois où il s’est publiquement exprimé sur le sujet, a toujours été assez clair. À mon humble avis, ç’aurait été un suicide politique d’agir autrement. On peut supposer que ses plus farouches adversaires rêvaient d’un "wax waxeet" de derrière les fagots. Il est facile d’imaginer d’ici les cris d’indignation de ces grands démocrates !

Dans le Baromètre SenePlus du 30 juillet dernier, 56% des votants estimaient que Macky Sall ne mérite pas d’être réélu… Que peut refléter cette opinion et la partagez-vous ?

Je partage cette opinion, elle ne me surprend pas du tout. Il y a toujours une période de grâce au début d’un mandat présidentiel mais après cette lune de miel, on revient au contact des dures réalités sociales et économiques. La déception est donc normale mais ce qui est bien plus préoccupant, c’est ce sentiment, de plus en plus souvent exprimé par nos compatriotes, que la charge présidentielle est trop lourde pour les épaules de Macky Sall. Il semble parfois plus soucieux de remporter le scrutin de 2017 que d’exercer le mandat qui lui a été confié et ça, c’est tout à fait consternant. On a envie de lui crier : M. le président, nous sommes un peuple et vous ne voyez en nous qu’un électorat. Se percevoir comme un peuple, c’est lier son destin aux siècles passés et à venir et pas à un dimanche tous les cinq ans. Là est peut-être la source de tous les malentendus. Je crois aussi que sous le feu roulant des critiques, Macky Sall en est venu à parier, comme presque tous nos hommes politiques en pareil cas, sur l’amnésie des populations. Or cela peut être une erreur fatale. Les Sénégalais donnent certes toujours l’impression de s’enflammer au moindre prétexte avant de passer très vite à autre chose mais il ne faut pas s’y tromper : ils n’oublient jamais entièrement ; les petits manquements et le mépris des règles républicaines s’empilent au fil des jours dans un coin de leur mémoire et modifient peu à peu leur rapport au pouvoir. Diouf et Wade, à la fin de leur règne, paraissaient choqués par l’exaspération et une sorte de rage un peu folle de leurs compatriotes prêts à toutes les extrémités pour les chasser du palais.

Après seulement trois ans de mandat, croyez-vous que Macky Sall en soit arrivé à ce stade ?

Je ne pense pas que l’on en soit déjà là avec Macky Sall, il y a pour l’heure moins de scandales et son régime évite de tomber dans le piège de l’arrogance mais la pagaille généralisée dans le pays et les échecs en série font souhaiter plus d’autorité de la part de l’Etat ou déplorer l’incompétence de nos gouvernants, Macky Sall en tête. C’est tout de même hallucinant que l’on ne puisse pas correctement organiser le Hajj. Tous ces candidats au pèlerinage obligés de retourner chez eux, c’est presque incroyable. Ils se disent humiliés et le mot n’est même pas assez fort. On se demande aussi pourquoi les Sénégalais sont si mal protégés à l’étranger. On en a violemment expulsé du Gabon, le jeune Charles Ndour et d’autres avant et après lui ont été égorgés au Maroc et il est question régulièrement dans la presse de l’esclavage sexuel auquel seraient soumises des Sénégalaises au Liban et dans les pays du Golfe, pour ne rien dire de cette affaire hautement symbolique du diplomate tabassé à l’aéroport de Tunis. Je ne suis pas en train de dire qu’il faut taper du poing sur la table. Non, mais il est essentiel que les familles des victimes ne soient pas seules dans des moments aussi difficiles. Je ne vois pas ce qui empêche de dire aux Marocains, de plus en plus présent dans notre économie, que les affaires c’est bien mais que nous ne pouvons pas accepter que nos compatriotes soient traités comme des chiens dans leur pays. C’est aussi simple que cela. Faire chaque fois le dos rond, laisser passer l’orage c’est fuir ses responsabilités, encore une fois. Notre fameux "mbamb du weesu weer", ce n’est pas payant à terme, en fait, ça peut même être une recette idéale pour l’échec, car les peuples ont une mémoire redoutable.

Avec Abdoulaye Wade hors course et Karim Wade en prison, le PDS peut-il peser lors de la prochaine présidentielle ?

En dehors du fait que le PDS est divisé, sans ressources et donc affaibli, je ne vois pas Karim Wade, même libéré, briguer les suffrages des Sénégalais. J’ai du mal à m’expliquer le refus généralisé, ou presque, de prendre en compte ce que dit la Constitution à ce sujet.

Est-ce à dire le PDS devrait reprendre ses primaires pour désigner un nouveau candidat ?

On ne voit pas comment il le pourrait tant que Karim Wade sera en prison. L’attachement à Me Wade des militants et cadres du PDS est profond et sincère et ils ne le laisseront jamais se battre seul pour la libération de son fils.

Idrissa Seck peut-il se relever de la vague de départs qui a secoué son parti, Rewmi, et se positionner lors de la prochaine présidentielle en alternative crédible face à Macky Sall ?

Très franchement, j’ai toujours été intrigué par la manière dont Idrissa Seck conçoit l’action politique. Il m’arrive souvent de solliciter les lumières de mes amis à ce sujet et eux aussi s’en amusent beaucoup. C’est tout de même étrange de s’emmurer dans un silence total pendant des années, loin du pays, pour n’y revenir qu’à la veille des élections. Je sais qu’il a récemment essayé de rectifier le tir mais c’était de la poudre aux yeux. À l’inverse, Wade a été omniprésent sur le terrain pendant un quart de siècle et les partisans de l’actuel président parlent tout le temps des 80.000 kilomètres parcourus pour sillonner le pays profond. Le chiffre me paraît bien exagéré mais il est certain que Macky Sall a fait l’effort d’aller à la rencontre du Sénégal des profondeurs et que cela s’est avéré payant. L’attitude de Seck, a contrario, ça reste incompréhensible et peut-être explique-t-elle la vague de départs à laquelle vous faites allusion.

Le maire de Dakar, Khalifa Sall, passe de plus en plus aux yeux de l’opinion comme l’adversaire le plus redoutable pour Macky Sall. 49% des votants du Baromètre SenePlus du 2 avril 2015 estiment d’ailleurs qu’il battrait le chef de l’État si le deuxième tour de la présidentielle se tenait à ce moment-là. Et dans le Baromètre SenePlus du 27 juillet dernier, 62% des votants considèrent qu’il ferait un bon président de la République ? Comment analysez-vous ces résultats ?

Khalifa Sall, c’est un cas intéressant, que devraient méditer nos hommes politiques. Il doit une grande partie de sa popularité aux risques qu’il a pris en tant que maire de Dakar. Il n’a pas résolu tous les problèmes de sa ville, loin s’en faut, mais tout le monde a été témoin de sa volonté de réussir. Il n’a pas tenu compte des menaces des uns et des autres, des appels à la prudence de ceux qui jugeaient ses initiatives suicidaires. Il a déclaré en une occasion au moins qu’il ne se souciait pas d’être réélu ou non et qu’un éventuel second mandat ne l’empêcherait d’agir selon ses convictions. Tout cela lui vaut du respect et d’une certaine façon, plus son parti reste silencieux à son sujet, plus il est perçu comme un politicien atypique ou même comme un "indépendant", ce qui est un comble quand on connaît son parcours au sein du PS. Ferait-il un bon président ? Ça, c’est une autre histoire. Il est normal que Macky Sall le prenne très au sérieux.

Selon vous le moment est-il venu pour le PS de quitter le gouvernement et d’investir son candidat pour la prochaine présidentielle ? Dans cette perspective, Khalifa Sall présente-t-il le meilleur profil ?

À vrai dire, je n’en sais rien, je n’ai aucune idée du moment où le PS devrait quitter le gouvernement. Mais s’il le fait, ce sera un véritable tremblement de terre et tous les schémas vont s’en trouver bouleversés. Et si Tanor choisit comme Niasse d’offrir son parti en cadeau à Macky Sall, on peut s’attendre à une dissidence majeure au PS. Sans appareil pour porter son éventuelle candidature, Khalifa Sall pourrait être sérieusement pénalisé en 2017 mais ce sera au moins l’occasion de prendre date car en 2022 il n’aura que soixante six ans, ce qui n’est pas trop vieux.

Pour le moment, on peut dire qu’il est de plus en plus connu et apprécié parmi les couches urbaines, parmi ceux qui lisent les journaux et surfent sur le Net. Il a travaillé ou travaille encore avec des figures emblématiques, très respectées, du monde intellectuel et cela lui vaut un préjugé favorable parmi les hommes de culture. C’est mon cas. Je sais aussi que la diaspora l’apprécie, il était il y a quelques semaines à Montréal et de l’avis de nombreux compatriotes là-bas, son message est bien passé. Mais sans aller jusqu’à dire qu’il reste un politicien local, on peut se poser des questions sur sa réelle envergure nationale. Celle-ci ne peut lui être apportée à brève échéance que par le soutien résolu de son parti qui a une assez bonne implantation. Ça ne semble pas gagné d’avance… Il y a là au moins un gros point d’interrogation.

À la suite de beaucoup d’autres, Djibo Kâ a rejoint le camp présidentiel. Comment avez-vous accueilli cette nouvelle ? Politiquement que peut apporter le leader de l’Urd à Macky Sall ?

Au début de cette histoire, je me suis demandé ce que Djibo Kâ a bien pu faire de spécial. Vous dites justement "à la suite de beaucoup d’autres" et c’est pourquoi l’émoi suscité par sa transhumance m’a donné dans un premier temps le sentiment que d’une certaine façon Djibo dafa weex dunq rekk. Mais justement, comme je l’ai souligné il y a un instant, la mémoire collective est impitoyable, M. Kâ est surtout victime d’une accumulation prodigieuse de volte-face, l’expérience que les Sénégalais ont de ce politicien c’est qu’il a été avec tout le monde et qu’il a lâché tout le monde, comme l’a montré Mody Niang dans un article remarquable. On créditera peut-être le leader de l’URD d’un certain courage puisqu’il assume publiquement et même de manière spectaculaire ce que ses pairs font en catimini, honteusement en quelque sorte. Quant à ce qu’il peut apporter à Macky Sall, j’en suis comme tout le monde à me le demander. En politique au Sénégal comme partout, l’essentiel se passe en définitive loin des yeux et des regards des citoyens ordinaires comme vous et moi, on est réduit à des supputations. Il y a quelque chose de l’ordre de la folie dans une histoire pareille car si on considère les choses froidement, c’est comme si un leader politique va être couvert d’honneurs précisément parce qu’il va coûter des voix au président.

Quel est votre point de vue sur la transhumance ? Êtes-vous de ceux qui pensent qu’il faut voter une loi l’interdisant ?

Je m’interdis de juger de la moralité de la transhumance, en signalant toutefois au passage qu’elle peut aussi être non-partisane. Je ne vois pas un seul segment de notre société dont les figures de proue ne tournent casaque à l’avènement d’un nouveau régime. Et quand on y regarde de près, on découvre que certaines de ces personnes, sans avoir jamais appartenu à telle ou telle formation politique, ont trempé dans des affaires douteuses. Chacun est libre de ses choix mais il est regrettable que le simple fait pour un citoyen de changer de bord lui serve de brevet d’impunité. Le président Sall s’est risqué une fois à théoriser la transhumance dont l’efficacité, d’un point de vue strictement "technique", semble pourtant bien douteuse. Ça n’a jamais permis de gagner une élection, au contraire. Tous ses prédécesseurs qui ont mangé de ce pain-là ont fini par en trouver le goût bien amer. Quant à légiférer contre la transhumance, ce serait presque un geste de désespoir même si quelques garde-fous pourraient être les bienvenus. Au fond on est ici dans une modalité, il est vrai singulière, de la circulation des élites et je ne vois pas en quoi la loi devrait ou même pourrait y faire obstacle.

Alors que la vague de transhumance semble s’accélérer, on constate un calme au sujet de la traque des biens mal acquis. En tous cas depuis la condamnation de Karim Wade et Cie, la CREI n’a, à notre connaissance, engagé aucune action contre les autres personnalités sur la longue liste de suspects publiée au lancement de la traque aux biens mal acquis. Serait-il justifié d’établir la causalité entre ces deux situations ?

Vous savez, une importante figure du régime de Macky Sall, un monsieur qui ne fait pas dans la langue de bois, a récemment déclaré, en gros : "Si la traque des biens mal acquis devait se limiter à Karim Wade, autant libérer ce dernier." Je dois dire ici, en mon âme et conscience, que je suis de plus en plus de cet avis. Je ne pense pas que Karim Wade ait été injustement condamné et je le considère encore moins comme un otage politique. Mais qui peut décemment soutenir qu’il est le seul à avoir profité du système mis en place par son père ? Cependant rien n’est simple et je n’ose même pas imaginer une "traque des biens mal acquis" tous azimut, qui mettrait le Sénégal sens dessus-dessous pendant des années. Essayez donc de faire défiler dans votre esprit les noms des personnalités qui pourraient, à tort ou à raison, être incriminées… Il y en aurait des centaines ! En fait, j’ai attiré l’attention sur ce danger dans une interview à La tribune quelques semaines après l’arrivée de Macky Sall au pouvoir. Sur ce point précis, je comprends que le président ne veuille pas plonger les mains dans ce nid de guêpes. Il est évidemment inadmissible qu’il négocie des « dossiers » dans le but, illusoire d’ailleurs, de renforcer son parti.

Que faire, alors ?

Parfois, on se dit : pourquoi ne pas juger, pour l’exemple, quelques grosses pointures du régime Wade en toute équité naturellement, sans présumer de leur culpabilité ? Ce n’est peut-être pas la solution idéale mais il est certain que singulariser ainsi le cas Karim Wade, ce n’est pas bon pour notre pays, ça porte un sérieux coup au principe sacro-saint de l’égalité de tous les citoyens devant la loi. Il ne faut dès lors pas s’étonner qu’aux yeux de l’opinion le lien de causalité entre transhumance et impunité paraisse si évident… Pour vous répondre en toute sincérité, je considère cette affaire de traque des biens mal acquis comme un véritable casse-tête.

Comment s’en sortir ?

Peut-être vaudrait-il mieux, désormais, se focaliser sur la prévention de la petite et de la grande corruption au lieu de s’épuiser en vain à vouloir guérir le mal ou à faire juste semblant ! On devrait pouvoir faire en sorte qu’une position politique influente ne soit pas un moyen de s‘enrichir au détriment de la collectivité. J’ai dit tout à l’heure qu’il y a aujourd’hui moins de scandales financiers que sous le règne de Wade, mais l’être humain étant ce qu’il est, personne ne sera surpris d’apprendre demain que les hommes-clés du régime de Sall- pas forcément des ministres- se sont enrichis de manière illicite. Et on va encore livrer en pâture à l’opinion certains adversaires potentiels ou réels et ce sera de nouveau le cirque. En outre, pourquoi ne parle-t-on jamais des gros milieux d’affaires et des dégâts qu’ils causent à nos finances publiques ?

Lesquels, par exemple ?

Je veux juste dire que la corruption au Sénégal n’est pas restreinte à l’espace politique, ce qui se passe à ce niveau n’est que la partie visible de l’iceberg.

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