leral.net | S'informer en temps réel

Business dans le dialyse: Quand des néphrologues s’enrichissent par ‘’les reins’’

La mise en place de la Couverture maladie universelle (Cmu), ambitieux projet du programme Yoonu yokkute, risque sans nul doute de prendre plusieurs années. Rendue gratuite dans le public et subventionnée dans le privé, la dialyse alimente un business.


Rédigé par leral.net le Mardi 14 Juin 2016 à 01:55 | | 3 commentaire(s)|

Sur le papier, c’est un projet salutaire, un rêve des hémodialysés qui se réalise. Mais dans la pratique, cela ressemble plus à de l’arnaque. La gratuité de l’hémodialyse au Sénégal, si elle a été bien appréciée au départ par les malades, peine à devenir une réalité. Jusqu’à présent les insuffisants rénaux continuent à débourser des sommes exorbitants pour pouvoir bénéficier de la dialyse.

Le 07 avril 2010, le gouvernement du Président Abdoulaye Wade annonce la subvention de la dialyse, qui passe alors de 50 000 F Cfa à 10 000 F Cfa dans le public. En 2011, le programme de vulgarisation a été lancé. Le 1er juillet 2012, c’est la gratuité dans le public et la réduction des coûts au plus bas dans certaines structures privées avec le Président Macky Sall.

Pour des malades qui dépensaient au moins 6 millions FCfa par an, cette gratuité annoncée est plus qu’une aubaine. Certes, c’est très innovant et salutaire comme volonté politique mais, cette promesse d’une vie moins douloureuse, occulte une réalité bien plus complexe. En réalité, la gratuité a révélé toutes les limites de la prise en charge de l’insuffisance rénale : le manque criard de ressources financières, matérielles et humaines mais surtout la magouille et le business qui se font. Rien n’a vraiment bougé depuis !

Or, bien avant la gratuité, tous les spécialistes ‘’sérieux’’ avaient déjà pointé du doigt les mesures d’accompagnement sans lesquelles l’on ne parviendra jamais à un traitement juste et équitable pour tous les malades. Cette première année de la ‘’gratuité’’ pas du tout donnée, est synonyme d’une sévère déception pour tous ceux qui croyaient voir une vie nouvelle pour les insuffisants rénaux. Les malades se réveillent avec un goût d’amertume et une cruelle désillusion. Cette affreuse maladie continue de les ruiner à tout point de vue. Physiquement, moralement, financièrement. Et leur calvaire s’empire !

Pas plus de 100 machines de dialyse fonctionnelles au Sénégal

En effet, la mise en place de l’Agence de la Couverture maladie universelle (Cmu) est comme un éclairci dans la grisaille (financière et psychologiquement difficile) des hémodialysés. Hélas, aujourd’hui encore, les défis restent énormes. La souffrance des malades continue de plus belle. Certains malades se consultent dans le privé où la séance varie entre 60 000 et 65 000 FCfa. En effet, après la politique de gratuité et de réduction, il n’y a eu aucun contrôle dans le privé. Pourtant, une convention a été signée avec l’Etat pour une réduction et l’achat des kits dans les centres privé (Assofal 20 000 FCfa, ABC dialyse 30 000 FCfa et Américaine médical 10 000 FCfa).

A vrai dire, l’entrée de l’Etat dans ce secteur avec la gratuité, a provoqué la naissance d’un vaste réseau d’escroquerie. ‘’Tout le monde le sait, le public prend juste un nombre très limité et les malades sont alors obligés de se bousculer dans les structures privées, alors que ces dernières ne jouent pas le jeu. Souvent, elles refusent même de prendre 60 000 FCfa pour une séance. Tous ces centres privés fonctionnent souvent la nuit et ce, en volant l’Etat qui leur donne pourtant des kits gratuits ‘’, dénonce un insuffisant rénal.

Selon lui, la mesure de gratuité a entraîné une augmentation de la fréquentation des services en charge de la dialyse. Or, le Sénégal ne dispose pas d’assez de postes de dialyse pour satisfaire toute la demande. D’ailleurs, à l’annonce même de cette gratuité, beaucoup redoutaient fort de tels revers. Il n’existe pas plus de 100 machines de dialyse fonctionnelles sur toute l’étendue du territoire national.

Du coup, ‘’il n’est pas du tout étonnant de voir que des milliers de malades, laissés à eux-mêmes, fassent tout pour trouver des places sur les listes d’attente du public ou pour se faire soigner nuitamment à des prix hors-normes. Avec la forte affluence, les malades sont aujourd’hui obligés pour survivre, de s’arranger pour trouver des places pour des dialyses d’urgence dans le privé à 60 000 voire 65 000 FCfa ou le week-end à 120 000 FCfa ‘’, informe notre interlocuteur.

Business ou magouilles du Privé ?

L’Etat a signé avec le privé une convention mais, dans les faits les termes de cet accord ne sont pas respectés. La décision présidentielle tendant à rendre gratuite la dialyse suscite lentement mais surement un vrai business. Il existe des centres qui tirent malheureusement profit de cette situation. A Assofal, par exemple personne ne peut dire le prix exact pratiqué dans cette structure. Même si l’accord conclu avec l’Etat est de 20 mille F Cfa. Toutes nos tentatives de vérifier les tarifs au niveau de ce centre et discuter avec les responsables ont été vaines. Les vigiles nous rejettent comme des malpropres. ‘’Tout ce que je dis va se retourner contre moi. Excusez-moi, je ne peux rien dire sinon mon enfant risque de ne plus faire ses séances ici ‘’, lance une dame qui évite le regard du vigile en poste.

Mais selon une source bien au fait du sujet, la séance est faite à 65 000 FCfa dans ce centre. ‘’J’ai un parent qui fait sa dialyse à Assofal. Mais à chaque séance, il paie 65 000 FCfa, et il en fait trois par semaine. J’étais vraiment sidéré quand je l’ai appris. Ce n’est vraiment pas juste. Je ne peux pas comprendre comment on peut faire du business sur le dos d’un mourant. Les plus inhumains dans la nature sont les humains ‘’, soutient notre source.

Cette révélation rappelle celle faite en novembre 2013 dans la presse par la directrice adjointe de l’ancien centre de dialyse Americare Medical, Fatou Kagni à propos du néphrologue du centre. Ce dernier avait indexé la qualité de l’eau de dialyse et l’état des machines. ‘’Tout cela pour des intérêts personnels pour le contrôle du centre au détriment des insuffisants rénaux dont le mal n’est pas pris en considération. Ces bandits ne les considèrent que pour comme moyen de s’enrichir et de mener une vie de pacha’’, avait-t-elle pesté.

Entre autres pratiques, Mme Kagni avait dénoncé des demandes exorbitantes d’anticoagulant (Loveox), des commandes frauduleuses de médicaments et consommables de dialyse de la part du néphrologue auprès des pharmacies de la place avec des bons de réception signés par lui-même et son équipe. ‘’Il y a, en plus, des dialyses du dimanche qu’il effectuait à l’insu de l’administration et de la comptabilité, qu’il facturait à 60 000 FCfa au lieu des 10 000 FCfa convenus, selon le témoignage de plusieurs patients et des agents de sécurité du centre’’, avait-elle dévoilé. Le centre a finalement été fermé. Et les patients pris en charge, transférés vers les établissements publics de Santé, notamment l’Hôpital Aristide le Dantec, l’Hôpital Général de Grand Yoff et l’Hôpital Principal de Dakar.

Contrairement à Assofal et Americare Medical, le centre ABC hémodialyse s’efforce de respecter la convention signée avec l’Etat. Ce centre ne s’occupe que des malades qui ont une imputation budgétaire. Selon une source proche du ministère de la santé, cette structure compte 30 machines et 90 malades y sont dialysés par jour. Ce qui fait 540 patients dans la semaine donc 2 160 le mois et 25 920 dans l’année. ‘’ L’Etat injecte chaque année plus de 2 milliards FCfa dans ce centre pour la prise en charge des malades. Cela veut dire que le gouvernement fait des efforts qui ne se voient pas. Toutefois, le problème reste entier puisque le privé exploite la situation des malades.

Il est temps de revoir cette politique de la dialyse, surtout dans le privé parce qu’il n’y a aucun contrôle’’, dénonce un fonctionnaire du ministère de la santé et de l’action sociale sous le couvert de l’anonymat. Avant d’ajouter qu’il est temps de faire l’évaluation de l’argent investi dans ce secteur. ‘’L’Etat peut se désister au profit du privé avec une caisse pour les malades. Ce qui lui permettra de prendre réellement en charge la dialyse. Le privé ne peut pas continuer à gagner de l’argent sans investir. Ce qui n’est pas normal. De 2010 à aujourd’hui, on injecte des dizaines de milliards sans avoir le résultat escompté. Il faut un contrôle sur l’utilisation des kits, beaucoup de structures privées ne respectent pas la convention’’, déplore-t-on toujours du côté du MSAS.

Une gratuité qui dévoile toutes les limites de la prise en charge

En plus du business du privé, le manque de moyens et les limites du public, il y a des complications supplémentaires. La plupart des malades n’arrivent pas à trouver les médicaments qui sont très onéreux et pas pris en charge par la subvention. ‘’Rien que le coût d’une analyse avoisine facilement les 75 000 FCfa, alors que les médicaments sont estimés entre 150 000 et 300 000 FCfa le mois ‘’, se désole le nommé Pape Fall, père de famille.

Pour Badara Mbaye président de l’Association des hémodialysés du centre ABCH, leurs véritables préoccupations sont les médicaments surtout les injections. ‘’Les piqures qu’on appelle ‘’le néorecormon‘’ coûtent excessivement chers. Les trois ampoules sont vendues à 35 000 FCfa. Alors que notre principal problème c’est l’anémie, donc il nous faut régulièrement ces piqures. 35 000 FCfa pour des personnes qui n’ont pas assez de revenues, des retraités, et des personnes démunies à chaque deux mois c’est difficile. Il y a, en outre, les autres médicaments. Nous sommes tous hypertendu ou diabétique, il faut aussi traiter ces maladies. Il faut également avoir un bon régime alimentaire parce que le sang est traité régulièrement, donc il perd ses valeurs nutritives. Chaque deux semaines, on doit prendre une piqure’’, explique M. Mbaye. Qui reconnait toutefois que ‘’l’Etat a déjà subventionné les médicaments parce qu’avant les trois ampoules étaient à 42 500 FCfa’’. Mais, poursuit-il, ‘’nous souhaitons une réduction plus importante’’.

La politique préventive ne semble pas donner les résultats escomptés. Pour preuve, aucune statistique n’est disponible à l’heure actuelle sur ce fléau. Que des estimations ! Rares sont d’ailleurs les malades enregistrés dans des registres et dont on peut consulter l’historique et le suivi médical détaillé. Aujourd’hui, les estimations font état de 4 000 nouveaux cas chaque année. Un enjeu colossal, en termes aussi bien de médecine que de ressources humaines, de budget, de planification et de logistique. Ceci est la faute de l’absence d’une réelle politique de prise en charge cohérente. Ainsi, les malades, très déçus pour la plupart, sont toujours livrés à eux-mêmes et condamnés à mourir. Outre ces chiffres inquiétants, il y a l’utilisation excessive des générateurs, le manque d’entretien et de personnel de maintenance disponible en temps réel, etc.

‘’Aujourd’hui, si l’Etat n’achète pas de nouvelles machines, ne construit pas les centres promis, ne recrute pas davantage de personnel et ne réorganise pas convenablement le secteur, les conséquences pourraient s’avérer plus que désastreuses dans les années à venir ‘’, souligne un médecin. Un avertissement qui rejoint les propos du Docteur Abdou Niang néphrologue à l’Hôpital Aristide Le Dantec. ‘’Il y a encore beaucoup de problèmes d’accessibilité au niveau du public. C'est-à-dire qu’il n’y a pas assez de machines, et l’Etat a fait une politique volontariste de décentralisation de la dialyse’’, confiait-t-il au cours d’un entretien avec EnQuête.

Selon Pr. Niang, la prise en charge de la dialyse est excellente. Toutefois, il soutient : ‘un centre comme Le Dantec par exemple, n’a que 20 machines. Celles-ci peuvent au maximum prendre trois malades par jour. Quand on prend ce nombre de malades, parce que la dialyse dure 4 heures de temps, ça fait 12 heures, plus le temps du repos du malade etc. Donc, la journée est terminée. Il y a aussi le temps de repos de la machine et le respect de l’utilisation. C’est ce qui fait que la capacité est essentiellement limitée. Malheureusement, la demande reste encore supérieure à l’offre. Aujourd’hui, dans tous les centres publics, il y a des listes d’attente, malheureusement cette attente n’est pas couronnée de succès dans ce genre de traitement. La seule façon de pouvoir prendre des malades, c’est de créer encore des centres de dialyse’’.

VIVIANE DIATTA
EnQuête






Hebergeur d'image





Hebergeur d'image