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CAN : une Coupe en quarantaine

le 17 Janvier 2015 à 08:45 | Lu 889 fois

CAN : une Coupe en quarantaine
Puisqu’il en allait de l’honneur du football africain, l’enjeu était à la dimension du continent. Depuis 1957, date de création de la première Coupe d’Afrique des nations (CAN) au Soudan, la prestigieuse compétition sportive s’est toujours déroulée aux dates prévues par la Confédération africaine de football (CAF). Malgré les aléas, les incertitudes et les menaces propres au continent. La 30e édition de la CAN n’échappera pas à cette règle immuable, mais il s’en est fallu de peu. La compétition se déroulera bien du samedi 17 janvier au dimanche 8 février, comme l’avait fixé le calendrier de la CAF. Mais c’est en Guinée équatoriale et non au Maroc, initialement désigné comme pays hôte, que les seize équipes vont se disputer le titre continental. Et cela n’était pas prévu il y a seulement deux mois.

A Bata, la Guinée équatoriale va donc lancer la fête samedi 17 janvier (à 16 heures GMT) contre le Congo du sélectionneur français Claude Le Roy. C’est au terme d’un long bras de fer entre la CAF et le Maroc que ce petit pays d’Afrique centrale, d’environ 700 000 habitants, a obtenu cet honneur.

Tout commence le 10 octobre, lorsque le ­Maroc fait savoir qu’il demande un report de la compétition à cause des risques de propagation d’Ebola, qui avait alors fait près de 5 000 morts en Afrique de l’Ouest (plus de 8 000 aujourd’hui), principalement au Liberia, en Guinée et en Sierra Leone. Il s’appuie notamment sur une série d’études et de rapports commandés pour l’occasion, dont les tests de simulation se révèlent préoccupants : les stades n’étant pas situés dans les grandes villes et le service de traitement des maladies infectieuses se trouvant à Casablanca, la situation pourrait devenir grave si le virus franchissait les portes du royaume.

« Ce tournoi doit être maintenu »
Mais trois semaines plus tard, la CAF maintient l’événement aux dates prévues. Sûre d’elle-même, l’instance invite même les journalistes à s’accréditer sur son site Internet. Le Maroc tient bon, en appuyant sa volonté de report – de six mois ou un an – sur un rapport édité par l’Organisation mondiale de la santé.

Sauf qu’on ne conteste pas l’autorité de la CAF, ni celle de son puissant président, Issa Hayatou. Comme un hasard du destin, le ­Camerounais avait été élu à Casablanca, au Maroc. Mais c’était en 1988, il y a si longtemps. « Ce tournoi doit être maintenu aux dates prévues. Il en va de la survie de la CAF », lance Constant Omari, membre du comité exécutif, en rappelant qu’il s’agit aussi d’une question de crédibilité auprès des partenaires financiers, dont Orange (sponsor principal de l’épreuve) ou BeIN Sports. En coulisses, les ­palabres et les négociations s’éternisent. Mais sans surprise, le 11 novembre, la CAF retire ­définitivement l’organisation du tournoi au Maroc. La colère d’Issa Hayatou atteint son paroxysme. Il évoque à l’encontre des Lions de l’Atlas une suspension de quatre ans, « comme celle ayant frappé le Nigeria, qui avait boycotté l’édition de 1996 ».

Rabat vitupère contre l’attitude de ce « boss » jugé arrogant. « Ce n’est pas Hayatou, soumis à des intérêts politico-mercantilistes, qui va faire plier le Maroc, qui l’a toujours tenu au courant de ses décisions », s’indigne un proche du palais. « Il n’était pas question de céder face aux injonctions de la CAF car le risque ­sanitaire était trop grand », indique l’ancien ministre des sports, Mohamed Ouzzine. Au nom de la sécurité sanitaire puis de leur souveraineté, les ­Marocains sont restés inflexibles, tout en maintenant les liaisons aériennes de la Royal Air Maroc avec les pays ravagés par Ebola. Reste à savoir si le virus Ebola est l’unique raison ayant poussé le Maroc à exiger un report.

Plusieurs sources pointent un kaléidoscope de menaces venues s’ajouter à celle du virus. A commencer par les risques sécuritaires, et la crainte d’attentats islamistes dans ce pays fréquemment cité comme cible par l’Etat islamique. On évoque aussi un rapport des services de sécurité mettant en exergue des probabilités élevées de manifestations en faveur du Sahara occidental, ce territoire que se disputent le Maroc et les indépendantistes du Front Polisario, soutenu par l’Algérie. Côté marocain, on n’a pas oublié l’attitude plus ferme d’Issa Hayatou après son passage à ­Alger, le 31 octobre.Et sur le plan strictement sportif ? Le public algérien se délectait par avance à l’idée de voir le roi du Maroc remettre la coupe aux Fennecs, grand favoris de la CAN après leur performance à la Coupe du monde 2014 au Brésil et leur parcours lors des qualifications. Mais il n’en sera rien, et il est bien difficile de connaître les motivations réelles du royaume. « Je ne crois pas que d’autres raisons que les risques liés à Ebola aient influencé le Maroc dans sa décision de faire primer la santé publique et la sécurisation de son industrie touristique, donc de son économie, sur les intérêts financiers de la CAN », explique Mohamed Benhammou, du Centre marocain d’études stratégiques. Pape Diouf, ex-président de l’Olympique de Marseille (de 2005 à 2009), avance un autre argument : « Les autorités marocaines ne pouvaient ignorer les résultats d’un sondage qui indiquait clairement qu’une large majorité de la population ne voulait plus de ce tournoi… »

Quelles que soient les raisons, la CAF a dû trouver rapidement un successeur. L’Afrique du Sud et le Ghana, deux pays susceptibles d’accueillir l’événement, se sont déclarés hors jeu pour des raisons économiques. Le Nigeria aurait pu être tenté, mais les attaques du groupe Boko Haram ont plombé la candidature éventuelle du champion d’Afrique en ­titre. Le Qatar, qui s’est officiellement proposé pour supplanter le Maroc, pouvait réunir toutes les conditions (logistique, infrastructures…), à l’exception d’une : il n’est pas en Afrique. L’honneur du continent et de la CAF étant en jeu, il fallait donc chercher ailleurs.

Pour la Guinée équatoriale et son président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, au pouvoir depuis 1979 – le record de longévité des présidents en exercice –, l’occasion était belle d’apparaître sur le devant de la scène comme le « sauveur ». Et pour avoir organisé conjointement le tournoi avec le Gabon en 2012, le pays, qui déborde de pétrodollars (3e producteur de pétrole d’Afrique subsaharienne), disposait aussi d’un certain savoir-faire en matière d’événementiel, notamment parce qu’il a organisé le congrès de l’Union africaine en juin 2014 à Sipopo, une ville artificielle proche de la capitale, Malabo. La Guinée équatoriale offrait donc suffisamment de garanties pour rassurer la CAF.

« Ecran de fumée »
Mais pour les différentes associations des droits de l’homme, cette attribution est un cauchemar. Human Rights Watch dénonce « un écran de fumée destiné à cacher les abus du régime Obiang ». En France, Teodorin Obiang, l’un des fils du président de ce pays considéré comme l’un des plus corrompus par Transparency International, est visé par une enquête pour blanchiment, détournement de fonds publics, abus de biens sociaux et abus de confiance dans le cadre de l’affaire des « biens mal acquis ». Jeudi 15 janvier, les partis de l'opposition équato-guinéenne ont demandé à la population de boycotter « cette CAN qui va vous rendre plus pauvres et plus esclaves », selon une déclaration signée par Convergence pour la démocratie sociale, (CPDS), l'Union populaire (UP) et la Force démocrate républicaine (FDR). Mais cet appel de l'opposition, qui ne compte qu'un seul député, a peu de chances d'être suivi.

Loin du terrain judiciaire et politique, la Guinée équatoriale s’est lancé le défi : se préparer en deux mois. Elle a dû notamment mettre aux normes les stades d’Ebibeyin et de Mongomo, non utilisés lors de la CAN 2012, contrairement à ceux de Malabo et Bata. « Tout est en train d’être résolu », a assuré le ministre des sports, Francisco Pascual Eyegue Obama Asue, le 7 janvier.

Mais la peur d’Ebola, elle, n’a fait que se déplacer. « Beaucoup d’habitants se félicitent de l’arrivée du tournoi, mais d’autres craignent que le virus contamine le pays alors qu’aucun cas n’a encore été recensé ici, explique Samuel Obiang (sans rapport avec la famille présidentielle), journaliste indépendant basé à Malabo. Ça a divisé le pays, malgré les propos rassurants du président. » Des mesures exceptionnelles ont été envisagées : prise de température des passagers à l’aéroport, médecins spécialisés, création de centres d’isolement… « On ne sent pas encore d’engouement mais il va naître, comme d’habitude, à la dernière minute », assure Samuel Obiang. L’enthousiasme dépendra aussi des performances de l’équipe nationale, dont le nouveau sélectionneur, l’Argentin Esteban Becker, a été nommé à la rescousse le 6 janvier.

Pour avoir aligné un joueur non autorisé lors d’un match dans le cadre des éliminatoires, le Nzalang Nacional (classé 118e au classement FIFA) avait été disqualifié de la CAN. Une chance tombée du ciel lui permet aujourd’hui de l’organiser. Et de sauver l’honneur du foot africain.
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