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CASAMANCE : Le mythe ébranlé du Grand Djoudjou

Le Sahel et la Casamance. 1973, 1974, 1975. Trois dates et des réalités différentes d’une vie que n’ont pas connues certains. Des années de braise et de sécheresse. Des années de graves misères pour les paysanneries sahéliennes. De cette misère cependant, la Casamance n’en entend que des échos venant du centre et du nord du pays. Prospère et autosuffisante pour la production céréalière, la vieille région du sud, à travers ses grandes villes comme Kolda, Sédhiou, Bignona, Ziguinchor, ne connait pas grand-chose de la pauvreté, de la faim qui frappe le Sahel dans son ensemble. Ici, on donne la primauté à la culture et aux aspects primordiaux de la civilisation mandingue à travers l’initiation des enfants, la formation de l’esprit des adultes de demain. Une pyramide qui voit émerger dans son ventre, Kouyan Djoudjouwo, la maison du circoncis, ou simplement Grand Djoudjou et au dessus de laquelle trône son maître incontesté, le Kankourang.


Rédigé par leral.net le Vendredi 16 Septembre 2011 à 02:56 | | 0 commentaire(s)|

CASAMANCE : Le mythe ébranlé du Grand Djoudjou
Organisation, discipline et méthode. Ce sont les maîtres mots qui campent le décor des gros villages et des villes moyennes dans cette Casamance prospère où émerge une classe moyenne composée de fonctionnaires, de commerçants, d’anciens traitants et d’une riche paysannerie. La période post indépendance ne dure que depuis une dizaine d’années ou un peu plus. Et un élément fédérateur réunit dans cette vaste région, autour de la communauté, toutes les composantes ethniques (Diola, Baïnounks, Peuls du Fouladou, Balantes, Manjack et encore ) autour de l’essentiel ; le Kouyan djoudjouwo. Et l’on se met à rêver d’une jeunesse dorée et de l’émergence d’une génération d’hommes et de femmes publiques libres, bien formés et dignes de confiance. Chez les mandingues et tous les autres groupes qui les ont rejoints dans l’esprit du Grand Djoudjou, l’enjeu était de préparer les adultes de demain à la vie qui les attendait.

Pour un Sénégal qui ne compte encore que sept régions (1), la belle Casamance qui se bonifiait de la force des bras de ses hommes et ses femmes dans les champs de riz (faro), de mil, de fonio, d’arachide, de patates, de bananes etc. n’avait rien à envier aux riches régions du monde, de l’Amérique du sud des latifundios à l’Asie des Moussons au Vietnam comme au Cambodge principal bastion de la culture du riz. Nous sommes au début des années 1970. Si le Sénégal n’importe encore que peu de riz, il le doit à cette Casamance lointaine où loin de la misère d’aujourd’hui aggravée par la rébellion, le calme et la paix permettait tous les jours des aller et venues d’une ville à une autre, d’un village à un autre, d’un champ à un autre.

Sur le chemin des rizières et des champs, seul le cri des oiseaux, des buffles ou du troupeau qui passe perturbait un peu ces mouvements s’ils ne les rendaient pas encore plus exotiques et agréables. Symbole de cette beauté perdue en partie dans le sud, le Groupe Touré Kunda dans une de ses chansons peu connues du public issues de l’album « Mouslaï », et intitulée « Fondinké » (2) commence par ce rituel matinal qui fait attendre au loin le cri et le sifflement des oiseaux à la lisière de la forêt. Ces beaux moments de l’enfance ne sont jamais oubliés et restent gravés à vie dans les mémoires. Même pour les personnes âgées.

Raconter cette histoire d’hier, pas très loin pour certains esprits et complètement à l’envers pour les autres plus jeunes, pourrait paraître bien emprunté pour ceux qui ne connaissent pas grand mot de la profondeur de la culture mandingue. Mais c’est aussi une histoire bien particulière pour ceux qui ont été initiés dans l’univers des Grands Djoudjou. La période de l’initiation chez les enfants coïncidait avec les débuts de la récolte, le remplissage des greniers pour le mil (sorgho, souna et sanio). Cet univers colle ainsi avec mise en exergue des richesses du sol et leur partage sous des formes plus adaptées.

Pour dire que de la richesse et de la culture dans le sens intime des concepts, la Casamance, la Moyenne, comme la Haute et une partie de la Basse région en ont connu pendant de longues années. Et, c’est dans ce contexte bien avantageux et non moins rempli d’un brin de mythe que se déroule la fête du Kankourang au mois d’aout, septembre et octobre pour l’initiation des jeunes. Un moment particulier qui place l’initiation au cœur du développement avec comme seul maître à bord cet être plein de charme avec sa gestuelle unique, sa démarche et ses danses improvisées empreintes d’une belle intelligence qui rythme la vie des espèces d’exception. Vous avez dit kankourang.

Un espace de dialogue et de rencontre perdu

Célébré comme l’espace de mythe absolu, le Grand Djoudjou a été un pôle essentiel de la vie culturelle en milieu mandingue. On y chante la nuit, on s’initie à l’école de la vie toute la journée, on y improvise des chants et danses toute la semaine. Toutes choses qu’on essaie de mettre en forme, le jour de sortie du grand maître de la forêt (3). C’est aussi un espace de rupture, en ce qu’il symbolise le passage d’un monde (celui de l’enfance) à un autre, ( celui de l’adolescence) pour le jeune initié. A l’intérieur, les règles sont précises. Les codes clairs pour chacun. Le meilleur, c’est d’abord, celui qui maîtrise tous les codes de la parole et de la gestuelle. Qu’il soit plus jeune que l’autre, l’initié qui en sait plus, fixe les règles du jeu.

Les maîtres de la parole sont les plus vieux. Le grand maître comme dans un Dojo, c’est celui qui en sait plus que les autres, un génie doublé d’un bout de sorcier respecté et craint du grand nombre ; le Kouyang mansa (4). Il est le boss. D’où son choix difficile et périlleux parce que plein de risques non maîtrisés. Il donne les ordres, veille sur l’organisation. Le grand djoudjou lui doit sa vie et son organisation. Mais fort de ses vastes connaissances pour dénouer les pièges, repréciser les contours d’une chanson, il est cependant entouré de sages à qui il demande conseil. Ce sont eux qui le défendent et le protègent des erreurs éventuelles. Voilà donc les fondements qui ont fait la réputation des Djoudjou en Casamance comme dans certaines régions du Gabou en Guinée Bissau et sur la Petite Côte sénégalaise du côté de Mbour.

Structure centrée autour de l’excellence, de la culture et du respect des principes qui cimentent la vie de la société, le Grand Djoudjou c’est aussi cette maison qui faisait trembler de peur, les enfants qui y étaient annoncés pour l’année, et qui faisait pleurer de cette nostalgie qui rappelle, pour les plus vieux, le passage d’un âge à un autre pour les initiés. Il était le portail auquel ne pouvaient accéder que des gens avertis. C’était aussi une zone interdite pour tous ceux qui ne voulaient pas se conformer au respect de certaines normes (la politesse, le respect de l’autre, le refus du vol et du viol etc.) Il était aussi la grande voie de passage à la vraie vie.

FIN DES ANNEES 1980 : Le temps de la rupture

La Casamance des années 1970 vit ainsi au rythme de la grande maison des circoncis avant que l’entrée au début de la décennie 1980-1990, ne sont le glas de ce qui faisait la fierté de tous dans la région verte. Dans cette vue panoramique, une ombre va planer dès le milieu des années 1970 dans les grandes villes qui organisaient la fête du Kankourang avec à son sommet, le Fambondi (5). Dans les grandes villes casamançaises à Ziguinchor, Kolda, Bignona, Sédhiou, Vélingara, cette ombre, c’était la jeunesse pressée de prendre les rênes d’un pouvoir dont elle ne maîtrisait pas toujours certains contours. C’était aussi les rivalités entre personnes du troisième âge et la frange émergente des trente et quarantenaires. La conséquence sera terrible.

Ne voulant plus adhérer au discours des vieux et à leur méthode fondée sur la philosophie du respect de la parole donnée, le grand sabotage a commencé sur la période 1978-1979 dans une ville comme Kolda. Localité réputée être un paradis pour le fambondi. A Doumassou, fief du grand Djoudjou sur la colline dénommée « konk kooto », les jeunes du groupe « Nou fing » les cœurs noirs en mandingue, comme on les appelait à l’époque, tous ou presque initiés, ne se privaient pas de se mettre sur le chemin des Kankourang pour se faire remarquer par les jeunes filles, défiant du coup, les vieux.

Des heurts malheureux s’ensuivront. La Police et la gendarmerie vont s’en mêler. Et c’est le début du grand déballage. Les femmes et les jeunes filles aussi même initiées, se mêlent de la partie … Les règlements de compte ne tardent et Kolda rentrent dans le rang. Le sabotage (waniaar en mandingue) prend toutes les formes à Vélingara, jusqu’à Sédhiou. Et pire même à Ziguinchor. S’ensuivent des histoires de sorcellerie, de circoncis qui connaissent une mort brutale dans les maisons de circoncis et l’histoire ne finit pas. Le Grand Djoudjou en prend pour sa réputation et sa descente aux oubliettes est bien amorcée. Tout comme sa fin. C’est le début des années sombres

Dans la Haute Casamance comme dans la Moyenne, une rupture brutale est amorcée. Un changement d’attitude qui va petit à petit briser le mythe du Grand Djoudjou, et par delà celui du Kankourang dans cette belle ville qui ne ressemblait en rien à celle qu’on connaît aujourd’hui. Plus pauvre, plus sale et occupée par une population hétérogène et de migrants qui ne connaissent rien de son histoire.

ENCADRE : La mort programmée des « bois Sacrés »

comme le dit Alphousseyni Diato Seydi, dans son mémoire de fin d’étude pour le Master en Arts Plastiques, à l’Ecole Nationale des Arts intitulé « Le Kankourang, masque d'initiation des mandingues de la Sénégambie », « Le Kouyan Joujouwo (Bois Sacré en mandingue), c'est une sorte de caserne militaire où ne rentre ou sort qui veut. » Il affirme que, « Le Kankourang prend une part active à l'éducation et à la formation des jeunes circoncis. Avec la venue du Kankourang, les initiés ou ngansing se prosternent en signe de respect tout comme l'adulte dans la rue car regarder le masque droit dans les yeux serait un véritable signe de défi. Ses accompagnateurs (lambé ou kintao ou kombé) sont ceux-là mêmes qui ont assisté à la création de son mystère dans son Bois Sacré. Toutes les exigences du masque doivent être remplies dans le Bois Sacré et au sein de la communauté sinon les plats de ses deux machettes (Fango) qui s'abattent sur l'infortuné, initié ou récalcitrant de la communauté. »

Ainsi, il peut même punir des personnes âgées devant les enfants car il supprime la hiérarchie et instaure le nivellement primordial des individus. Il favorise le recul de l'individualisme, préservant ainsi l'unité de la communauté. C'est pour cela, dès concessions au Bois sacré, tous les plats destinés aux initiés et portés par les formateurs sont à l'air libre, seule une baguette est plantée au juste milieu du met pour conjurer tous les maléfices et montrer ainsi la stabilité du groupe, sa pérennité et sa force.

Ce séjour dans le Kouyan joujouwo est marqué par :

-Les chants et les repas rituels

-Les épreuves d'endurance physique et morale

-Le rêve des initiés ou sibondiroo qui comprend : la veillée de chants rituels ou fanikindiroo et banquet ou sibondi domoroo

KANKOURANG : Kolda, le retour aux sources

Un gâchis énorme de 30 ans, voilà qui symbolise la fin du Grand Djoudjou en Casamance. Alors qu’à Mbour, l’unité de façade avait permis de sauver les meubles et de conserver intact le mythe du grand djoudjou et du Kankourang malgré deux années d’interruption au début des années 1980-81 et les atermoiements nés des cafouillages au sommet de la hiérarchie en septembre 1986. Là aussi, le mythe a été bien touché avec l’émergence d’un réel conflit de génération aggravé par la perte d’autorité des vieux. Le manque d’entente et d’unité chez les jeunes. Le début au sein de la communauté, de plusieurs formes de délinquance symbolisant l’échec d’une certaine forme d’éducation, de dialogue et de partage avec les jeunes. Mbour a aussi connu ses moments de crise…

De part et d’autres, qui avait tort dans ce jeu ? Nul n’a encore donné une réponse. Mais sans doute au vu des réponses qui sortent un peu partout, il semble que les vieux avaient une partie de la réponse. Les jeunes et moins jeunes aussi. Parce que depuis lors, plus de grand djoudjou, plus de fambondi. Les mythes semblent atteints. Et il est urgent de recoller les morceaux. C’est dans ce contexte que l’annonce par le Quotidien national Le Soleil du mardi 6 septembre, de l’adoption d’une charte de bonne conduite à Kolda pour l’organisation du Kankourang a paru comme une dernière alerte pour tous. Dans cette ville où, comme le dit bien l’auteur de l’article, Mamadou Aliou Diallo, des dizaines de plaintes ont été déposées contre le Kankourang, il était temps de tirer la sonnette d’alarme.

Si la communauté mandingue koldoise en arrive à se plaindre de l’attitude de certains Kankourang dans la ville allant jusqu’à dénoncer la présence d’éléments isolés et incontrôlés, c’est que le malaise est grand. Et, en arriver jusqu’à l’organisation d’un Comité départemental de développement (Cdd), montre en effet, que des limites graves ont été atteintes pour qu’on en arrive à réglementer sinon interdire la sortie du kankourang la nuit. Ah quel décalage, quand on se rappelle encore l’omniprésence du Fambondi le soir venu dans toute la ville pendant les années 1970.

Pour les vieux, une sérieuse revanche vient d’être prise sur les jeunes d’hier et adultes d’aujourd’hui. Le conflit de génération vient aussi de produire ses effets sur la réputation du kankourang. Et il sera difficile de rétablir cette suprématie perdue. Cela, en dépit du fait que l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture (Unesco) a décidé de porter depuis 2005, le mythique « maître de la forêt » au patrimoine mondial de l’humanité.

Mais à Kolda, le mal était fait depuis le début des années 1980. La fin du Grand djoudjou, l’indiscipline d’une certaine jeunesse et son indifférence face au fait culturel et à la force du savoir des hommes et femmes d’expérience, de même que le sabotage des rites initiatiques et leur boycott, ont mis en exergue toute la faiblesse d’un système qui avait fait ses preuves durant des décennies. La relève n’a pas suivi. Et aujourd’hui, il faut tout recommencer. Un énorme gâchis que tous les sous du monde venant de politiciens malicieux ou parfois de partenaires non avertis ne sauraient combler aussi vite.


Notes

1-Le Sénégal comptait sept région jusqu’au milieu des années 1980 : Le Cap vert, le Sénégal Oriental, la Casamance, Diourbel, la Région du fleuve, le Sine Saloum, Thiès.
2-C’est le nom donné au paysan en mandingue. Une personne ordinaire pour dire…
3-Ce nom est aussi donné au kankourang pour entretenir son mythe. Tout en lui venant de la forêt.
4-Le maître du Grand djoudjou. C’est le chef incontesté des djoudjou.
5-Le Fambondi, c’est le kankourang par excellence. On lui a donné ce nom parce que nul ne sait d’où il peut venir.


Je vous avais envoyé une première version du texte. Mais voici la bonne et définitive. Je vous adjoinds la photo avec la légende suivante:

1- Scène de kankourang à Ziguinchor. Une ville dont l'histoire a été marquée par la présence de cet être myhtique tout au long du 20 ème siècle. Mais qui a été la première à amorcer le sabotage du Grand djoudjou...


par Mame Aly KONTE
Source Sudonline.sn






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