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CONTRIBUTION : De « Barsa ou Barsakh » à « Barsakh » tout court ?

On sait depuis Durkheim que si le suicide est un acte individuel par définition, sa fréquence est l’effet de « causes sociales », plus précisément d’une crise de la cohésion sociale dans ses composantes familiale et religieuse. Il y a donc à réfléchir sur la fréquence des actes suicidaires dans notre pays. Au cours de ces dernières années, les actes suicidaires dont il est question ici comprennent non seulement les immolations ou tentatives d’immolation individuelles devant les grilles du palais présidentiel mais également les suicides collectifs massifs enregistrés dans le cadre de l’émigration clandestine plus connue sous le nom de « phénomène Barsa ou Barsakh ». Qu’est ce qui conduit des jeunes de notre pays à accepter la mort comme l’un des termes d’une alternative fermée ou, depuis quelques semaines, à l’adopter comme solution radicalement définitive ? Cette question interpelle, au-delà des chercheurs, les hommes politiques et les responsables à tous les niveaux de notre société. Elle les appelle à des comportements autrement plus responsables que les dénégations systématiques des uns ou le propagandisme effréné des autres, notamment de certains opposants trop prompts à revendiquer des « crimes » qu’ils n’ont pas commis.


Rédigé par leral.net le Jeudi 3 Mars 2011 à 01:48 | | 0 commentaire(s)|

CONTRIBUTION : De « Barsa ou Barsakh » à « Barsakh » tout court ?
Les éléments d’information que la presse a diffusés sur la personnalité des auteurs des autodafés du Palais font penser que ces actes ont bel et bien des « causes sociales » : dislocation de la cellule familiale, faible niveau d’instruction, chômage et précarité du travail, crise des références politiques et religieuses, … L’actualité tunisienne et égyptienne permet alors de penser que ces différents éléments peuvent favoriser l’imitation de conduites venues d’ailleurs, et jusqu’ici inconnues du registre de nos habitudes sénégalaises. C’est cela la limite des dénégations axées sur les spécificités culturelles. De quel poids pèsent encore ces spécificités culturelles sénégalaises au moment où la télévision, internet, les réseaux sociaux, officialisent et légitiment les comportements autant sinon davantage que nos modèles familiaux, scolaires, politiques ou religieux malmenés par la crise ? Comment continuer à penser que « ceci n’est pas possible au Sénégal » au moment où tout est désormais possible partout ? La lucidité commande de faire ce constat désolant : le phénomène des suicides individuels ou collectifs peut signifier que les verrous sociaux qui ont longtemps protégé notre pays de certaines dérives violentes, sont en train de céder sous le poids de facteurs multiples.
La comparaison avec les pays du Maghreb se limite toutefois aux formes d’action utilisées et non au contenu des revendications. De ce point de vue, on a tout faux de dire « suivons l’exemple des Tunisiens » quand ceux-ci « suivent l’exemple des Sénégalais » en réclamant la liberté d’expression, une presse libre, la dévolution du pouvoir par des élections régulières et transparentes,… toutes choses que les Sénégalais et d’autres peuples de l’Afrique subsaharienne ont conquises de haute lutte il y a quelques décennies.
Revenons à Durkheim pour relier le suicide à la notion d’anomie et pour comprendre que l’affaiblissement de nos normes sociales locales et les contradictions entre celles-ci et celles-là véhiculées de l’extérieur font que des jeunes, de plus en plus nombreux, ne savent plus comment se conduire et peuvent donc se conduire n’importe comment. Cela nous permettra de saisir que les défis qui nous interpellent présentement dépassent largement les faux débats dans lesquels certains cherchent à nous confiner. Et que les polémiques réductrices sur la personne du président Wade ou la prétendue invalidité de sa candidature en 2012, pour passionnantes qu’elles soient, ne sauraient occulter les véritables débats de société qui s’imposent en l’an 11 de l’alternance.
Le principal, sans doute, de ces débats de société est relatif à la distribution équitable des ressources nationales. Dans le contexte d’un pays pauvre, le train de vie dispendieux de l’Etat, l’enrichissement supersonique et sans cause légale apparente des responsables politiques, notamment des fameux « nouveaux riches de l’alternance », la grande aisance affichée par des « anciens riches » opposants ou néo-opposants, sont vécus comme autant d’agressions par les populations, les jeunes en particulier. C’est peut-être en cela que la corruption des élites politiques est souvent comparée à un cancer qui, en rongeant l’autorité des dirigeants et en érodant le tissu social, se métastase en autant de menaces létales dont les phénomènes « Barsa ou Barsakh » et « Barsakh tout court » nous préviennent qu’elles s’incarnent désormais dans notre quotidien. Ce sujet de la lutte contre la corruption figure pourtant parmi les moins discutés, y compris de la part des opposants et des Assises nationales qui se focalisent sur la répartition du pouvoir entre leurs différents candidats potentiels, qui n’est qu’une répartition des couteaux et des fourchettes autour du bœuf national à rôtir. La réduction du train de vie de l’Etat et de ses dirigeants à un niveau reflétant les réalités financières du pays, la réforme de la législation relative à la répression des actes de corruption, la fin de l’impunité de certains coupables présumés de détournement de biens publics, apparaissent, entre autres, comme autant de réponses urgentes au risque de « maghrébisation » du Sénégal.
Cet aspect du débat se prolonge dans un autre : celui de la nécessaire mise en place de mécanismes de « filet social » crédibles et efficients. La valeur de solidarité, qui a permis tout au long de notre histoire de relativiser la notion de pauvreté, n’est-elle pas l’un des verrous qui sautent aujourd’hui devant la réduction continue du pouvoir d’achat des couches populaires et moyennes de notre société ? Nul ne saurait prendre le relais de cette technique de régulation sociale, si ce n’est l’Etat. C’est ce qui se fait même dans les pays les plus riches : prendre aux plus riches pour donner aux plus pauvres. La mise en place d’une fiscalité basée sur la fortune, l’institution d’un revenu (ou de prestations en nature) minimum d’insertion sociale, l’appui direct aux agriculteurs mis à l’abri des prédations des intermédiaires véreux, le contrôle strict du prix des denrées alimentaires, … peuvent constituer des pistes de réflexion sur les moyens de sauvegarde de la cohésion sociale, plus pertinentes encore en pays pauvre qu’en pays riche.
Il ne s’agit pas pour nous d’épuiser les débats de société qui interpellent aujourd’hui avec force tous les citoyens de ce pays, qu’ils soient hommes politiques, chefs religieux, syndicalistes, intellectuels, chercheurs, etc. C’est pourquoi nous avons choisi de nous limiter à une seule de ses composantes, avec une claire conscience de leur multiplicité et complexité. C’est aussi une manière de réitérer un engagement indéfectible au service du peuple sénégalais, de ses véritables préoccupations et de ses véritables combats, au-delà des enjeux électoralistes et politiciens.

Mamadou Bamba NDIAYE
Secrétaire Général du MPS/SELAL







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