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Canal+ : Spécial investigation sur Hissène Habré

Rédigé par leral .net le 13 Février 2009 à 00:28 | Lu 1648 fois

Le journaliste Florent Chevolleau a suivi l'enquête menée par l'avocat Reed Brody pour traquer l'ex-chef d'Etat tchadien Hissène Habré. Toujours impuni, ce dictateur fait l'objet d'une plainte pour crime contre l'humanité. Habré aurait éliminé 40 000 personnes pendant ses huit années de pouvoir.

Hissène Habré fut chef de l'Etat tchadien de 1982 à 1990. Vivant aujourd'hui à Dakar, au Sénégal, il fait l'objet d'une plainte depuis septembre 2008 pour crime contre l'humanité. Selon les plaignants, il aurait éliminé 40 000 personnes pendant ses huit années de pouvoir. Un avocat américain, Reed Brody, a décidé de tout entreprendre pour le faire juger. Surnommé «le chasseur de dictateurs», Brody fut à l'origine des poursuites lancées contre le tyran chilien Augusto Pinochet. Ayant réuni de nombreux témoignages et documents de la police politique tchadienne, Brody resserre l'étau sur Habré. Juger un chef d'Etat en Afrique pour ses crimes serait une première historique. Le journaliste Florent Chevolleau a suivi l'enquête menée par Reed Brody.


Canal+  : Spécial investigation sur Hissène Habré
Le documentaire est bien fait, solide, sans effets de manches et rythmé par quelques images fortes. D'abord, un bureau gris, a priori banal, à Bruxelles, celui de Reed Brody, responsable de Human Rights Watch, surnommé le «chasseur de dictateurs». Sur un mur est étalée une carte du monde, piquée d'une trentaine de portraits de dictateurs en costume-cravate, en uniforme ou en habit traditionnel. Tortionnaires puissants et respectables. La caméra glisse sur la carte des Etats-Unis, plantée des photos de George W. Bush, son vice-président Dick Cheney et Donald Rumsfeld, ex-secrétaire d'Etat à la Défense. Elle frôle l'Amérique du Sud et le général Pinochet, devenu une icône du genre. Puis arrêt sur image à hauteur de l'Afrique et le visage d'un homme en boubou blanc. Arrivé au pouvoir par les armes en 1982, déchu par les armes en 1990, Hissène Habré a fui le Tchad et coule depuis dix ans des jours heureux sous le soleil de Dakar. Sur des images d'archives, le jeune guérillero de 1974 porte des lunettes noires et une casquette à la Castro : «Je suis un révolutionnaire tchadien. Et l'avenir dira ce que je suis exactement.» Sur le deuxième point, il a raison. L'intellectuel brillant devient preneur d'otages, ruine la vie d'une jeune ethnologue française, Françoise Claustre, en la séquestrant pendant trois ans et assassine le commandant Galopin, l'émissaire venu de Paris. Devenu président par un coup de force, il troque son uniforme contre un boubou, applaudit aux défilés et écoute avec délectation des classes de gamins louer «le Grand Camarade Hissène Habré». Dictateur cohérent, il crée une police politique, la DDS, et fait systématiquement torturer tout ce qui ressemble à un opposant.
Dans la banlieue de N'Djamena, la «Plaine des morts» désigne un bout de désert anonyme. Clément Abaifouta connaît bien l'endroit. Il a été arrêté chez lui à N'Djamena «par les gens de la DDS venus nuitamment sous une petite pluie pour me pêcher...». Transformé en fossoyeur, il a dû enterrer ici de ses mains les victimes de la répression, 10 à 30 chaque jour, pendant quatre ans. Aujourd'hui, la municipalité construit des maisons et trace une route au bulldozer à travers les tombes. Un ouvrier se plaint : «Chaque fois qu'on creuse un trou, des cadavres apparaissent.»
Près du palais présidentiel, il y a les restes d'une prison souterraine : 10 cellules de 9 mètres carrés, du béton, pas d'air. A 30 personnes par cellule, par 45 degrés, sans nourriture et sans soins, on meurt. Un rescapé raconte comment, pour résister à la chaleur effroyable, les détenus dormaient collés aux cadavres froids. Les dessins naïfs d'un autre détenu racontent la panoplie des sévices, coups de bâton, piétinements, électrodes, noyades, aiguilles dans les seins et le sexe. Et d'autres images d'archives montrent des rescapés à leur libération en 1990, avec les mêmes corps que d'autres à la sortie des camps nazis. Huit ans de sauvagerie : «Le régime a massacré 40 000 personnes», estime Mahamat Hassan Abakar, qui a dirigé la commission d'enquête. Plus que Pinochet ? Oui, plus. Et le président savait. La preuve est là, jetée sur le sol des bureaux de la DDS, dans ces montagnes d'archives ramassées par Reed Brody. Un rapport au président rend compte de l'agonie d'un détenu : «C'est en le contraignant à dire la vérité qu'il a trouvé la mort le 14 octobre 1984...» A Paris vit un homme discret, gardien d'immeuble et bon père de famille, ancien chef tortionnaire de la DDS en 1989. Les méthodes de la répression, le système, la hiérarchie... il décrypte tout ! Pourquoi parle-t-il ? «Pour mon fils», dit-il. Ou pour se protéger. Peu importe. Ce témoin-clé, les victimes et les archives forment un dossier solide. D'autres images d'archives défilent, tout aussi dérangeantes. Voici Hissène Habré avec François Mitterrand dans l'or des salons parisiens ou à la Maison-Blanche. Voici Roland Dumas, ancien ministre des Affaires étrangères, brillant avocat qui esquisse une plaidoirie sans conviction : «Est-ce que vous saviez ? - Heu ! Non. Ou très peu. C'est vrai, Hissène Habré était... dur.» Puis l'ancien diplomate nous fait un cours de real politik sur le soutien français : «C'était purement politique !» Les morts et les tortures ? «A l'époque, ce n'était pas notre premier souci.» La bête noire d'alors s'appelait Kadhaf . Quelques années plus tard, le Libyen fera séquestrer et torturer des infirmières bulgares et un médecin palestinien, avant d'être reçu en grande pompe à Paris par le président Nicolas Sarkozy. Les temps changent, pas les principes de la realpolitik. Et l'Afrique n'échappe pas à la règle. Réfugié au Sénégal, Hissène Habré, puissant, distribue l'argent volé dans les caisses de son misérable pays et se crée des alliés politiques. Son ancien avocat est aujourd'hui ministre de la Justice. En 2005, Hissène Habré, arrêté, est très vite relâché. Ah ! Le beau rêve d'un procès en terre africaine par des Africains... Les victimes ont failli y croire quand la plainte de Human Rights Watch a été acceptée à Dakar. Puis le président sénégalais a renâclé en parlant du besoin d'indépendance et d'aide financière internationale. Et l'espoir s'est effondré. Quarante mille Africains morts, dix ans de procédure, une plainte de 150 pages, 3 tonnes de documents... Pour rien ? En Afrique ou ailleurs, la justice est aussi une question d'époque, de puissance, de cynisme. Et à la réflexion, sur la carte punaisée de photos de tortionnaires dans le bureau de Bruxelles, Bush, Donald Rumsfeld et Dick Cheney, inventeurs d'Abou Ghraib, de Guantánamo et des prisons de la CIA, n'avaient pas l'air très inquiets.