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Confusion à Bamako après le putsch éclair qui a renversé Amadou Toumani Touré

le 23 Mars 2012 à 17:07 | Lu 993 fois

Confusion à Bamako après le putsch éclair qui a renversé Amadou Toumani Touré
Au moins trois morts, une cinquantaine de blessés, et déjà des exactions inquiétantes, des pillages, des soldats ivres qui tirent en l'air au hasard, sans qu'il soit possible de déterminer avec exactitude si quelqu'un a fini par s'emparer au Mali d'un pouvoir tombé à terre en quelques heures lors d'une étrange mutinerie.

Est-ce parce que les événements sont allés trop vite, ou trop lentement, que le coup d'Etat en cours donne l'impression de dérailler ? Les "jeunes gens" qui ont donné le coup d'envoi dans leur camp de Kati jeudi, puis pris à la hussarde la télévision, la capitale et la présidence, ont-ils une idée précise de la direction dans laquelle ils entraînent le pays qualifié par ses observateurs les plus indulgents de "démocratie exemplaire" ?

Vendredi matin, 23 mars, le président renversé, Amadou Toumani Touré, se cachait encore, alors que les rumeurs des dernières vingt-quatre heures l'avaient donné dans un camp, entouré d'un dernier carré de parachutistes fidèles, dans une ambassade ou déjà réfugié dans un pays de la région.
ans la capitale, sonnée après seulement une journée de putsch, on s'interroge sur les possibles résultats de consultations menées entre des responsables militaires et des responsables de l'opposition malienne. Dans le pays aux cent partis politiques, il faudrait à la fois restaurer l'ordre et remettre le processus électoral sur les rails (l'élection présidentielle, à laquelle ATT - surnom d'Amadou Toumani Touré - ne pouvait se représenter, devait avoir lieu le 29 avril), mais aussi trouver une solution pour mettre fin à la rébellion qui a pris une grande partie du nord du pays.

Avant d'en arriver là, les arrestations de dignitaires du pouvoir se poursuivent et certains des responsables sont transférés au camp de Kati, site de lancement de l'opération et d'où est aussi originaire ATT. Dans le chaos de Bamako, il est impossible de s'assurer de leur sort.

Quelque part en ville, un ex-conseiller en vue du président renversé se cache. "Les mutins sont passés au pillage. Ils ne semblent plus être maîtrisables", chuchote-t-il au téléphone, joint par Le Monde. "Ils sont en train d'arrêter tout le monde (au sein du pouvoir renversé), j'ai de la chance d'être encore libre." Des éléments loyalistes sont-ils encore en mesure d'inverser la situation et de remettre le régime en place ? Le conseiller répond par un rire amer : "Non, c'est trop tard, le seul espoir réside dans les pressions internationales. C'est dire."

AQMI DANS LE NORD DU MALI

A ce stade, ont-elles la moindre chance d'aboutir ? La France a interrompu sa coopération militaire mais, de sources concordantes, avait depuis longtemps laissé transparaître sa lassitude face à un président et une armée trop accommodants avec Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), qui s'est constitué dans le nord du Mali une très belle réserve de chasse à l'otage occidental.

Du côté du continent, où la question AQMI ne produit pas les mêmes inquiétudes, l'Union africaine et l'organisme régional, la Cédéao (Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest) vont devoir agir vite si elles veulent peser sur la situation.

Au vu de la dégradation de la situation en quelques heures à Bamako, il y a urgence. Faudra-t-il dater l'arrêt cardiaque de la vie politique du président ATT le jour anniversaire où son destin s'était joué, deux décennies plus tôt ? Les centaines de "jeunes gens", soldats du rang et sous-officiers du camp de Kati qui ont envahi la capitale la veille, ont-ils eu conscience d'agir un 22 mars, date du "vendredi noir" de 1991, lorsque l'ex-autocrate aux mains rouges de sang, Moussa Traoré, faisait massacrer les étudiants insurgés dans les rues de Bamako, ouvrant la voie à son renversement après plus de vingt-deux ans de pouvoir par un groupe d'officiers quatre jours plus tard.

A leur tête s'imposait un colonel parachutiste formé dans les académies soviétique et française, ATT. Puis la junte allait se distinguer en réconciliant le pays, mettant fin - déjà - à une rébellion touareg, puis en organisant des élections et en remettant sagement le pouvoir aux civils.

ATT, qui avait gagné un surnom vite trouvé de "soldat de la démocratie", allait laisser passer deux mandats, démissionner de l'armée et être élu à la tête du Mali en 2002, imposant la vitrine démocratique d'un pays dans laquelle prospéraient corruption et compromissions avec AQMI et certains trafiquants de la région.

SATISFACTION DES REBELLES DU MNLA


La vitrine a éclaté en même temps que celles des magasins pillés de Bamako, des résidences de responsables du régime saccagées, alors que les arrestations se poursuivaient à Bamako, et dans d'autres villes du pays. Interpellation du chef d'état-major de l'armée de terre, le général Kalifa Keïta, à Gao. A Tombouctou, c'est le gouverneur qui aurait été mis aux arrêts par des mutins. Dans d'autres villes, des échanges de coups de feu entre loyalistes et putschistes ont été signalés.

Cette situation fait-elle le jeu de la rébellion, le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA), qui tient une grande partie du nord ? Le coup d'Etat est supposé s'être nourri de l'exaspération d'une partie de l'armée, voyant qu'en dépit de l'enrichissement d'un groupe d'officiers supérieurs, le Mali n'est pas en mesure de faire face aux rebelles.

En théorie, les responsables militaires devraient donc espérer à présent - si ATT était bel et bien leur problème -, qu'ils auront bientôt les moyens de faire la guerre aux rebelles mais aussi aux katibas (phalanges) d'AQMI.

Moussa Ag Acharatoumane, un des responsables du MNLA, ne cache pas sa satisfaction : "Comme cela va prendre du temps (aux nouvelles autorités) pour s'organiser, nous allons prendre plus de villes au nord du Mali", déclare-t-il au téléphone.

Quant à d'éventuelles négociations capables de mettre fin à la lutte armée, le MNLA, selon la même source, "attend le bon moment", car, "dans l'immédiat, on ne sait plus avec qui discuter". "Ils ne nous connaissent pas. On ne les connaît pas."