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Consommation du kaolin ou kew : Un dangereux produit librement vendu

Étalé un peu partout dans les rues de la ville sur des tables de fortune ou à même le sol, le kaolin (« keew » en Wolof) est vendu de manière incontrôlée. Vendu en petits cornets ou en gros morceaux, il est échangé contre 25 FCfa, 50 FCfa ou plus, selon la quantité voulue. Cette argile de couleur blanchâtre, grisâtre ou même parfois rosâtre est exposée à la poussière, à ciel ouvert. Malgré ses effets néfastes observés par certains consommateurs, le produit reste prisé par bon nombre de sénégalaises, même s’il attire certains hommes au point que certains accros lui voient même un aspect thérapeutique. Les femmes enceintes qui composent la principale clientèle cherchent souvent à assouvir l’envie de manger du sable. Un tour au quartier de Grand-Dakar, au rond-point Liberté 6, à Sacré Cœur nous en apprend un peu plus.


Rédigé par leral.net le Lundi 13 Avril 2015 à 12:02 | | 1 commentaire(s)|

Consommation du kaolin ou kew : Un dangereux produit librement vendu
Il est 15h passées de quelques minutes au populeux quartier de Grand-Dakar. L’ambiance bat son plein en cet après-midi du jeudi 9 avril. Hommes, femmes, jeunes et vieux vaquent paisiblement à leurs occupations, dans le vacarme des voitures. Dans ce décor confus, vulgarisateurs, teinturiers et tabliers exposent leur quotidien. Les tabliers, composés en majorité de ressortissants guinéens, longent la rue. Sur leurs étals, on peut apercevoir du «madd» mis en pots, des cacahuètes, des oranges, des pamplemousses, et d’autres friandises. Mais, ils exposent en grande quantité le kaolin ou «Kew» en langue Wolof. Après le refus catégorique des deux premières vendeuses que nous avons abordées, de s’exprimer, la troisième qui préfère garder l’anonymat, s’est livrée à nos questions. La jeune femme, la quarantaine révolue, donne des explications sur les variétés de cette argile et de sa clientèle.

Le kaolin, classé en trois catégories

« Comme vous pouvez le voir dans l’agencement, le kaolin a des variétés et c’est pourquoi je les sépare dans la manière de l’exposer. Certains sont rigides avec une couleur grisâtre, préférés par la majorité. On dit qu’il a le meilleur goût. Il y’a une autre variété qui est moins dur, et une troisième qui est complètement argileuse et de couleur beaucoup plus blanche que les autres », explique-t-elle pour déterminer les trois types de kaolin disponibles sur le marché.

« Les clients choisissent selon leur préférence. En plus, je peux dire que cette argile fait partie de mes produits les mieux vendus parce que beaucoup de sénégalais en raffolent et viennent chaque jour s’en procurer. Des femmes pour la plupart du temps, et surtout celles qui sont en état de grossesse, mais aussi quelque fois des hommes qui disent l’acheter pour leurs épouses », explique-t-elle.

« Pendant que d’aucuns l’achètent pour uniquement le plaisir de le croquer, d’autres s’en ravitaillent pour, soutiennent-t-ils, soigner certaines maladies comme les troubles de l’estomac, les acnés, etc. Il parait que ça soigne ces maladies », confie-t-elle.

Quelques dix mètres après elle, se trouve la place de Mariama Bâ, une autre détaillante du produit. Même si elle n’a pas voulu dire exactement le prix de revient de son produit, elle a tenu tout de même à nous renseigner sur sa provenance. « Le Cameroun, le Nigeria, le Sénégal et le Mali sont généralement les grands producteurs de cette roche calcaire », avance-t-elle. « Je ne suis jamais allée dans ces états pour pouvoir le vérifier. A ma connaissance, dès que le produit rentre dans le pays, il est acheminé vers le marché « Syndicat » de Pikine ou à l’ancienne gare ferroviaire de Dakar par le biais des camions gros porteurs ou du train. C’est là-bas que nous allons le chercher pour le revendre au détail », renseigne-t-elle. Le prix en gros de l’argile au niveau de « Syndicat » « n’est pas trop cher, le kilogramme varie entre 150 FCfa et 300 FCfa, selon la qualité », nous apprend-elle.

Un produit bien rentable

Fatoumata Baldé, détaillante au Rond-point Liberté 6, a donné plus de précision sur l’écoulement. Elle estime que la vente du Kaolin est une activité très rentable qui permet de réaliser de bons chiffres d’affaires. « Dans mon étalage, je peux assurer que le kaolin fait partie des produits les mieux vendus. Avec sa commercialisation, je parviens à entretenir ma famille. Le travail n’est pas difficile, car de mon retour du marché Syndicat où je pars en acheter par 2, jusqu’à 4 kg parfois. Il suffit juste de le casser en gros et petits morceaux pour en faire des cornets de 25 FCfa et de 50 FCfa », déclare-t-elle.
« Le kaolin se vend plus facilement que les mangues, les oranges et les autres fruits qui pourrissent rapidement parce qu’il ne reste pas longtemps entre mes mains », poursuit-elle.

Pour la consommation, Ndèye Fatou Ndour, quinquagénaire trouvée en train d’acheter, explique : « Il y a plus de 10 ans de cela, j’avais une de mes amies qui en croquait beaucoup au point même que j’avais peur pour sa santé. D’ailleurs, elle était souvent confrontée à des problèmes de constipation et de maux de ventre ». Un simple essai par influence a fini par devenir une habitude. « Je me rappelle souvent entendre de sa bouche que cette argile n’était pas bonne pour sa santé, mais elle s’entêtait. Et comme on était tout le temps ensemble, et puisqu’elle tenait trop à son inséparable cornet, ma curiosité m’avait poussée un jour à en goûter pour voir ce que ça donnait. Au début, ça ne me disait rien, parce que n’étant ni salé, ni sucré. Mais par la suite, je suis devenue une fidèle acheteuse », reconnait-elle. « L’appétit venant en mangeant, j’ai fini moi aussi, par m’y habituer et devenir dépendante de cette argile qui est comme une drogue » dit-elle.

Le kaolin, comme une drogue

« Il y a 7 ans maintenant que je mange ce caillou blanc, mais de façon raisonnable car je n’en abuse pas. Je peux utiliser le cornet de 25 FCfa durant trois jours. En plus, je bois chaque soir du lait avant d’aller au lit pour échapper à la constipation. Ce qui est étrange, est que je n’arrive pas à savoir ce qui me pousse à en consommer », dit Touty, une jeune femme d’une vingtaine d’années, venue elle aussi en acheter. Sa copine, gardant l’anonymat, plus âgée, affirme le croquer à chaque fois qu‘elle est en état de grossesse. « J’ai trois enfants maintenant, mais je peux dire que durant toutes mes grossesses, je le prends et je ne sais même pas pourquoi. D’ailleurs, je crois que c’est pourquoi mes accouchements sont souvent difficiles, car il paraît que ça peut en être la cause », confesse-t-elle. Avant de poursuivre : « J’ai même entendu dire que si on en consomme trop ça peut provoquer des fausses couches ou d’autres complications. Mais ce qui est certain, dès que je viens à terme, c’est fini, ça ne me dit plus rien ».

Au plan géologique, le kaolin résulte de la dégradation des couches de granites emprisonnés dans le sous-sol. Il est retrouvé un peu partout dans le monde et son appellation découle de la déformation du nom du tout premier gisement découvert en Chine dans l’agglomération de Kao Ling. Toutefois, l’appellation de cette argile consommée varie selon les pays.

Seynabou Marone, sage-femme d'Etat, confirme les conséquences : « C’est la pire des choses pour une femme en état de grosse »

Selon la sage femme d’état Seynabou Marone du département de Nguéniène, «la consommation du kaolin est l’une des pires choses pour une femme en état de grossesse, elle augmente ses risques d’avorter en début de grossesse. Elle entraine de fausse couche avec une forte hémorragie, de 4 à 5 mois, en plus; l’argile peut mettre en danger sa vie», témoigne-t-elle. «Comme on le sait, une femme en état de grossesse a besoin de beaucoup de sang parce que ses hémoglobines diminuent durant cette période. Et dans ce cas, il serait plus recommandé pour elle d’enrichir son alimentation, de se méfier de tout ce qui pourrait lui apporter des complications. Mais aussi de bien se reposer », poursuit-elle.

En plus de cela, explique la sage-femme, le kaolin, pour une femme enceinte qui le consomme, met aussi en danger la vie de son enfant qui risque de se voir étouffer par l’argile qui généralement recouvre toute la tête sous une forme de couche blanchâtre. L’autre aspect négatif de cette argile blanche est qu’elle est la cause fréquente de constipation pour les femmes non enceintes à plus forte raison, celles en état de grossesse. Elle favorise également des anémies sévères qui, à la longue, peuvent être la porte d’entrée pour d’autres maladies.

A en croire la sage-femme, les femmes en état de grossesse devraient bien se méfier de mettre en danger leur vie et celle de leur enfant. Par conséquent, elle les a invitées à être plus conscientes et responsables.

Oustaz Alioune Sall sur la consommation du kaolin : « On doit interdire sa vente comme on l’a fait pour la drogue »

La consommation du Kaolin, qui reste un phénomène de société, n’est pas seulement déconseillée par les médecins. Elle est aussi bannie, du point de vue religieux. C’est ce que nous apprend Oustaz Alioune Sall, prêcheur à la radio Sud FM, qui estime que la consommation de ce produit dangereux et très nuisible à la santé doit être interdite comme on l’a fait pour la drogue. «Cette argile blanche détruit la personne de la même manière que la drogue. Et comme la consommation de la drogue est interdite dans ce pays, il devrait en être de même pour le Kaolin», suggère-t-il. Le célèbre prêcheur de Sud FM pense qu’il est temps que les autorités prennent des mesures indispensables pour régler une bonne fois cette question qui a pris une ampleur démesurée dans la société sénégalaise. Oustaz Alioune Sall a aussi vivement encouragé de ramasser tous les tabliers qui le vendent.

Pour lui, le kaolin n’enlève ni la soif, ni la faim. «Pis, il peut créer beaucoup de dégâts chez les personnes qui ont l’habitude de le prendre, car c’est un produit qui, après la consommation, forme un bloc dans le ventre de celui qui l’a pris», renseigne-t-il. Cependant, précise-t-il, «chez les femmes en état de grossesse, il faut comprendre qu’elles ont toujours durant cette phase une envie bizarre de manger ou d’utiliser des choses qu’elles ne prenaient pas en temps normal». Selon le prêcheur, c’est dans cette perspective que certaines préfèrent le kaolin au moment où d’autres utilisent d’autre produits. «Malgré tout, ce n’est pas une raison de le vendre», dit-il.

Sud Quotidien






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