Leral.net | S'informer en temps réel



Cuba : « Il n’y a plus d’alibi pour justifier la répression »

le 19 Décembre 2014 à 11:43 | Lu 190 fois

Cuba : « Il n’y a plus d’alibi pour justifier la répression »
A l’annonce du rétablissement prochain des relations diplomatiques entre La Havane et Washington, mercredi 17 décembre, la Cubaine Ileana de la Guardia, fille du colonel Antonio de la Guardia, fusillé à Cuba en 1989 après un procès stalinien, s’est réjouie de la « flexibilité » inédite démontrée par les deux gouvernements en vue d’une détente et d’une normalisation. Maintenant que les Etats-Unis ne sont plus « l’ennemi », les communications, les échanges et les visites entre les Cubains de l’île et les exilés « ne devraient plus susciter des reproches » de la part des autorités de La Havane, espère-t-elle.
Toutefois, certains anticastristes historiques particulièrement virulents jugent que le président Barack Obama a capitulé devant la dictature des frères Castro. L’intensification des échanges économiques représenterait à leurs yeux une bouffée d’oxygène, une « bouée de sauvetage » pour un régime incapable de relancer la production et de transformer un système purement étatique en économie mixte.
Ileana de la Guardia est plus nuancée : « Même si l’augmentation des échanges économiques profite aux officiels, elle bénéficiera aussi aux travailleurs à leur propre compte, elle facilitera l’aide apportée par les familles expatriées, elle contribuera au développement et à la prospérité de l’île », confie cette psychologue réfugiée en France. A l’entendre, pour la jeunesse cubaine, le conflit entre Fidel Castro et Washington « est de l’histoire ancienne ». « Les jeunes aspirent à partager les opportunités du monde occidental », précise-t-elle.
« Sans esprit de revanche »
Ileana de la Guardia souhaite elle-même se rendre à Cuba après vingt-quatre années d’absence. Elle doute néanmoins que le régime soit disposé à revenir sur le procès de 1989, l’« affaire Ochoa », du nom du général rentré en héros de la guerre d’Angola, mais fusillé avec d’autres officiers, dont le père d’Ileana. Envisager une révision et une réparation des victimes « serait une démarche intelligente », affirme-t-elle. « A condition de la mettre en œuvre sans esprit de revanche, pour mieux nous comprendre et pacifier ainsi les rapports entre les Cubains de différentes opinions. »
L’historien Rafael Rojas, exilé à Mexico, est, lui aussi, content, mais reste prudent. « La fin du différend diplomatique n’entraîne pas la fin de la confrontation idéologique, mais sa mutation, son déplacement vers d’autres terrains, assure-t-il. Le conflit continuera tant qu’il y aura à Cuba un régime de parti unique, le contrôle de la société civile par l’Etat et les médias, et la répression des opposants. » A son avis, c’est maintenant que commencent les complications. « Je ne crois pas à une accélération des changements économiques en cours dans l’île. »
A Cuba, les médias ont censuré le discours de Barack Obama. Les téléspectateurs ont dû regarder la chaîne vénézuélienne Telesur pour l’entendre. Pour la célèbre blogueuse havanaise Yoani Sanchez, l’annonce représente une « défaite politique » pour Raul Castro, car « le système cubain s’appuie sur l’existence d’un ennemi permanent : David ne peut pas vivre sans Goliath ».
« Plus d’alibi pour justifier la répression »
Cela étant, pour commencer à « démanteler le totalitarisme », et pouvoir parler de « démocratisation », Yoani Sanchez estime, sur son blog « Génération Y », qu’il faudrait un « calendrier politique », incluant la libération de tous les prisonniers politiques, la fin du harcèlement des dissidents, la ratification des pactes des Nations unies relatifs aux droits civils et politiques, ainsi qu’aux droits économiques, sociaux et culturels, signés par La Havane en 2008 mais jamais appliqués, et la reconnaissance d’une société civile.
Elizardo Sanchez Santa Cruz, l’infatigable animateur de la Commission cubaine pour les droits de l’homme et la réconciliation nationale, jamais reconnue par le régime, souligne qu’on ignore l’identité des 53 détenus dont la libération a été annoncée mercredi et qu’il s’agit de la moitié à peine des prisonniers politiques de l’île. « Le gouvernement n’a plus d’alibi pour justifier la répression », souligne Elizardo Sanchez, un pilier de la dissidence, souvent accusé par le gouvernement d’être un « mercenaire » à la solde de Washington. La Commission qu’il a fondée est membre de la Fédération internationale des droits de l’homme.
Les Cubains de la rue, eux, sont partagés entre la joie et la surprise. La détente leur semble de bon augure. Certains d’entre eux n’ont pas hésité à attribuer ce « miracle » à saint Lazare, entité vénérée du syncrétisme afro-cubain, assimilée à Babalu Ayé, dieu des maladies et de la mort. Le pèlerinage traditionnel de San Lazaro a lieu justement chaque année le 17 décembre.




Paulo A. Paranagua
Journaliste au Monde