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Dans Alep, avec les insurgés syriens

le 23 Juillet 2012 à 13:28 | Lu 460 fois

L'envoyé spécial du Figaro a accompagné, dimanche, l'entrée des rebelles dans la deuxième ville du pays.


Dans Alep, avec les insurgés syriens
Malgré l'heure tardive, des habitants d'Alep sortent sur leur pas de porte pour saluer les insurgés. «Allah est grand!», crient des jeunes gens à la colonne de véhicules de l'Armée syrienne libre qui roule dans la nuit. Depuis sa voiture, le commandant Jaber fait signe aux insurgés locaux d'économiser les munitions et de ne pas tirer en l'air inutilement. La consigne n'est qu'à moitié suivie. Les véhicules roulent à travers les rues de la ville dans la lumière orangée projetée par l'éclairage urbain. Dans les bennes des pick-up et par les fenêtres des voitures, les combattants sont prêts à tirer. Mais personne n'est là pour s'opposer à l'entrée des révolutionnaires syriens dans Alep. L'armée et la police de Bachar el-Assad, qui ont tenu la ville sous leur coupe depuis le début de la révolution, se sont comme volatilisées.

Les véhicules chargés d'insurgés atteignent enfin le quartier général des rebelles, une école aux murs décorés de fresques à la gloire de Bob l'Éponge, et se garent dans la cour. Armes et munitions sont débarquées. Les rebelles sont accueillis par des révolutionnaires locaux enthousiastes. «Enfin, nous sommes libres! Jusqu'à présent, quand on sortait pour manifester, les chabihas arrivaient et arrêtaient ou battaient tout le monde», dit Djamal, un habitant du quartier de Salaheddine, «mais maintenant que l'Armée libre est ici, c'est fini. C'est au tour des chabihas d'avoir peur», dit-il, faisant référence aux nervis du régime, repris de justice honnis de tous, coupables de nombreuses exactions contre la population.

Le commandant Jaber donne des consignes à ses hommes pour qu'ils se déploient aux carrefours importants du voisinage. Les policiers du quartier ont disparu. L'Armée syrienne libre vient d'entrer sans coup férir dans la deuxième ville du pays.

Les colonnes de véhicules sont parties samedi des villages du nord d'Alep, dans des campagnes gagnées depuis des mois au soulèvement et régulièrement bombardées en guise de représailles. Après avoir libéré la ville d'Azaz, à la frontière turque, les rebelles se sont tournés vers la capitale régionale du Nord: Alep.

Chasse aux autobus
À Tal Rifaat, les révolutionnaires ont d'abord choisi leur chef pour cette opération. Jaber, un fermier du cru, est désigné à l'unanimité. «C'est un homme simple, mais il est sage et courageux», explique un membre de sa bande. L'imam local a fait un petit discours pour encourager les combattants: «Vous vaincrez parce que vous défendez la cause d'Allah», leur dit-il. «Ne pensez pas à vous-mêmes mais à vos compagnons. Respectez les civils et les propriétés. Allah est grand!»

Puis les rebelles ont embarqué dans un convoi de véhicules hétéroclites, Totoya Corolla avec les sièges encore dans leur emballage plastique, pick-up chinois, minibus à rideaux brodés et bétaillères. Ils ont approvisionné leurs kalachnikovs et, acclamés par les gamins du village dans les faisceaux des phares, ont pris dans la nuit la route d'Alep. Roulant tous phares allumés, témoignage de l'état de décomposition de l'appareil sécuritaire du régime syrien, les rebelles sont entrés sans combattre à l'intérieur d'Alep.

Dimanche matin, une curieuse libération commence. Les révolutionnaires, quelques centaines de combattants, armés de kalachnikovs et de fusils de chasse, tiennent trois quartiers d'Alep: Salaheddine, Sahrour et Masaken. Ils portent le keffieh à carreau rouge et blanc et des gilets camouflés bardés de chargeurs. Certains ont brodé dessus le drapeau de la révolution syrienne: celui à bandes noire, blanche, verte, de l'Indépendance syrienne, à la place de celui rouge, blanc vert imposé dans les années 1960 par le parti Baas. On est chaussé de sandales de plastique ou de baskets. Malgré le jeûne du ramadan, on se passe des bouteilles d'eau minérale. «Les combattants sont exemptés du jeûne», explique l'un d'eux.

Les insurgés improvisent des points de contrôle sur les carrefours du périphérique intérieur et de l'autoroute qui relie l'aéroport au centre-ville. Une curieuse chasse commence. Chasse aux autobus tout d'abord. Les bus vides sont systématiquement confisqués à leurs conducteurs qui doivent céder leur véhicule et repartir à pied. Certains affirment que c'est pour éviter qu'ils ne servent à rallier les derniers partisans du régime. D'autres assurent que c'est pour punir la compagnie locale, dont le propriétaire, fervent soutien de Bachar el-Assad, a utilisé ses bus pour réprimer les manifestations. Chasse aux chabihas ensuite. Surpris par la présence inédite de rebelles armés au cœur de la ville, plusieurs hommes du régime tombent aussi entre leurs mains. La terreur change soudain de camp. Un homme replet roulant dans une Honda Accord noire immatriculée avec cinq zéros, signe de proximité avec le pouvoir, n'a pas le temps de jeter par la fenêtre son téléphone portable et ses papiers d'identité. Sa voiture est stoppée, il est instantanément saisi et traîné en dehors de son véhicule et battu à coups de poings et de crosse. Terrorisé, il tente de se débattre mais est finalement enfermé dans le coffre de sa propre voiture et emmené vers le quartier général des rebelles. «C'était un officier des services de renseignement de l'aviation», explique un rebelle. Bientôt, une quinzaine de prisonniers sont enfermés dans une salle de classe de l'école.

«Snipers!»
En ville, la circulation est presque normale. On aperçoit derrière les immeubles la haute silhouette de la citadelle d'Alep, bâtie par un héritier de Saladin. Il fait chaud. Des coups de feu claquent parfois. «Snipers!», crient les rebelles en s'abritant. Ou bien une fusillade éclate. Des coups de feu résonnent dans des quartiers voisins, et des colonnes de fumée montent de derrière des maisons. Pour le reste, la libération d'Alep est étonnamment calme. La plupart des rebelles sont des gens du coin et sont accueillis à bras ouverts par la population. Des habitants viennent leur expliquer qu'il n'y a plus d'électricité, c'est le premier contact des révolutionnaires avec les réalités du gouvernement.

Mais certains rebelles prennent leur rôle un peu trop au sérieux et pointent leurs armes vers les conducteurs ou tirent en l'air pour les faire s'arrêter. Une altercation éclate entre deux chefs de groupes rebelles: «On ne fait pas ça, on est là pour libérer et protéger les gens!», crie le premier. «Il y a des chabihas, on doit les arrêter!», dit l'autre. Le débat préfigure ceux qui ne manqueront pas d'éclater sitôt le régime de Bachar el-Assad renversé. Quelqu'un signale ensuite que des chars de l'armée sont stationnés autour d'un rond-point dans le quartier de Midan. «On les laisse, on s'en fiche», explique Abou Moussab, chef de groupe rebelle. Abou Moussab n'est pas déguisé en guérillero, mais porte un simple jean délavé, une chemise à rayures et un keffieh rouge et blanc. Il a pour seules armes deux téléphones portables et un pistolet à crosse incrustée de nacre à l'arrière de son pantalon. Il ne se démonte jamais. «On est là pour protéger la population et lui permettre de manifester sans crainte», dit-il. «Les chars ne contrôlent plus rien.»

Dimanche en fin de journée, les forces de Bachar el-Assad se rassemblent pourtant et commencent à avancer vers le quartier de Salaheddine. Un hélicoptère tournoie dans le ciel pour repérer les positions des insurgés. Les tanks commencent à se déployer sur l'autoroute de l'aéroport. Les insurgés ouvrent précipitamment des emballages de roquettes antichars et foncent en file indienne le long des façades, à la rencontre des blindés. En fin de journée, les rapports arrivent, annonçant de nouveaux mouvements de troupes. Le régime syrien ne peut se permettre de perdre le contrôle d'Alep, qui signifierait sa chute certaine, et s'apprête à la bataille.


Par Adrien Jaulmes