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Dans les rues du plus grand ghetto rom des Balkans

le 24 Août 2012 à 12:15 | Lu 448 fois

REPORTAGE - 50.000 Tsiganes s'entassent dans un quartier de Plovdiv en Bulgarie. Marginalisés, ils n'ont pas d'emploi.


Dans les rues du plus grand ghetto rom des Balkans
Plovdiv (Bulgarie)

«N'écrivez pas que nous sommes des Roms parce qu'on va encore nous confondre avec les Roumains. Mettez que nous sommes des Tsiganes, mais pas des voleurs ni des profiteurs.» Assis à même le trottoir, Ivan et ses camarades partagent une canette de bière sous un soleil de plomb, à Stolipinovo, le quartier tsigane de Plovdiv (sud de la Bulgarie), qui, avec ses 50.000 âmes, a le triste privilège d'être considéré comme le plus grand ghetto des Balkans. Ce sont les «Français» de Stolipinovo. Le plus jeune d'entre eux, l'ancien boxeur Lalé, âgé de 27 ans, qui est un peu la mascotte du groupe, porte même sur son torse sculpté le maillot de l'équipe de France. Tous les ans, ils font la navette entre la région parisienne et leur mahala («quartier» en turc) natale. De la langue de Molière ils ne connaissent que les mots qui les font vivre: «patron», «manger», «chantier», etc. Mais cet été, ils ont hésité à repartir. «Lorsqu'on a vu les images de Roms à la télé, on s'est dit: “Ça y est, ça recommence, tout le monde va de nouveau nous montrer du doigt.”», s'énerve encore Ivan, 33 ans, l'aîné de la bande. «Tout ce que l'on veut, c'est pouvoir gagner quelques euros», poursuit-il. À Stolipinovo, le taux de chômage avoisine les 100 %. «En gros, avec les prostituées, nous sommes les seuls à bosser», concluent les «Français». Tous ont accueilli avec soulagement les dernières nouvelles en provenance de Paris. «Grâce à nous, tous les Bulgares pourront travailler librement en France», s'amuse même Anton. «Ça s'appelle un paradoxe», lui souffle Vassil.

Grande pauvreté
Ces jeunes Tsiganes sont nés et ont grandi à Stolipinovo. Situé aux confins de Plovdiv, ce quartier s'étend jusqu'aux berges de la Maritsa, le fleuve qui a inspiré une chanson à Sylvie Vartan. Ses habitants s'entassent dans des barres HLM crasseuses, habités à l'époque communiste par des militaires, et des maisons de taille variable - de la cahute en parpaings à la villa en marbre - qui ont poussé comme des champignons depuis la chute du régime. Très peu ont l'eau courante et l'électricité. Ce n'est ni une zone de non-droit ni un coupe-gorge, mais les habitants de la ville refusent de s'y aventurer, surtout à la tombée de la nuit. «C'est le Bronx de Plovdiv», disent les chauffeurs de taxi en racontant des histoires terrifiantes d'entrepôts remplis de drogue, de prostitution à grande échelle et de criminels en roue libre.

«Notre principal vice est d'être pauvres, très pauvres. Différents aussi. Bref, le bouc émissaire idéal», estime Sasho Youroukov, 32 ans, qui travaille comme médiateur social pour l'association Euroroma. Ce jeune père dont toute la famille habite à Stolipinovo se souvient encore des émeutes anti-Roms de l'été dernier après les événements de Katounitsa, un village des environs de Plovdiv, théâtre d'un fait divers sanglant impliquant la communauté tsigane. À cette époque, Stolipinovo avait été pris pour cible par des escouades de motards ultranationalistes et ses habitants avaient dû se barricader chez eux la peur au ventre pendant plusieurs jours. Depuis, la tension est retombée, mais les stigmates sont restés. «Hier, on m'a refusé l'entrée dans une piscine, de l'autre côté du boulevard. Juste à cause de la couleur de ma peau. Vous appelez ça comment?», poursuit Sasho. «Lorsqu'on se présente pour un boulot, le plus souvent on nous dit que la place vient juste d'être prise. Si l'on mentionne Stolipinovo dans le CV, il part direct à la poubelle», enchérit Osman, l'un de ses collègues.

Subventions détournées
En cette journée caniculaire, les employés du centre social ont surtout l'air de profiter de la climatisation mais, en temps normal, ils tentent de faire de la prévention contre les MST, la malaria et la tuberculose, de distribuer des médicaments, d'obtenir des aides… «La misère est là, totale, juste derrière nos murs en préfabriqué», témoigne Kristina Sotirova, 30 ans, qui s'occupe du planning familial. Cette jeune femme est la seule Bulgare à travailler à ici. Originaire d'une petite ville de région, elle dit qu'elle vient du «monde des Blancs». Si elle fait ce boulot, c'est par vocation. Et conviction aussi. Son cas est rarissime. «Pour la plupart de mes compatriotes, les Roms restent des sous-hommes, reconnaît-elle. Alors que leurs problèmes sont juste un succédané des maux de la société bulgare tout entière.» Sasho rappelle qu'elle a surtout la chance d'être payée directement par un programme de développement européen alors que, lui, cela va faire plusieurs mois qu'il n'a pas vu l'ombre d'une fiche de salaire. Et il suspecte que ses supérieurs, des Roms aussi, se la coulent douce grâce à l'argent des subventions - un sentiment largement partagé par ses compatriotes. «Je sais poser des papiers peints, faire les sols. Je suis menuisier aussi. Pense à moi quand tu seras à Paris», glisse-t-il avant de nous raccompagner à la lisière de Stolipinovo, là où commence le «monde des Blancs».

Par Alexandre Lévy