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De Pathé Badiane à Dékheulé ? Réponse à l’article de Monsieur Latif Coulibaly

Mes mains tremblotent quelque peu en écrivant ces lignes, le même tremblement que celui du bûcheron à qui revient la charge de déraciner le baobab qui se dresse majestueusement au cœur du village. Vous comprendrez que si j'utilise cette image ce n'est point parce que je veux déraciner le baobab que vous représentez, j'en serais intellectuellement et surtout émotionnellement incapable. Par cette image, je veux surtout souligner ce que vous représentez dans notre conscience collective.


Rédigé par leral.net le Mardi 22 Mai 2012 à 09:04 | | 0 commentaire(s)|

De Pathé Badiane à Dékheulé ? Réponse à l’article de Monsieur Latif Coulibaly
Une légitimité double

Dans le combat pour libérer le peuple sénégalais des dérives de l'Alternance, non seulement vous avez été l'auteur des premières salves, mais vous avez aussi porté à l’adversaire les coups les plus fatals. Votre contribution dans la mise à nu du monstre que ce régime était devenu, a sans doute été la plus significative dans l'émergence de ce sentiment de rejet qui a produit les résultats réjouissants des 26 février et 25 mars 2012.

C’est pour cette raison d’ailleurs que je trouvais une véritable cohérence dans votre candidature aux élections de 2012. Elle s’inscrivait dans une continuité par rapport à votre choix de combattre l’injustice, là où d’autres candidats aujourd`hui auréolés de gloire, ont choisi de l’accompagner et même d’y contribuer.

Mais à coté de cette légitimité politique ou citoyenne – vous préférez sans doute la seconde – il y’en a une autre, intellectuelle celle-là. Pour être un lecteur assidu de vos articles et essais, j’ai pu mesurer votre profonde maitrise de l’histoire de notre système politique, et votre exceptionnelle aisance sur les questions institutionnelles que vous avez mise au service des Assises nationales.

Vous comprendrez donc aisément toute la déception que nous pouvons ressentir de vous voir publier ce texte qui, si vous étiez Lat Dior, se rattacherait plus à Dekheulé qu’à Pathé Badiane. Cet article, dont je m’étonne d’ailleurs qu’il ne soit pas publié dans les colonnes d’un quotidien un peu plus populaire, ne correspond guère à cette plume alerte et percutante qui est la votre, celle là trempée dans l’encre de l’objectivité, du courage pour ne pas dire de la témérité.

Votre texte, en ce qu’il reprend largement les idées des militants de l’APR mais formulées avec plus de poésie et de subtilité, nécessite cette interpellation dans laquelle je l’espère, vous ne verrez aucune forme d’irrévérence.

La sublimation du geste de Macky Sall

Le premier élément qu’on retrouve dans votre billet est d’ailleurs celui qu’on a beaucoup entendu de la part des militants de l’APR. Il s’inscrit dans une logique clairement partisane, qui si elle peut être acceptée pour ces derniers ne peut pas l’être, à mon humble avis, pour vous.

« Dès lors que le Chef de l’État respecte la règle, en déclarant son patrimoine, de même que son premier ministre, il me semble qu’il y a là matière à s’en réjouir. »

A travers ces lignes on perçoit, une sublimation du geste consistant à faire une déclaration de patrimoine. On nous le présente comme si c’était une faveur que l’on fait au peuple, en lui faisant profiter de quelques effluves de transparence, lui qui était si habitué à humer l’air nauséabond de la mal-gouvernance. Dès lors qu’on lui fait cette faveur par ce geste exceptionnel, le peuple devrait donc se limiter à se réjouir de cette déclaration, et ne pas se lancer dans des questionnements impertinents sur l’origine et le volume.

On ne peut nier que certains acteurs posent ce débat avec un certain « malice » ou peut être même dans une perspective d’en tirer un profit. Cependant, je ne crois pas que ces deux motivations résument à elles seules les intentions de tous les commentateurs. Quand bien même les desseins de certains acteurs seraient contraires aux préoccupations légitimes du peuple, le débat sur l’origine et le volume n’en est pas moins utile, et essentiel.

L’intérêt essentiel de cette question est de voir si l’origine et le volume ne portent pas en eux-mêmes des éléments qui placeraient un Chef d’État dans une sorte de « pesanteur du passé », et qui nuirait à ses fonctions dans l’avenir. Dès lors, je n’y trouve point d’ « excès », mais juste une volonté de nous transposer dans une nouvelle république moins opaque. Votre riche production pamphlétaire de ces dernières années nous a appris qu’en matière de transparence il n’y a point d’excès, et que notre droit de savoir va aussi loin que le prix de la lampe qui se trouve dans le bureau d’un ministre d’État.


Un défi pour l’avenir oui, mais pas un déni du passé

Un autre argument très fréquent dans le discours des militants de l’APR est celui de nous inviter à détourner notre regard du passé pour le jeter dans l’avenir, comme si nos yeux nous étaient prêtés. Vous l’avez quelque peu repris, dans une formulation plus poétique et surtout plus subtile, lorsque vous écrivez : « Dans le contexte actuel, la déclaration de patrimoine se présente comme un pari sur l’avenir… »

Bien que l'objet de la déclaration de patrimoine soit de permettre un contrôle à posteriori -entendez par là, à la fin du mandat - de la fortune du président, il n’est pas excessif d'en faire un questionnement à priori.

Pourtant c’est dans votre texte même qui nous invite a ce questionnement sur l’origine et le volume du patrimoine de Macky Sall, lorsque vous décrivez avec tout le talent qu’on vous connait les douze années de l’Alternance. On peut notamment y lire : ‘’La Gouvernance ayant eu cours au Sénégal, pendant douze ans, a été conçue comme un instrument d’extorsion des biens et des ressources de l’État. Tout a été organisé dans ce contexte, en particulier à partir du palais de la République, comme une machine de spoliation, méthodiquement organisée, des biens du pays.’’

Je trouve que le Président de la République, bien que n’ayant aucune obligation légale à répondre à toutes ces interrogations sur l’origine et le volume de son patrimoine, n’en a pas moins un intérêt objectif. Y répondre lui permettra de montrer aux Sénégalais que bien qu’ayant occupé des fonctions de premier plan dans ce système pendant les ¾ de la période qu’il a duré, il a pu se construire une fortune à partir de zéro, tout en réussissant à ne pas se compromettre. Ce triple exploit lui permettrait de jouir d’une double légitimité. En effet une légitimité morale viendrait s’ajouter à celle institutionnelle que lui confère son statut de chef de l’État.

Cela me parait d’ailleurs s’inscrire en droite ligne de sa campagne, où il a beaucoup joué sur ce qui serait un caractère irréprochable et une posture morale dans son exercice des responsabilités comparativement à d’autres candidats. On a entendu ainsi Samba Diouldé Thiam dire qu’ « il n’y avait aucune tâche sur les habits immaculés de Macky Sall » sans qu’on sache d’ailleurs s’il parlait au propre ou au figuré. C’est cette perception qui a sans doute joué le plus dans les résultats du candidat Macky Sall qui a aujourd’hui l’occasion de nous convaincre qu’elle correspond à la réalité.

Répondre à ces interrogations permettrait aussi d’apporter un beau démenti à certains tenants de l’ancien régime, dont les accusations à peine voilées contre le Président de la République ne peuvent être laissées sans réponse. Ceux qui affirment par exemple que la main gauche rattraperait la main droite si des audits étaient lancés, ou qu’il y a des dégâts ailleurs qu’à l’ANOCI mériteraient de recevoir un démenti formel que seule une réponse à la question de l’origine et du volume du patrimoine permettrait d’apporter.

Pour en revenir à vous, Monsieur Coulibaly, je pense que ceux qui auraient besoin d’une monture pour aller le plus loin possible des questionnements légitimes des sénégalais, ne doivent point enfourcher votre légitimité comme leur « Malaw ».

Mon espoir, que je partage avec beaucoup de sénégalais, est que vous gardiez ce fil d'or qui orne chacun de vos écrits, et qui fait que votre plume est rangée dans le Panthéon de nos esprits.

Très respectueusement

Alioune Ndiaye






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