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De la double nationalité en question (Par Jean-Marie François Biagui)


Rédigé par leral.net le Dimanche 14 Février 2016 à 17:07 | | 31 commentaire(s)|

De la double nationalité en question (Par Jean-Marie François Biagui)
Le Sénégal est en guerre en Casamance depuis 1982. Au prix d’un lourd tribut avec notamment son cortège-corolaire de morts, de blessés, de déplacés et de réfugiés, l’Etat sénégalais entend, ainsi, faire des Casamançais des Citoyens sénégalais, y compris contre la volonté de nombre d’entre eux. Sauf que, de nos jours, d’aucuns s’offrent le luxe indécent, sinon diabolique, de distinguer les Citoyens dits de nationalité sénégalaise exclusive des autres Citoyens sénégalais. Le prétexte étant : le débat fumeux sur la nationalité des candidats à la magistrature suprême du Sénégal, avec, comme soubassement mesquin, la bi-nationalité présumée de Karim Wade, candidat déclaré du Parti démocratique sénégalais (Pds) à la prochaine Présidentielle prévue en 2017, ou en 2019. Mon manifeste politique intitulé ‘‘Mademba n’est pas un natif du terroir. Et alors ? Un plaidoyer contre l’autochtonie’’, en cours d’édition, illustre à propos ma réflexion.

Aussi, pensons-y, aussi longue que soit la nuit carcérale, le soleil de la liberté se lèvera. Or, Karim Wade est en prison, à la faveur d’une peine de six ans ferme. Or, Karim Wade en sortira un jour de 2019, à moins qu’il ne bénéficie d’une libération anticipée pour « bonne conduite », comme le veut la loi, si tant est qu’elle soit appliquée dans toute sa rigueur, et sans discrimination aucune. Or, Karim Wade comme Citoyen sénégalais ambitionne de présider aux destinées du Sénégal : il en a la légitimité ainsi que les moyens intellectuels et humains, voire matériels, financiers et politiques. Faudrait-il encore qu’il en ait le droit ?

J’étais à bord d’un taxi, coincé dans un bouchon, sur la corniche ouest de Dakar, à hauteur du Palais de la Justice, quand, soudain, un automobiliste au volant d’un véhicule attenant m’invita à converser avec lui. C’était le lundi 8 février 2016.
Vous êtes bien Monsieur Biagui ?
A qui ai-je l’honneur ?
Un Sénégalais, vous ne pouvez pas me connaître, mais moi, je vous connais.
Enchanté ! Mais moi, je suis un Camerounais.
Non, ne partez pas, on ne vous laissera pas partir, vous êtes Sénégalais, les Casamançais sont des Sénégalais…

Ainsi, ce brave Sénégalais, qui avait fini par décliner son identité, affirmait-il – fût-ce par pure provocation – ne pas vouloir que les autres Casamançais et moi-même quittions le Sénégal. Car nous sommes à ses yeux des Sénégalais à l’égal des autres Sénégalais.

Au même moment, des personnalités éminentes, membres de la classe politique et/ou de l’élite intellectuelle du Sénégal déniaient à Karim Wade, et à son père, le président Abdoulaye Wade, la plénitude de leur qualité de Citoyen sénégalais, au seul motif qu’ils disposeraient tous les deux de la double nationalité sénégalaise et française. Admettons que cela soit vrai.

Deux légitimités pour un droit…

Nous serions alors en présence de deux paradigmes de légitimité correspondant à un droit, celui de la double nationalité sénégalaise et française ; le premier paradigme de légitimité offrant aux intéressés leur appartenance à un peuple, le Peuple sénégalais, et le second leur appartenance à un autre peuple, le Peuple français. En vertu de quoi, l’un et l’autre jouiraient, pleinement et indissolublement, et de la nationalité sénégalaise et de la nationalité française. Du moins, devraient-ils en jouir, pleinement et indissolublement.

…Plus une tierce légitimité de dimension universelle

Mais il existerait, ici, une tierce légitimité, de dimension universelle, commune quant à elle à tous les Sénégalais. En effet, le Sénégal, dont nous avons hérité de la France, c’est bien le Sénégal qui procède historiquement de la volonté coloniale de la France. Soit un Sénégal bien chargé, historiquement, socio-culturellement, politiquement et juridiquement. De sorte que la Constitution du Sénégal, dont nous avons justement hérité de la colonisation française, énonce en son préambule :

« Le peuple du Sénégal souverain,Profondément attaché à ses valeurs culturelles fondamentales qui constituent le ciment de l'unité nationale;
Convaincu de la volonté de tous les citoyens, hommes et femmes, d'assumer un destin commun par la solidarité, le travail et l'engagement patriotique ;
Considérant que la construction nationale repose sur la liberté individuelle et le respect de la personne humaine, sources de créativité ;
Conscient de la nécessité d'affirmer et de consolider les fondements de la Nation et de l'Etat ;
Attaché à l'idéal de l'unité africaine ;
Affirme :
- son adhésion à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 et aux instruments internationaux adoptés par l'Organisation des Nations Unies et l'Organisation de l'Unité Africaine, notamment la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme du 10 décembre 1948, la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes du 18 décembre 1979, la Convention relative aux Droits de l' Enfant du 20 novembre 1989 et la Charte Africaine des Droits de l'Homme et des Peuples du 27 juin 1981 ; … »

Toutes choses, donc, qui confèreraient aux Sénégalais, sans aucune autre forme de procès, cette tierce légitimité de Citoyens, sinon appartenant, du moins aspirant à la Civilisation de l’Universel.

En tout état de cause, qui peut sérieusement douter, du fait précisément de leur nationalité antérieure ou de leur double nationalité sénégalaise et française, de la loyauté des présidents Léopold Sédar Senghor, Abdou Diouf et Abdoulaye Wade envers la Nation et les Institutions qu’ils avaient incarnées jadis au Sénégal ? Le président Macky Sall, comme premier magistrat du pays, doit-il bénéficier, dans l’imaginaire collectif, davantage de présomption de loyauté que ses prédécesseurs, sous prétexte qu’il est né après l’indépendance déclarée du Sénégal, et à supposer même qu’il ne dispose que de la nationalité sénégalaise ?

Attention ! Il y a de ces démons que même Satan hésiterait par mille fois à déranger dans leur sommeil.

Quoi qu’il en soit, Karim Wade est Casamançais par son père, celui-ci étant lui-même Casamançais par sa mère. Or, faut-il encore le rappeler, depuis 1982, l’Etat sénégalais use, et même abuse, quasi quotidiennement, de la puissance et de la violence d’Etat dont il dispose, d’une part pour faire des Casamançais non pas des Sénégalais à part mais des Sénégalais à part entière, et de l’autre pour maintenir la Casamance dans le giron national. Ce qui nous vaut une guerre virtuellement éternelle dans cette région Sud du pays.

Karim Wade étant Casamançais, il ne saurait être considéré, sous aucun prétexte, comme un Sénégalais à part.

Dakar, 13 février 2016.

Jean-Marie François BIAGUI
Ancien Secrétaire Général du Mouvement
des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC),
Président du Mouvement pour le Fédéralisme
et la Démocratie Constitutionnels (MFDC-fédéraliste)






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