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Diallo, le taximan

Rentrant hier dimanche par le dernier train, mon wagon a été plongé dans le noir par une coupure de courant sur une bonne portion du parcours. Une fois les lumières de la banlieue disparues, les seules ombres chinoises des sièges ne parvenant plus à me distraire, j'ai fermé les yeux. Je dois l'avouer, la fatigue aidant, la chaleur moite, je perdais parfois conscience, avec de ces réveils de courtes durée qui vous donnent des sueurs froides, sans parvenir à vous sortir vraiment de votre torpeur. Un personnage oublié ressurgissait, Diallo, un chauffeur de taxi rencontré à Dakar, et ce drôle de bonhomme si attachant s'imposait, lui, curieusement dans ce train de nuit qui filait dans la campagne. À l'angle de la rue, un de ces taxis jaunes, plus bosselé que les autres, phares cassés, s'était arrêté sans prendre la peine de se garer. Patient, il espérait que Y le choisisse.

sokolo


Rédigé par leral.net le Lundi 23 Août 2010 à 19:08 | | 0 commentaire(s)|

Diallo, le taximan
Elle était exténuée, renonçant à une improbable terrasse de café face à la mer. Ce quartier en travaux dans lequel elle avait échoué par hasard, aux trottoirs inexistants, contraignait à une avancée sur le bas côté, zigzagant entre des tranchées, au risque d'être bousculée par un de ces véhicules qui surgissaient en klaxonnant, esquivant un piéton, un âne attelé à une carriole. Il avait été inutile de baisser la vitre, celle-ci était cassée, et le chauffeur à la peau noire sillonnée de curieux reflets bleutés s'était couché sur le siège passager, affichant une mine réjouie. Taxi ? Ça va madame ? Y s'était engouffrée à l'arrière avant d'objecter. Non, ça ne va pas ! Elle avait claqué la portière avec l'impression que la poignée lui restait dans la main, et le chauffeur avait éclaté de rire, se contorsionnant sur son siège pour lui faire face. Alors, on va où, madame ? Moi, c'est Diallo. Y avait bougonné. N'importe où dans Dakar, un endroit tranquille, pour boire un verre. Sokolo est parti. On s'est perdus... Il avait démarré doucement, penché sur son volant en fonction de sa petite taille. À faible allure, le taxi avait traversé la ville, le chauffeur indiquant des immeubles, des places et des carrefours, des musées et des ministères. Puis, il s'était garé. Était-ce à cause de cette histoire avec sokolo, cette brouille qui les avait séparés, et qu'elle avait confiée naïvement au petit homme ? Après l'avoir écoutée, il avait pointé le doigt en direction d'un parc. L'Alliance Française. Tu bois un verre, je reviens te prendre dans une heure. On va le chercher ton sokolo, on va le retrouver... À cet instant, il avait coupé le moteur. Comme elle allait descendre, il avait ajouté. Tu sais, je ne suis pas sénégalais, mais guinéen. J'ai tenté de franchir la grande barrière, de joindre l'Europe. J'ai atteint les Canaries sur une pirogue. Mais la police m'a attrapé. Ensuite, j'ai renoncé. On m'a tout pris, mon argent pour les passeurs. Alors, je fais le taximan. Après un silence, il avait remis le moteur en marche. Bois un verre. Dans une heure, je suis de retour. Le train avait ralenti sur le pont à mi-distance, les lumières de la ville m'avaient tiré de mon rêve, avant de disparaître de nouveau, me laissant seul encore face aux contours des sièges qui m'entouraient. J'avais fermé les yeux, en recherche de la suite de ce rêve singulier dans lequel j'étais absent, plutôt spectateur. Y s'était blottie contre sokolo, le chant du muezzin l'avait réveillé. Tous deux prenaient l'avion du retour dans trois heures. Tu sais, j'ai fais un cauchemar. Je t'avais perdu dans Dakar... Sokolo avait grogné, s'était tourné vers elle. Tu es bête, ma Y. C'est fini, on rentre. Mais avant le dernier trajet, la tête sur l'oreiller, il avait eu l'envie de lui confier son propre rêve, fort différent, pour la raison qu'il n'était plus homme, mais pélican, comme ceux admirés dans le Parc national des oiseaux de Djoudj. Ses bras étaient des ailes, ses jambes des pattes, et son bec arborait un magnifique jabot dans lequel il désirait enfourner des poissons, un besoin obsédant. Il était coincé avec d'autres congénères dans un taxi brousse, et le guinéen au volant conduisait comme un dément. À chaque carrefour, tous risquaient la collision, tandis que le véhicule ondulait en direction de l'aéroport dont ils apercevaient au loin les lumières, avec la crainte de ne l'atteindre jamais. Pour ralentir ce cinglé, sokolo lui battait le crâne de ses ailes, le traitant d'escroc, à cause de la somme scandaleuse exigée pour la course. Mais c'était comme si le taximan ne sentait rien, pressé d'arriver, même au risque d'amocher ses clients. L'inévitable se produisit. Un gendarme qui barrait la route indiqua de stopper en vue d'un contrôle, si bien que le taximan qui avait perdu ses papiers dans un naufrage voulut piler brutalement, mais son pied s'enfonça sur la pédale comme dans une motte de beurre. Le taxi fila droit vers l'uniforme et, pour ne point l'écraser, le guinéen braqua dans un ultime reflexe, heurta de plein fouet un cheval qui broutait comme partout dans ce pays sitôt qu'il traine un brin d'herbe. La bête s'écroula. Le taxi fit une embardée avant d'effectuer divers tonneaux, et tous les passagers pélicans se mirent à vociférer en battant des ailes. Sokolo allait pousser des cris stridents à son tour, geignant comme les autres, je suis mort, je suis mort, quand Y se réveilla... Tu sais, j'ai fait un cauchemar... Machinalement, sokolo déglutit, à cause d'un poisson qu'il sentait mariner dans son jabot, avant de réaliser qu'il avait perdu ses ailes. Sortant de l'hôtel, un taxi les attendait. C'était un type de petite taille, à la peau si noire que même à la fin de ce périple au Sénégal, tous deux en étaient fort surpris. Dans la lumière jaune de la minuscule ampoule qui pendouillait sous le rétroviseur, son crâne avait des reflets bleutés. De suite, sokolo le trouva plutôt sympathique, séduisant même, avec sa façon de lancer, tu fais ton prix. Si t'as pas d'argent, je conduis gratuitement. Donne ce que tu veux... Ce qui les laissa sans voix, ce fut la suite. Il se nommait Diallo, était réfugié économique guinéen, de ceux qui ont échoué à atteindre l'Eldorado européen, qui furent dépouillés par les passeurs, au risque de leur vie sur une pirogue. Sur le trottoir, Y et sokolo s'étaient consultés, bouche bée, et d'un même élan avaient passé la tête à travers la portière à la vitre éclatée, pour constater si des fois il ne transportait pas des pélicans. Ils s'étaient casés sur les sièges défoncés, avaient filé vers l'aéroport sans un mot. Pourquoi donc étaient-ils tétanisés, avec des regards anxieux sur une circulation quasi-inexistante ? Peut-être à cause de cette odeur dans l'habitacle, une odeur de fiente qui leur rappelait le parc de Djoudj, celle des pélicans blancs. Ces si beaux oiseaux, lorsqu'ils planent en escadrille, de retour de pêche, alourdis de poissons qu'ils vont régurgiter dans le bec de leurs petits, de couleur brune, teinte conservée tant qu'ils ne parviendront à prendre leur envol. Le crissement des freins me réveilla tout à fait. Je reconnus les lumières, la zone industrielle. La lumière revint. J'enfilais ma veste, me saisis de mon sac, et remontai l'allée du wagon, en appui sur le dossier des sièges. J'étais arrivé dans ma campagne.






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