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Dissuasion nucléaire : le cavalier seul de Michel Rocard

le 22 Juin 2012 à 11:32 | Lu 484 fois

Sa suggestion de «supprimer» la dissuasion française est dénoncée de tous côtés comme une «grave erreur».


Dissuasion nucléaire : le cavalier seul de Michel Rocard
France, la dissuasion nucléaire, considérée comme «l'assurance-vie» de la nation, a toujours fait l'objet d'un consensus entre la droite et la gauche. Pendant sa campagne électorale, François Hollande s'est engagé à en maintenir ses deux composantes, sous-marine et aéroportée. La proposition faite mardi par Michel Rocard de «supprimer» la force de dissuasion nucléaire française pour économiser 16 milliards d'euros par an, «qui ne servent absolument à rien» selon lui, a été condamnée par tous, sauf par les écologistes. Non seulement parce que l'ancien chef de gouvernement socialiste se trompe sur les chiffres: la dissuasion coûte bien 16 milliards mais sur cinq ans, c'est-à-dire environ 3 milliards par an, soit 20 % du budget d'équipement des armées. Mais aussi parce que, comme l'a rappelé François Hollande depuis Rio, la dissuasion est «un élément qui contribue à la paix». Elle confère en outre à la France son statut de puissance et justifie son siège de membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU. Pour l'ancien ministre des Affaires étrangères Alain Juppé, les propos de Michel Rocard sont «irresponsables». «Ce serait une très, très grave erreur stratégique que de baisser la garde de la défense française aujourd'hui.»

L'ancien premier ministre socialiste a toujours vécu comme une «culpabilité», selon un responsable du secteur, le fait d'être le fils du père de la bombe atomique française, le physicien Yves Rocard. À 81 ans, ce n'est pas la première fois qu'il s'empare du sujet en franc-tireur. Le mois dernier, il avait effectué une visite «privée» jugée indélicate à Téhéran, à l'invitation des autorités locales, au lendemain de l'élection présidentielle française, en pleine crise sur le dossier nucléaire iranien…

Même si Michel Rocard ne représente que lui-même, ses propos «donnent de la crédibilité à des positions qui sont marginales dans la majorité présidentielle», regrette Camille Grand, le directeur de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). En période de crise, alors que Martine Aubry veut «réduire l'armée», que le président du groupe écologiste au Sénat, Jean Vincent Placé, propose lui aussi de «supprimer l'arme nucléaire», ils créent un malaise dans les milieux de la défense.

Risque de prolifération en cascade
La dissuasion était justement l'un des thèmes de la journée organisée mercredi par la FRS en hommage à la philosophe et stratège Thérèse Delpech, disparue en janvier. «Aussi longtemps qu'il y aura sur terre des armes nucléaires, la solution la plus acceptable sera de conserver la dissuasion. Elle permet de prévenir l'irruption des guerres ou d'éviter que des conflits régionaux ne dégénèrent en conflits mondiaux», rappelle Jean-Claude Mallet, le conseiller politique du ministre de la Défense, citant Thérèse Delpech. La philosophe soulignait aussi, précise le spécialiste Bruno Tertrais, «le caractère exceptionnel» de la situation qui a permis, pendant la guerre froide, à «deux rationalités différentes de se comprendre» et de se supporter, même en cas de crise nucléaire. Ce ne sera pas forcément toujours le cas. «Des pays perturbateurs comme l'Iran, lorsqu'ils auront la bombe atomique, n'auront peut-être pas la même réaction que les États-Unis et l'URSS pendant la guerre froide», disait Thérèse Delpech.

Les propos de Michel Rocard interviennent de surcroît quelques jours seulement après le nouvel échec des grandes puissances à convaincre l'Iran de renoncer à son programme clandestin. Des experts américains estiment que Téhéran a désormais suffisamment d'uranium enrichi pour pouvoir fabriquer une ou deux bombes en quelques mois. Les risques de prolifération en cascade au Moyen-Orient n'ont jamais été aussi grands.


Par Isabelle Lasserre