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Dossier Ingratitude au Sénégal : Quand l’ingratitude s’érige en règle dans la société sénégalaise

Relations humaines : Quand l’ingratitude s’érige en règle dans la société sénégalaise


Rédigé par leral.net le Mercredi 25 Octobre 2017 à 14:55 | | 0 commentaire(s)|

Telle une plaie qui gangrène la société, l’ingratitude s’est imposée au fil du temps. Elle est présente jusque dans les extrémités les plus insoupçonnées. Elle sévit dans les rapports les plus inattendus. Elle inflige sa loi et opère souvent entre père et fils, frère et sœur, amis de longue date, collègues de travail… Aucune couche ne semble épargnée. Mais, d’où vient cette propension de certains à vite oublier les services qui leur sont rendus par les leurs ? Les histoires des personnes qui en ont subi les frais se suivent et se ressemblent profondément.

Famara Traoré est enseignant de profession. Après plus de 30 ans d’exercice dans différentes localités du Sénégal (Casamance, Tamba, Dakar), il savoure aujourd’hui ses jours de retraite. Un travail qu’il précise avoir choisi « par vocation ». On était alors loin du temps où les gens devenaient « enseignants par accident », se rappelle-t-il. A l’époque, les enseignants jouissaient d’un certain prestige. Ils étaient les leviers de la société chargés d’inculquer des connaissances, et souvent cités en exemple. Ils se chargeaient de l’éducation de la jeunesse, donc de la société. Muni de sa mission sacerdotale, Famara se rappelle avoir encadré plusieurs générations d’élèves. Dans ce lot d’apprenants, certains lui ont bien rendu la monnaie de la pièce, souligne-t-il. En effet, parmi ces élèves, il y en a qui ne manquent jamais l’occasion de faire un saut dans sa demeure, histoire de s’enquérir de ses nouvelles. En plus de venir lui rendre visite, la plupart de ces anciens élèves vont jusqu’à mettre la main dans la poche. « Un franc » symbolique distribué au nom de la reconnaissance des connaissances acquises auprès de lui. Ce geste, si minime soit-il, réjouit à plus d’un titre l’enseignant chevronné qui ne manque jamais de crier haut et fort cette reconnaissance. Cependant, dans ce lot de reconnaissants, flottent, à côté, des ingrats, s’empresse-t-il de préciser. D’anciens élèves se font également remarquer par leur absence accrue et continue. Un cas aura particulièrement retenu l’attention de Famara. « Il s’agit d’un élève qui avait un très bon niveau. Mais la situation précaire de ses parents l’indisposait à faire face à certains frais scolaires. Cette situation remettait sérieusement en cause la poursuite des études de l’élève en question », rapporte-t-il. C’est là que M. Traoré prit les devants. Il se souvient avoir « personnellement veillé » à la poursuite des études de cet élève. Une fois son entrée en sixième en poche, l’enseignant logea l’élève chez un de ses parents jusqu’à l’obtention de son Bfem.

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Puis, une fois au lycée, le jeune habita chez lui jusqu’à l’obtention de son baccalauréat. Aujourd’hui, souligne-t-il, il est devenu un grand cadre et gagne bien sa vie. Tant mieux pour lui, se réjouit M. Traoré qui déplore juste « le fait qu’il ne donne plus aucun signe de vie ». Ce n’est pas en soi la disparition de l’ancien élève qui émeut l’enseignant, mais c’est plutôt les conséquences que cela pouvaient entraîner, s’il ne s’était pas muni d’esprit de dépassement, raconte-t-il. Partant de cette expérience, il pouvait parfaitement s’astreindre à ne plus aider qui que ce soit, indique-t-il. Tel un mal qui gangrène la société, l’ingratitude prédomine de nos jours dans les rapports entre individus, et cela dans toutes les sphères.

Abdoulaye Yerodia Bousso, sociologue, est d’avis que les pratiques relationnelles ont beaucoup évolué ces derniers temps. Les rapports sociaux ne se construisent pas seulement sur la base de l’affectivité, de l’amour. Il y a forcément cette dimension utilitaire qui pousse les individus à faire des calculs, à trier leurs amis en fonction de leurs intérêts personnels, à s’insérer dans des réseaux relationnels à profits multiples, relève-t-il. Une attitude d’indifférence d’autant plus marquée que l’individu en situation inférieure accorde plus de crédit à la relation au moment où son ami en situation supérieure cherche à établir des barrières en sous-estimant la relation. « Il me semble qu’on assiste, de plus en plus, au délitement de la relation amicale (traitrise, ingratitude, indifférence) au profit de ce que j’appelle l’ « entre-soi » relationnel, c'est-à-dire l’émergence d’espaces de sociabilité où l’on retrouve généralement des personnes d’origine sociale identique, du même âge, du même niveau d’études, du même type de profession, etc. l’homophilie professionnelle, l’ « entre-soi » résidentiel, fréquentation de lieux de prestige etc.», relève- t-il.

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La reconnaissance, au nom de la connaissance acquise !
Ousmane Bâ est un maître coranique aguerri installé à Sicap Mbao. Des disciples sont passés entre ses mains expertes de génération en génération. Tous à la quête de connaissance, ils ont su se forger auprès de sa bienveillance. En plus de leur inculquer des connaissances, « Thierno Bâ », comme on l’appelle amicalement, a toujours considéré ses disciples comme ses propres enfants. Cette considération l’amène à ne ménager aucun effort pour les mettre dans les meilleures conditions possibles.

Contrairement aux « talibés » qui errent à longueur de journée en quête de pitance journalière, ceux de Thierno Bâ sont nourris, logés et même blanchis. La cotisation des parents pour le partage des charges n’étant guère régulière, il est assez courant qu’il sorte de l’argent de sa poche pour faire face aux dépenses quotidiennes. Thierno met ses disciples au même pied d’égalité. Ses enfants faisant partie de ses élèves, il est difficile de les distinguer des autres. Aucun traitement de faveur ne leur est accordé. Ils sont soumis aux mêmes conditions que leurs semblables. Certains parmi les disciples arrivent chez Thierno à peine âgé de cinq ans et la plupart ne quitte pas avant d’avoir atteint l’âge de la maturité. Dans cet ordre, beaucoup se font remarquer par leur indifférence, une fois leur cycle de formation bouclée. « C’est assez rare, mais il y a parmi mes anciens disciples ceux qui coupent toute sorte de contact », souligne-t-il.

Cette situation est d’autant plus méprisante qu’une véritable fusion relationnelle voit jour au fil des années, que ces apprenants passent dans le foyer du marabout Bâ. Ce manque de reconnaissance émeut à plus d’un titre l’enseignant. « Je n’exige certes rien en retour, mais la décence voudrait un minimum de reconnaissance », relève-t-il. Poursuivant, il souligne que « rien ne peut effectivement rembourser toutes ces heures passées à leur inculquer des connaissances, mais ce qui nous permet de tenir et de vouloir poursuivre dans cette voie choisie, c’est ce sentiment de gratitude manifesté à notre égard », relève-t-il.

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Pourquoi les hommes sont-ils de plus en plus ingrats ? Y a-t-il des facteurs endogènes et exogènes ? Ces comportements utilitaires renseignent parfaitement sur les formes de relations sociales qui caractérisent notre époque. Selon Abdoulaye Yerodia Bousso, « le sociologue allemand Ferdinand Tönnies a théorisé ce qu’il appelle le lien sociétaire qui caractérise la société moderne. Dans cette configuration, les relations sociales sont fondées sur l’intérêt individuel, la rationalité et le calcul », rapporte-t-il. Il pense en outre qu’il est nécessaire de réinventer le lien social avec une nouvelle forme « d’éthique de l’amitié » basée sur le respect de la parole donnée, la fidélité et la loyauté. 

Et les protégés d’hier se braquent contre leur maître aujourd’hui
ingrat Farba Ousmane est un cadre dans le secteur informatique. Il fait partie des premières élites à s’être spécialisées dans ce domaine. A l’époque, les ordinateurs ne couraient pas les rues. L’informatique était alors accessible à une infime partie de la population. C’est contre toute attente qu’il décide d’aller apprendre la science des technologies. Faisant partie des piliers, il a, à son retour, travaillé à propager les connaissances acquises outre Atlantique.

Aujourd’hui, il n’est plus vraiment actif et savoure sa retraite entre séminaires et consultances. Dans le lot des personnes qu’il a formées, seules quelques-unes lui sont reconnaissantes. « Certains de mes anciens élèves ou stagiaires sont très reconnaissants. Il est assez courant qu’ils passent à la maison s’enquérir de mes nouvelles. D’autres, trop pris par leur travail, ne manquent pas de m’appeler au téléphone », relève-t-il. Toutefois, le reste se fait également remarquer par son silence radio. « Il est arrivé qu’un de mes anciens protégés pour qui j’ai tout fait s’oppose à ce qu’un marché me soit confié », souligne-t-il. La situation était d’autant plus déplorable que lui, assure « avoir pourtant rempli toutes les conditions permettant de légitimement pourvoir au marché en question ». Farba s’est senti trahi : « Ce fut un véritable coup de poignard reçu dans le dos », se souvient-il. « L’inobservance des normes codifiées et prescrites par la société induit des situations de ruptures corrélées à des interprétations différenciées selon la place qu’on occupe dans le champ social : de par sa posture de pouvoir, la personne qui jouit d’une position sociale légèrement supérieure estime avoir suffisamment fait preuve de générosité et de solidarité, avec à la clé une indifférence coupable de la part de son ami bénéficiaire », souligne le sociologue Bousso.

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Toujours dans cette même trame relationnelle, la personne bénéficiaire des bienfaits d’autrui, souvent dans une posture sociale inférieure, affiche son désir d’émancipation et d’autonomie, ajoute-t-il.

Un creuset d’accueil, volontairement négligé
La demeure de la famille Sall est un creuset d’accueil situé à Diamaguène, Diacksao Walo plus exactement. Ici, s’installent, tout le long de l’année, des passagers aventuriers. Dans ce lot d’hôtes de passage, figurent des proches et lointains parents mais également des connaissances de circonstance. Le père de famille, très ouvert du reste, a su cultiver cette habitude au sein de sa demeure familiale. Les parents du Walo, venus fraîchement à Dakar, s’installent pour l’essentiel chez Baye Sall. Dans ce lot, figurent des commerçants, des apprentis, mais également des élèves et des étudiants. Sans tambours ni trompettes, dans la plus grande dignité, Baye Sall parvient tant bien que mal à nourrir tous les convives « que les pas de la vie ont bien voulu faire atterrir dans la demeure d’un esclave de Dieu nommé Baye », souligne-t-il. Au fil des années, les anciens occupants de la maison Sall sont devenus des adultes, pour certains de grands commerçants, d’autres de grands cadres, également des immigrés qui gagnent bien leur vie. En signe de reconnaissance, certains d’entre eux n’hésitent pas à envoyer à chaque fin de mois de l’argent au maître des lieux, en guise de contribution.

D’autres, moins reconnaissants, évitent même de mettre les pieds chez le vieux Sall. Et pourtant, cette situation ne remet guère en cause sa détermination à continuer à œuvrer pour la bonne cause. « Aujourd’hui encore, je continue à recevoir du monde. Il en sera ainsi jusqu’à la fin de mes jours. Je n’agis pas pour les hommes, mais pour Dieu. Je suis persuadé que ceci me sera rétribué ici, ou au-delà », souligne-t-il, en bon croyant.

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Le droit d’aînesse rétrogradé au second plan
Samba Kane est âgé de cinquante-quatre ans. Il fait office de cadre dans une grande société nationale. Aîné de sa famille, il est également le premier à avoir trouvé un emploi, à même d’assurer les dépenses de sa famille. D’ailleurs, lorsqu’il a commencé à travailler, Samba s’est catégoriquement refusé d’aller habiter dans les quartiers huppés de Dakar, à l’image de la plupart de ses collègues. C’est bien au sein de la concession familiale, située en banlieue de Dakar -Pikine, qu’il avait décidé de rester. Marié, c’est dans cette même maison que ses trois enfants ont vu le jour. Il revenait à Samba la charge d’entretenir toute la famille, le père étant décédé. C’est Samba qui a pris soin, des années durant, d’honorer la dépense quotidienne, de payer la scolarité de ses frères, de s’acquitter des frais d’eau et d’électricité. Il souligne s’être personnellement impliqué dans l’éducation de ses frères. Il a, en d’autres termes, fait office de frère et de père de famille en même temps. A tour de rôle, il dit avoir encadré chacun de ses frangins jusqu’à ce qu’ils réussissent à leur tour. « Aujourd’hui, la famille dispose d’un médecin, d’un ingénieur, d’un avocat et d’un fonctionnaire des impôts », se réjouit-il. Sur le plan de l’encadrement, Samba dit avoir largement gagné son pari. Là où le bât blesse, c’est que, souligne-t-il, certains de ses frères se sont braqués contre lui, une fois qu’ils sont parvenus à se « frayer une bonne planque », fustige-t-il. Il y a parmi ses frères certains qui ne contribuent même pas aux dépenses de la maison, relève-t-il. Soit ! Le pire dans tout cela, c’est que certains ne le consultent même plus dans leur prise de décision, dénonce-t-il. Il se défend de vouloir imposer une quelconque « domination », c’est juste, dit-il, un droit d’aînesse auquel devaient s’acquitter ses frères, en signe de reconnaissance.

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Selon le sociologue Bousso, ces tensions interprétatives donnent lieu à des jugements de valeur (l’ingratitude, l’infidélité, déloyauté etc.). Ces attitudes communément qualifiées d’ingrates révèlent, sans doute, une tendance croissante à la réflexivité, une forme d’émancipation vis-à-vis de la personne qui vous assiste en matériel, en argent, dit-il.

Dossier réalisé par Oumar Ba (Le SOLEIL.sn)









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