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Education et mendicité au Sénégal - Par Pr Lamane Ndiaye


Rédigé par leral.net le Mercredi 27 Juillet 2016 à 13:51 | | 4 commentaire(s)|

Education et mendicité au Sénégal - Par Pr Lamane Ndiaye
Au courant du mois de juillet 2016, le Président de la République a signé le décret interdisant la mendicité des enfants, conformément à la loi. Dès lors, le comité pour le retrait d’urgence des enfants de la rue mis en place par le Ministère de la Femme, de la Famille, de l’Enfant et de l’Entreprenariat Féminin (MFFEEF) aidé par les forces de l’ordre, procède actuellement à la rafle des jeunes mendiants qui sont regroupés au niveau du centre « ginndi » de Dakar avant d’être remis à la disposition de leurs parents. Cette grande décision de l’Etat, diversement appréciée, fait couler beaucoup d’encre et de salive, surtout du côté des religieux et des hommes politiques. Il est de ce fait nécessaire, en nos qualités d’éducateur, d’historien et de membre du Réseau des Enseignants de l’APR, d’apporter les précisions nécessaires pour une meilleure appréciation de cet acte à la fois politique et humaniste. Pour ce faire, une analyse exhaustive du système éducatif sénégalais englobant l’historique, les enjeux, les perspectives, les contraintes et les stratégies de solution, demeure indispensable.

L’Education, selon Emil Durkheim, « est l’action exercée par les générations adultes sur celles qui ne sont pas encore mûres pour la vie sociale ». C’est un ensemble de principes moraux, civiques, sanitaires et intellectuels inculqués à l’enfant pour son insertion harmonieuse dans la société en général et dans le milieu auquel il est particulièrement destiné. Cette Education diffère en finalités et en méthodes à travers l’espace et le temps. Chaque société a sa forme spécifique d’éducation qui est en fonction du type d’homme à former pour ses besoins stratégiques, sociopolitiques, économiques et culturels. Cette vision reste valable même si les fulgurants progrès des technologies d’information et de communication font actuellement du monde, un village planétaire. Ce n’est donc pas étonnant que le Sénégal ait son système éducatif différent de celui de l’Allemagne, de la Chine…

En effet, nous sommes dans un pays negro-africain et subsaharien qui est ouvert à l’Europe et aux Amériques par l’Océan Atlantique. En outre, le Sénégal a connu la traite négrière arabe, le commerce triangulaire euro-américain et la colonisation française. Enfin, c’est une nation laïque composée environ de 95% de musulmans et de 05% de chrétiens dont souvent les pratiques ont des relents animistes. Il est donc aisé de comprendre la complexité et les contradictions énormes de notre système éducatif. La majorité des sénégalais pensent en wolof, prient en arabe et travaillent en français. Il y a ainsi trois formes d’éducations qui se côtoient et se mélangent de façon hétérogène dans la tête de nos enfants et qui ont un impact réel sur leur personnalité : l’Ecole Coranique, l’Ecole Française et l’Education Traditionnelle reçue à la maison et dans la rue. Au moment où l’Ecole Française Publique plaide pour une éducation laïque et démocratique où tous les enfants ont les mêmes chances, l’Enseignement Coranique traditionnel continue à envoyer ses élèves dans les rues pour mendier de la nourriture et de l’argent. Et cette mendicité, selon ses défenseurs, aurait une certaine valeur éducative. Qu’en est-il réellement ?

En Afrique précoloniale et particulièrement au Sénégal, la mendicité était un procédé pédagogique pour l’Education des enfants et avait aussi, dans une certaine mesure, des vertus thérapeutiques.

Ainsi, chez les wolofs, les sérères et d’autres ethnies sénégambiennes, la circoncision était plus une étape de passage de l’enfance à la maturité qu’une simple action chirurgicale. C’était une initiation à la vie des adultes. Les enfants circoncis, à l’âge de 18 ans environ, étaient isolés des villages et installaient leur campement, fait de paille et de branches d’arbre, dans la brousse jusqu’à la guérison totale. Ces jeunes étaient sous les ordres des « selbe, bootal et prêtres-guérisseurs qui en assuraient l’éducation et la sécurité. Pendant toute cette période qui durait plus d’une lune, ces adolescents subissaient des épreuves d’initiation qui forgeaient leur personnalité pour une insertion harmonieuse dans la société. Parmi ces épreuves, l’on peut citer : le vol nocturne de volailles et de caprins, la chasse d’oiseaux et de petits rongeurs, la mendicité de la nourriture, etc. Le vol était recommandé pour cultiver la ruse, l’audace et l’attention. La chasse favorisait la vitesse, l’adresse et le courage. La mendicité, elle, était considérée comme un moyen d’installer chez ces jeunes la modestie et l’humilité qui faisaient partie des vertus de la vie en société.

Il était aussi recommandé à la femme ayant mis au monde des jumeaux, que lorsque l’un d’eux tombait malade, de mendier le vendredi matin du céréale pour lui préparer une bouillie. Cette nourriture mendiée était perçue comme un remède efficace pour la maladie de l’enfant. Quand enfin une personne était atteinte d’angine ou d’oreillon, il lui était conseillé d’aller mendier une boulette de nourriture dans une maison où elle n’avait auparavant jamais mangé quelque chose. Cette boulette de couscous ou de riz avalé, suffisait à guérir l’infection. Voila les deux cas de la mendicité traditionnellement tolérée chez nous pendant la période précoloniale.

Par ailleurs, avec l’avènement de l’Islam et son entrée au Sénégal, depuis le 11° siècle, des écoles coraniques se sont créées au Fouta puis partout dans le pays. La plus célèbre était certainement celle de Khaly Omar Fall du village de Pire situé à une dizaine kms de Tivaouane. Depuis lors et malgré la colonisation française, des daras sont installés dans toutes les villes et dans tous les villages. Au début, pour nourrir les taalibe de ces daara, les maîtres coraniques leur faisait cultiver de grands champs de mil pendant l’hivernage et particulièrement les après-midi des mercredis. Avec l’augmentation des effectifs, surtout en milieu urbain, Il leur était demandé de mendier de la nourriture dans les maisons parce que les espaces cultivables devenaient de plus en plus rares et que les parents des enfants ne participaient ni en nature ni en espèce à l’alimentation des enfants. Les marabouts étaient laissés à eux-mêmes ; ils s’occupaient seuls de l’éducation, de l’enseignement, de la santé, du logement, de la sécurité et de l’alimentation de leurs taalibe.

Il est aussi important de noter que, jusqu’à une époque récente, précisément vers les années 50, les daara étaient plus fréquentés que les écoles françaises considérées par beaucoup de musulmans comme des écoles chrétiennes (daara nasaraan). Certains de nos parents interdisaient même à leurs enfants d’user des mots français en parlant avec eux. La mendicité était une nécessité pour nourrir ces jeunes taalibe qui ne mendiaient que pendant les heures de repas pour uniquement avoir de quoi manger. Ils consacraient les 4/5 de leur temps à l’apprentissage du sain Coran dans les daara. En conséquence, hormis les cas précités, toutes autres formes de mendicité étaient bannies par la société. Mêmes les personnes qui souffraient d’un handicap physique réel étaient gérées et couvées au sein de leurs familles respectives. C’était une honte pour une famille d’abandonner un parent infirme dans la rue. En outre, au niveau de chaque village, les habitants avaient développé des mécanismes de solidarité et d’entraide qui permettaient à tout un chacun, de subvenir discrètement à ses besoins alimentaires les plus élémentaires, dans la sauvegarde totale de sa dignité. Les formes de cette solidarité pouvaient varier d’une ethnie à une autre, d’une contrée à une autre.

Cette forme de mendicité, sous tendue par des principes pédagogiques ou thérapeutiques s’oppose diamétralement à celle d’aujourd’hui. En fait, avec la pauvreté, la mendicité est devenue une profession en Afrique et particulièrement dans les pays musulmans. Dans les rues de Dakar, les mendiants pullulent comme des mouches : jeunes garçons et filles, handicapés moteurs et visuels, hommes et femmes valides forment le décor criard des artères de la capitale. Cependant, tous ces demandeurs d’aumône ne sont pas des sénégalais. On y trouve beaucoup de guinéens, de bissau-guinéens et de maliens. Des enquêtes ont permis de savoir que la majeure partie des enfants de la rue ne sont pas des taalibe. Ils sont recrutés à la frontière avec la Guinée et le Mali par de soi-disant marabouts qui les débarquent dans les centres urbains et les jettent dans la rue à la quête de pitance monétaire.
Chaque enfant doit impérativement verser quotidiennement une somme allant de 500F à1000F sous peine de subir des punitions corporelle sévères. Il est fréquent de voir des traces de coups sur leurs corps. Ils passent souvent la nuit dans les rues et sont à la merci des malfaiteurs. Ils sont victimes d’abus sexuels, ils peuvent devenir voleurs, ils peuvent servir de relais aux trafiquants de drogue. Les parents qui ont autorisé cette traite de leurs propres progénitures ne reçoivent en contrepartie que la maudite somme 50 000F par an de la part du marabout. Cette pratique ne peut, en aucune manière, avoir des justifications religieuses ou traditionnelles acceptables. La nourriture de la famille n’incombe pas à l’enfant mais plutôt à ses parents. La place de l’enfant est à l’école.

Maintenant, la question fondamentale que tout un chacun doit se poser est : l’Etat doit-il abandonner une partie des enfants dans la rue alors que l’autre est à l’école ? Ces derniers qui vivent avec leurs parents à la maison, apprennent à l’école française ou coranique du quartier les règles de la vie et de la religion pour une insertion sans faille dans la société, sont logés, nourris, soignés, éduqués, sécurisés et affectivement couvés. Au même moment, d’autres enfants passent toute la journée dans la rue. Ils n’ont personne pour les protéger et s’occuper de leur santé. Ils sont abandonnés à leur destin comme des damnés ou des êtres maudits. Ils sont à la merci de tous les malfaiteurs et sont exposés à tous les dangers et tentations liées à leur sort. Dans ces conditions, aucune raison ne peut être valable pour laisser ces innocents dans les rues, la mendicité n’ayant plus les mêmes vertus d’antan. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la démarche de l’Etat de les en extirper pour leur rendre leur dignité humaine.

Cependant, cette décision du chef de l’Etat ne peut pas faire l’unanimité compte tenu de l’intérêt des uns et de l’inquiétude des autres. En effet, Ces faux marabouts du Fouladou et des pays limitrophes qui convoyaient des centaines d’enfants mendiants à Dakar, verront leur ignoble activité tomber à l’eau. Ces trafiquants d’enfants doivent cesser ou pourrir en prison. Par ailleurs, l’inquiétude des maîtres des daara traditionnels peut être compréhensible : ils sont laissés à eux-mêmes sans appui considérable de l’Etat, sans participation financière des parents qui ont totalement démissionné de l’éducation de leurs progénitures par ignorance ou par pauvreté. Notons, en outre, les daara confrériques où le père de famille, par excès d’allégeance ou par fanatisme vis-à-vis d’une secte religieuse, pousse son adoration jusqu’à livrer définitivement son enfant de bas âge, entre les mains d’un guide qui en fait son « esclave » à vie.

Devant cette situation inacceptable, l’Etat est dans l’obligation d’intervenir pour imposer le respect des droits fondamentaux de l’enfant. En effet, l’enfant a droit à une éducation, à un logement, à des soins médicaux, à une alimentation saine. Faire travailler un enfant dans cette pire forme est condamnable. La place de l’enfant est à côté de ses parents. L’enfant est un trait d’union entre le père et la mère. Et comme le dit le brillant journaliste Babacar Justin Ndiaye : « Le temps de l’enfance est synonyme d’amour parental, de protection familiale et de joie torrentielle ». Partant de là, la décision du Président de la République d’interdire la mendicité des enfants, est à saluer car elle permettra de corriger une injustice et de donner à tous les enfants du pays les mêmes chances.

Pour réussir cette mission, le gouvernement, par le biais du Ministère de l’Education Nationale et après une large concertation avec les milieux religieux et tous les acteurs directement concernés, a pris la décision de mettre sur pied et progressivement des daara modernes comme alternative à ceux dits traditionnels. Cette nouvelle offre éducationnelle aura comme particularité innovante un module d’enseignement qui intègre le français, l’anglais, l’arabe, les langues nationales, l’enseignement coranique et la formation professionnelle. Ce sera un enseignement public où les enseignants qui seront des fonctionnaires, bénéficieront d’une formation initiale et continue qui leur permettra de bien mener leurs activités pédagogiques. Les enfants qui sortiront de ces daara modernes, bien outillés religieusement et professionnellement, pourront continuer leurs études dans l’enseignement moyen secondaire. Ils pourront aussi chercher directement un emploi libre ou dans le tissu formel.

En dernière analyse, le meilleur pour nos enfants, c’est une éducation sans mendicité. Le meilleur pour nos enfants, c’est une éducation conforme à nos réalités socioculturelles. Le meilleur pour nos enfants, c’est une éducation qui intègre l’enseignement de la religion. Le meilleur pour nos enfants, c’est une éducation par nos langues nationales. Le meilleur pour nos enfants, enfin, c’est une éducation qui aboutit à la maîtrise d’une profession.

Pr. Lamane Ndiaye
Coordonnateur de la cellule de
Communication du Réseau National des Enseignants de l’Apr






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