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Égypte : l'armée, acteur controversé de la transition

le 23 Mai 2012 à 08:46 | Lu 401 fois

- Les rapports entre l'armée égyptienne et les acteurs de la révolution se sont détériorés. Les Frères musulmans défient de plus en plus ouvertement le CSFA.


Égypte : l'armée, acteur controversé de la transition
Seize mois après la chute de Hosni Moubarak, le divorce semble consommé entre l'armée égyptienne et les forces politiques qui ont conduit la révolution. Tandis que les jeunes activistes de la place Tahrir réclament sans relâche la remise du pouvoir aux civils, les Frères musulmans défient de plus en plus ouvertement le Conseil suprême des forces armées (CSFA). Ces derniers jours, les états-majors de plusieurs concurrents ont ainsi mis en cause la neutralité de cette instance, l'accusant d'appuyer en sous-main la candidature de l'ancien général Ahmed Chafiq et de vouloir truquer le scrutin. Une stratégie de la tension qui, aux yeux de certains observateurs, pourrait bien faire déraper l'ultime étape du processus de transition engagée le 11 février 2011.

Entre le CSFA et la place Tahrir, l'histoire avait pourtant commencé sous les meilleurs auspices. Le soir du 28 janvier 2011, lorsque leurs blindés se déploient dans le centre du Caire après des heures d'affrontement sanglant entre les contestataires et la police, les militaires sont accueillis en sauveurs. Aux yeux des Égyptiens, l'institution militaire jouit en effet d'un prestige rarement entamé depuis le renversement de la monarchie par les officiers libres en 1952 et l'affront infligé à Israël durant la guerre d'octobre 1973. Tout au long des années 2000, l'armée a en outre su marquer une certaine distance avec le régime du raïs, déplorant le développement de la corruption et faisant connaître son hostilité au projet de transmission du pouvoir présidentiel à Gamal Moubarak.

Mais, passé la lune de miel des premières semaines, l'étoile du CSFA pâlit à mesure que ses rapports avec les acteurs de la révolution s'enveniment. Au printemps 2011, c'est d'abord la frange laïque et libérale qui réinvestit la place Tahrir pour dénoncer le calendrier de la transition défini par les militaires, qu'ils accusent de vouloir s'accrocher au pouvoir. La suspicion dont l'armée fait l'objet ne cesse, dès lors, d'enfler, alimentée par la fébrilité manifeste des généraux - et parfois par leur maladresse. «Les officiers du CSFA, qui ont été marginalisés de la vie politique tout au long de la présidence de Hosni Moubarak, n'ont aucune expérience du gouvernement civil, plaide Bahy Eldin Al Sayed, général de l'armée de l'air à la retraite. C'est sans doute la raison pour laquelle ils ont parfois donné le sentiment de tâtonner.»

Sanctuariser ses prérogatives
En novembre, alors que les Frères musulmans semblent assurés de remporter les élections législatives, l'armée met ainsi le feu aux poudres en faisant fuiter un projet d'«amendements supra­constitutionnels» destiné à sanctuariser ses prérogatives. Le texte prévoit notamment de donner au CSFA la haute main sur l'élaboration des futures institutions ainsi que la maîtrise du budget militaire et un droit de veto sur toutes les questions relatives à la défense nationale. Aux yeux des islamistes comme des jeunes révolutionnaires, qui veulent en finir avec le régime militaire en place depuis soixante ans, le projet est irrecevable. Plusieurs dizaines de milliers de personnes se regroupent place Tahrir, de violents affrontements éclatent. On dénombrera 36 morts et 1250 blessés avant que l'armée se résigne à faire marche arrière.

Promesse de retrait

«C'est à partir de ce moment, et plus encore après la large victoire des islamistes aux élections parlementaires, que les officiers du CSFA ont commencé à perdre patience, analyse Mosallam Talaat Ahmed, major général de l'infanterie à la retraite. Après s'être engagés si clairement pour protéger la révolution, ils n'ont pas compris qu'on se mette à les accuser de tous les maux ni qu'on salisse l'honneur de l'armée.» Le dialogue laborieusement entamé avec les Frères musulmans se grippe alors, pour céder la place à un face-à-face de plus en plus rugueux. Au printemps, le CSFA invite les acteurs de politiques à «ne pas oublier les leçons du passé» - allusion transparente à la brutale répression dont la confrérie a été victime tout au long de son histoire. Celle-ci réplique en accusant l'armée de perpétuer le régime de Moubarak et appelle ses partisans à «achever la révolution».

«Face à certains partis politiques irresponsables, le CSFA est désormais impatient de rendre le pouvoir aux civils, croit savoir Mosallam Talaat Ahmed. Mais il entend partir la tête haute et pas dans n'importe quelles conditions.» Avant de se retirer, les militaires souhaiteraient obtenir l'assurance que le budget de la Défense ne fera pas, à l'avenir, l'objet de débats publics devant le Parlement. Ils voudraient aussi conserver le contrôle du vaste com­plexe industriel qu'ils ont développé, depuis le milieu des années 1970, tant dans le domaine civil que militaire. Les revenus de cet empire, qui va de l'assemblage de téléviseurs à la construction de routes et de logements en passant par la mise en bouteilles d'eau minérale ou la distribution de pain, contribuent en effet à financer le développement de l'armée. «Or, relève la consultante française Sophie Pommier, la préservation d'un tel secteur protégé semble difficilement compatible avec les projets de libéralisation économique portés par les Frères musulmans.»

Loin de s'apaiser, la tension redouble, alors que l'armée doit en principe réintégrer ses casernes le 1er juillet. Dimanche soir, pour la première fois depuis le début de la campagne, le candidat de la confrérie a paru viser les officiers du CSFA en assurant que «les responsables des crimes commis contre les jeunes révolutionnaires devront répondre de leurs actes». Une menace qui, selon Mosallam Talaat Ahmed, revient pour les Frères à «jouer avec le feu»…



Par Cyrille Louis


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