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El Hadj Ibrahima DIOP Professeur des Universités Fastef

Le message de Goethe à l’Islamophobie et à la violence religieuse
Nous voudrions faire quelques remarques: Goethe, fils de protestant a porté un discours sur l’Islam et pour l’Islam à un niveau que bien des Musulmans de mon genre n’ont pu faire, quand il fallait et comme il le fallait. Goethe est un penseur allemand du 18ème siècle, son message sur l’Islam peut apporter bien des enseignements sur les tueries de Paris, un temps qui ne fut pas le sien, mais que le penseur voyait venir, mettant ainsi en première ligne la proximité entre sa vision de la religion et l’essence de l’Islam. Dans le Diwan : le poète disait : « Si l’Islam veut signifier Paix, nous mourrons tous dans cette religion ».


Rédigé par leral.net le Dimanche 18 Janvier 2015 à 17:03 | | 0 commentaire(s)|

Notre deuxième remarque est la suivante : Ce texte est un condensé d’un article, publié en 2001 dans la revue Ethiopiques sous le titre LINEAMENTS D’UN DIALOGUE DES RELIGIONS DANS LA PERCEPTION DE L’ISLAM PAR GOETHE (Ethiopiques numéro 66-67, Dakar P. 239-256).Le dit article a été fortement suggéré par mon oncle, le Professeur Ibrahim Mahmoud Diop dit Baraham, en présence du Dr. Cire Ly, tous les rappelés à Dieu. Leur absence dans le débat en cours nous manque.
Notre dernière remarque qui nous importe le plus en tant que Sénégalais, est celle-ci : la suite qu’il convient de donner aux attentats de Paris requiert pondération et sapience. Il n’existe plus de crises locales, mais des manifestations locales de crises universelles. Tel est à mon avis le sens qu’il conviendrait de donner à la visite à Paris du Président Macky Sall. A ce titre, il fallait bien qu’il y soit. Il faut bien s’abstenir de faire de la religion rien que le prolongement de nos ambitions, adversités et aspérités politiques. Que faut-il s’empêcher de faire et de dire ? S’abstenir de faire l’amalgame !
Je m’en remets à Goethe en pensant à cette phrase dans Maximes et réflexions qui lui ressemble au plus profond de lui-même :
« La haine de l’étranger qui dérive d’un sentiment national excessif est chose curieuse. Elle s’exprime avec le plus de véhémence dans les milieux les plus bas de la société. »
Dans le Diwan, il écrivit :
A Dieu est l’orient !
A Dieu est l’occident !
Les contrées du Nord et du Sud
Reposent dans la paix de ses mains
(Goethe : Divan occidental-oriental)

Liberté de conscience et tolérance religieuse sont des principes fondateurs de la philosophie des Lumières. La reconnaissance de ces valeurs suprêmes, fondées sur l’exercice sans entraves de la liberté de culte a accompagné la lutte des philosophes des Lumières contre le fanatisme religieux, tout cela au nom de la Raison. Cette révolution majeure ne s’est pas arrêtée à ce stade. Certains penseurs sont arrivés à dire et à faire croire que sans liberté de conscience et sans tolérance religieuse. Il n’y a pas véritablement de foi religieuse salvatrice. Goethe s’est approprié cette vision et l’a élargie.
Dans l’œuvre colossale de Goethe, l’idée est très répandue, que l’exclusion et le fanatisme de type social ou religieux ont pour cause principale l’ignorance. Mais Goethe ne fut pas qu’un simple adversaire des haines nationale, sociale et religieuse. En réalité, il est un farouche opposant des dogmes, surtout quand ceux-ci ne se nourrissent que de la seule sève des barrières et autres haines ethniques, sociales et culturelles.
Mais qui a pu pousser Goethe, fils de protestant à s’orienter si intensivement vers une religion apparemment aussi lointaine que la sienne, au point de faire dire à certains que l’intérêt qu’il porte à Islam dépasse les limites de la sympathie ?
On peut déjà entrevoir que la relation de Goethe avec la religion des Musulmans a un triple intérêt : théologique (monothéisme), philosophique (nature et philosophie chez Goethe) et esthétique (La sublime beauté du Coran et la perfection poétique de ce livre Saint).
Bien plus qu’une curiosité intellectuelle d’un classique embarrassé et dépassé par les troublantes questions de son temps, nous pouvons concevoir ce triple intérêt comme un des fondements du nécessaire dialogue interreligieux. L’actualité de Goethe réside dans le potentiel de dialogue intellectuel et de tolérance religieuse qui transparaissent dans sa relation avec l’Islam.
C’est d’abord son coreligionnaire, le protestant Herder qui attira l’attention de Goethe sur l’Orient, le monde arabe et l’Islam. C’était durant leur ardente jeunesse des années 1770. Ces années de Strasbourg correspondent dans la pensée de Goethe à l’époque de la révolution littéraire du Sturm und Drang et à la recherche de la poésie nationale. C’est dire que c’est au moment où Goethe essayait d’asseoir les bases d’une littérature nationale allemande, qu’il s’est ouvert aux motifs externes et universels d’une littérature d’émancipation.
C’est sous l’impulsion de Herder que Goethe a pris date avec l’Islam. Ses réflexions sur cette religion participent du même mouvement pendulaire qui traduit un besoin d’équilibre interne entre le général et le particulier, l’international et le national. L’inspiration de Herder ne le quitte plus depuis lors. A 23 ans déjà, Goethe écrit un chant pour le prophète Muhammed. A 70 ans, il est profondément pris par la rédaction et le commentaire du Divan occidental-oriental. Ces deux œuvres importantes, auxquelles il faudra ajouter les notes et autres observations de Goethe sur le prophète Muhammed et l’Islam, constituent la charpente de son dialogue intellectuel avec l’Islam.
C’est un véritable renversement de la grille des valeurs et des jugements de valeur sur le monde arabe et l’Islam qu’opère Herder dans les milieux intellectuels d’Allemagne, en rompant avec la tradition colportée des croisades du Moyen âge :
Tout se passa d’abord sous l’intermédiation de Herder.
La langue des Arabes acquit de la finesse dans les discours imagés et les sentences bien avant de savoir les écrire. Sur leur Sinaï, les Hébreux avaient reçu leur Loi et presque toujours habité entre eux, dès que les chrétiens apparurent et se persécutèrent entre eux, certaines sectes chrétiennes se tournèrent vers eux. Ne fallait-il pas donc nécessairement du mélange d’idées juives, chrétiennes et propres à leurs tribus, sous un tel peuple, dans une telle langue, au bon moment une fleur nouvelle apparut et, quand elle surgit, fût en état de trouver la plus grande expansion à partir de cette pointe de terre entre trois continents, au moyen du commerce, de guerres, d’expéditions et d’écrits ? L’arbuste adorant de la gloire arabe, issu d’un sol si sec, est donc un miracle très naturel, dès qu’apparut l’homme qui sut le faire fleurir.
Au début du septième siècle cet homme apparut, étrange mélange de tout ce que sa nation, son groupe ethnique, son temps et sa contrée pouvait donner, marchand, prophète, orateur, poète, héros et législateur, tout cela à la manière arabe. C’est de la plus noble tribu d’Arabie, conservatrice de l’idiome le plus pur et du vieil objet sacré de sa nation, la Kaaba, qu’était issu Mahomet, jeune garçon de belle mine, pas riche, mais élevé dans la demeure d’un homme considéré.
L’homme d’état et de lettres, le législateur et enfin le chef militaire, ce sont ces principales qualités que Herder découvre chez Muhammed. Ces trois caractères que le prophète des Musulmans unit dans sa personne, est une source qui inspire beaucoup Goethe.
L’estime de Herder pour l’Islam trouve sa cause dans les points suivants ; elle a une source théologique, scientifique, littéraire et linguistique. Le monothéisme que l’Islam recommande, entraîne la sympathie de Herder. En plus de cela, les répercussions sociales positives dans l’organisation sociale de cette religion sont des arguments supplémentaires qui pèsent sur son jugement.
Le développement positif des sciences dans le monde arabe et islamique accentue la sympathie de Herder pour cette civilisation : « Poésie et philosophie, géographie et histoire, grammaire, mathématiques, chimie, médecine ont été pratiquées par les Arabes et dans la plupart d’entre elles ils ont agi sur l’esprit des peuples en inventeurs et agents de diffusion, donc en conquérants bienfaisants »
L’intérêt philologique est tout aussi présent : « La poésie était leur vieil héritage, fille non de la faveur des califes, mais de la Liberté ».Le rapport fécond et intime entre philosophie et poésie que les Arabes ont entretenu, grâce â l’apport de l’Islam, était juste en gestation en ce début du 18ème siècle en Allemagne. En fixant son regard sur une lointaine évolution de plusieurs siècles écoulés, il attend un progrès similaire chez lui en Allemagne, lequel progrès des Arts et Lettres ne verra le jour que sous l’apogée de la littérature et à la philosophie classiques allemande. Philosophie et Poésie devinrent alors les sœurs jumelles de la pensée allemande :
Les jugements, projections et analyses de Herder ont beaucoup inspiré la réflexion de Goethe sur l’Islam. Tous les deux développent presque les mêmes thèmes : l’exégèse et la lecture canonique du Coran, son inspiration monothéiste, l’organisation sociale, politique et administrative sous Muhammed. Tous les deux penseurs partent du principe que la religion s’adresse de façon intégrale au genre et au développement humains.
L’effort intellectuel fourni par Goethe, sous l’influence de Herder, cherche à réhabiliter une religion, que l’on combat en Occident, par ignorance.
L’action de réhabilitation de Goethe vise un but : partager ensemble les valeurs communes. Sous cet éclairage, une religion qui mérite ce nom, vise l’universalité. C’est pour cette raison qu’il s’efforce de comprendre l’Islam.
En 1772, Goethe lit intensivement le Coran traduit par l’Allemand Mergelin
Cette lecture nous amène à tirer ces quelques conclusions partielles. Pour Goethe, les versets 106 et 172 de la Sourate II montrent que la croyance réelle et la vraie observation des règles spirituelles ne se limitent pas à une manifestation extérieure. La véritable foi, qui mène vers la dévotion, n’est pas une question d’apparence. Elle est quelque chose d’infiniment intérieur. Kant ne dit pas autre chose quand, comme Goethe, il s’en prend à l’observation superficielle des règles religieuses :
Les cantiques, les prières, la fréquentation des églises, toutes ces choses ne doivent servir qu’à donner à l’homme de nouvelles forces et un nouveau courage pour travailler à son amélioration ; elle ne doivent être que l’expression d’un cœur animé par la représentation de bonnes œuvres, et l’on ne peut plaire à l’Etre suprême qu’en devenant meilleur.

En s’appuyant sur les versets 109 et 159 de la deuxième, Goethe explicite la représentation de Dieu : Dieu n’a pas de semblable. Il est unique. Dans le même ordre d’idées, les lois de la nature sont une émanation des lois divines. La divinité se révèle aussi dans la nature. Les versets 138 et 174 de la Sourate III, expliquent, dans la compréhension de Goethe, que le message de Dieu se révèle à travers plusieurs langues et chez différents peuples Le verset 174 de la Sourate 5 inspire Goethe dans la délimitation de la frontière entre le mystère et le connu, le secret et le saisissable.
Goethe voit dans l’unité entre Divinité, humanité et savoir technique, la source féconde du progrès humain. Sur un autre registre, il recommande pondération dans la formulation et l’expression d’avis personnel. En outre, il lance un appel à une unité d’opinions, si on arrive à fournir la preuve de la vérité. La diversité et la convergence, la différence et la synthèse des valeurs essentielles dans les croyances, c’est ce que recherche Goethe dans son interprétation de l’Islam : La foi ne s’impose pas à l’homme par la force physique, mais s’acquiert et s’impose d’elle même par la persuasion et la force intellectuelle, qu’elle inspire aux humains. La foi assure des valeurs fortes, que les hommes doivent partager. Un postulat important, posé par Goethe est l’unicité de Dieu et la soumission à Dieu.
C’est folie que chacun pour son cas
Fasse valoir son opinion personnelle !
Si l’Islam veut dire : soumis à Dieu,
Nous vivons et mourrons tous en Islam.
C’est par une remise en question, qu’on peut assurer le progrès humain. Cette remise en question nécessite néanmoins l’observation de certaines règles. Ce n’est pas sur la base de la simple insistance, encore moins sur l’impertinence fondée sur le faire-valoir que l’on arrive à faire triompher la vérité et le progrès. La lutte des idées pour le triomphe de la vérité s’appuie, de l’avis de Goethe, sur la culture du dialogue. Il invite celui qui veut rectifier l’œuvre à obéir aux normes de l’élégance et du style :
Qui entre dans ma maison peut blâmer
Ce que j’ai toléré bien des années ;
Mais il lui faudrait attendre à la porte
Si je refusais de croire à sa valeur.
(Ibid. p. 165)
Hafis et Calderon, deux figures marquantes de la littérature, symbolisent aux yeux de Goethe le pacte d’union entre l’Orient et l’Occident. Hafis (1325-1390), dont le nom littéralement veut dire, celui qui connaît le Coran par cœur, par ailleurs classique du lyrisme perse a inspiré les recueils de vers du Divan de Goethe. Calderon de la Barca est l’un des plus grands dramaturges de la littérature espagnole (1600 - 1681). Son oeuvre El Principe constante fut mise en scène en Allemagne par Goethe lui même, en 1811, à Weimar. Hafis et Calderon abordent essentiellement la question du pouvoir temporel et spirituel. Tous les deux se sont distingués par la qualité hautement religieuse et spirituelle de leurs œuvres.
Les deux classiques, Hafis et Calderon offrent en effet ce qu’ils ont de meilleur, l’art, pour sceller l’union spirituelle entre l’Orient et l’Occident :
L’Orient a glorieusement
Franchi la Méditerranée ;
Celui-là seul qui aime et connaît Hafis
Sait ce qu’a chanté Calderon.
Dans le principe qui dit le Mal se distingue par opposition au Bien. Goethe trouve la possibilité d’absoudre le péché commis. Si on arrive à pécher par ignorance ou par méprise, on peut s’empêcher de recommencer la faute, en se mettant à l’écoute de ceux qui ne portent pas le pêché :
Mais celui qui pèche est en meilleure posture encore,
Il sait à présent distinctement ce qu’ils ont fait de bien.
La question que l’on peut se poser sur la perception de l’Islam par Goethe, renvoie à une autre question qui est la suivante : En quoi la relation de Goethe avec la religion des Musulmans peut-elle être d’actualité dans ce monde contradictoire traversé par deux extrêmes : la globalisation sauvage et son opposé, le repli identitaire. L’universalité de Goethe n’est pas une uniformisation ou un nivellement des valeurs. Elle ne nie pas les différences. Goethe, nul ne peut en douter, ne fut pas adepte du prosélytisme, ni d’un quelconque syncrétisme religieux. Par contre, il a vivement appelé à communier dans et par les valeurs communément partagées. Le sens de son message fut le suivant : Ce qui différencie l’espèce humaine, ne doit pas la désunir.






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