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Fous, prédicateurs et marabouts

Du Congo à Zinguichor au Sénégal, même les "fous" se moquent de l'hôpital. Le dispositif de santé mentale, faute de sous et de médecins, est envahi par les prédicateurs et les marabouts.


Rédigé par leral.net le Lundi 11 Janvier 2010 à 11:40 | | 0 commentaire(s)|

Est du Congo. Des groupes de prières promettent guérison aux malades mentaux. Curieusement, les populations les plus instruites se laissent convaincre.DR.
Est du Congo. Des groupes de prières promettent guérison aux malades mentaux. Curieusement, les populations les plus instruites se laissent convaincre.DR.
Cela fait un moment que le pasteur-guérisseur regarde le ciel en psalmodiant contre Satan. Dans la salle d'attente voisine, deux malades mentaux bavardent. L'un d'eux: "Tu sais pourquoi il pleut des torrents? En bien, les Américains et les Russes, ils se battent sur la lune et ils ont cassé les tuyaux." Parole de fou. Ils se tapent les mains en rigolant. Et à regarder le pasteur hurler sans arrêt, le visiteur étranger pourrait donner raison, non à tort, aux malades mentaux qui attendent leur tour pour la séance de guérison.

Faute de médecins et de sous, les prédicateurs. Nous sommes à Goma dans l'est du Congo. Cette salle de prières tenue par des évangélistes est depuis quelques jours transformée en un centre de soins informel faute de médecins et de sous. Comme s'ils se moquaient de tout le monde, les deux patients continuent leur manège, rient à gorge déployée lorsqu'il s'agit de moquer la transe dans laquelle est engagé le guérisseur. Ce dernier se nomme Prophète Dieudonné; et quand il passe furtivement dans la salle d'attente, il s'écrie: "Diable, sort d'ici." Les deux "dingues", comme on les appelle ici, étouffent malicieusement leur rire, tels des enfants pris en flagrant délit de bavardage. "Dès que je m'absente une seule seconde, nous explique le prophète guérisseur, Satan en profite et s'accapare de leur esprit." L'un des malades à l'humour fou réplique au pasteur: "L'esprit et la tête, c'est le docteur Fa qui est parti avec dans la boîte dans laquelle je les avais mis." "C'est quoi cette histoire de boîte?", questionne le religieux. Réponse: "C'est à toi de deviner, si tu es intelligent..."

"Ceux qui acceptent d'être sauvés guérissent", explique le religieux. Progressivement, on en apprend un peu plus sur cette histoire de boîte et de médecin volatilisés. Le malade taquin, avant de se faire envoyer par sa famille ici, chez le pasteur, avait reçu des soins d'un vrai psychiatre, un enfant du pays formé en Europe avant de repartir, faute de financements."Celui-là, au moins, ne se prenait pas pour Dieu, raconte le malade. Il est parti à Londres, chez les Anglais. Dommage, il rate de très bons matchs; si j'étais lui, je serais parti à Liverpool." Il éclate de rire. On se demande de qui se moque-t-on, enfin!

Ces dernières années au Congo, il faut être effectivement un grand malade pour contester le pouvoir des faiseurs des miracles évangélistes, tant la société les considère légitimes. Ce sont, dans cette ville de Goma, les bonnes familles qui amènent les leurs ici. Les plus pauvres, eux, parce qu'il ne peuvent pas aller au Centre Neuropsychiatrique de Sosame plus au Sud à Bukavu, préfèrent se confier aux puissants sorciers de la région.

Tous sont bêtes, selon le fou. Ingénieur, Hassan fait preuve de résistance politique, lorsqu'il parle de sa maladie et de son environnement social. "Dans cette ville (Goma), ce sont tous des charlatans, des fous débiles qui se comportent comme des gens non-civilisés." D'après ses dires, même sa propre famille reste une "bande d'ignorants": "Chez moi, il n'y a que mon fils aîné qui a la tête, comme moi."

Contrairement à beaucoup d'autres déficients mentaux que les habitants soupçonnent d'être habités par des esprits maléfiques,

Hassan bénéficie d'une réelle indulgence de par son parcours. Les habitants disent de lui qu'il a été frappé par "son intelligence", ou bien par "les Occidentaux". Il adore raconter son histoire: "Je suis rentré de l'URSS en 1984, avec le poison dans la tête. Les Russes m'ont pris pour un Noir américain, et ils m'ont lavé le cerveau. Parce que j'étais très brillant à l'université, en chimie." Le pasteur acquiesce, mais se presse de rectifier: "Le Diable colonise son âme. Je suis venu ici chasser les forces du mal. Dieu m'a donné le pouvoir de les terrasser, alleluia." L'un parle de chimie et de cerveau; l'autre, de diable et d'âme. La tête a parfois ses raisons que la lucidité ignore.

Au Sénégal, le gâchis des hommes à Zinguinchor. Il y eut cependant une époque où la raison de la guérison du malade était au premier plan du dispositif de soins, et cela a marché. Au Sénégal, plus précisément à Zinguinchor, dans la Casamance.

Avant que prédicateurs et marabouts n'envahissent le marché de la santé mentale, le village psychiatrique de Zinguichor a pendant longtemps été un exemple de réussite socio-médicale, sur plusieurs plans: des techniques de soins parfaitement adaptés aux réalités de la société ouest-africaine, sécurisantes pour les patients, portées par des praticiens compétents et motivés, accessibles à tous (un tarif unique d'1 euro 50, quelle que soit la durée d'hospitalisation!), etc. "Un hôpital où tout le monde guérissait", disait-on de ce projet fondé en 1974 grâce au soutien du Rotary Club par le célèbre neuropsychiatre français Henri Collomb, à l'époque professeur à l'Université de Dakar.

Le succès de ce centre psychiatrique modèle reposait sur la vie communautaire, et notamment sur la responsabilisation des malades. Les patients participaient à l'organisation des discussions, chaque malade prenant la parole pour s'exprimer.

De tout cela, il ne reste plus rien maintenant, ou presque. Quand le Rotary Club a cessé de donner de l'argent pour soutenir le projet, l'Etat sénégalais n'a pas jugé utile de poursuivre le financement. Résultat: plus de médicaments ni de soignants! Les anciens patients du village, les associations de défense des malades mentaux (comme l'association pour le suivi et l’assistance des malades mentaux -Assam) n'en décolèrent pas.

Quand la société déforme sa vision des fous. Mais le mal qui ronge la décision publique, en matière de santé mentale, semble profond, puisque c'est l'ensemble de l'opinion qui porte une perception très déformée sur la maladie. Encore une fois, on pourrait donner raison à ce "zinzin" de Médina, à Dakar, qui depuis des années ne sort plus de chez lui de peur des policiers qui lui volent son intelligence. Parole de fou. Mais celle des gens dits normaux n'est pas nécessairement plus rationelle. Récemment, le journal Walf Fadjri lançait un appel des plus étranges en prétendant défendre les droits des "fous" face à un gouvernement insensible. L'éditorialiste écrivait : "Les malades mentaux constituent un véritable danger au Sénégal. Surtout quand on sait que bon nombre d'entre eux tiennent souvent dans leur main des armes : pierres, barres de fer, bâtons, etc. Ils passent la nuit à la belle étoile, le long des artères principales et des boulevards. Certains se promènent en tenue d'Adam en pleine ville. Ce qui est déshonorant pour la dignité humaine. Ce phénomène constitue un danger permanent pour la population. A Rufisque, par exemple, le non-encadrement de ces fous constitue un danger, non seulement pour les populations rufisquoises, mais aussi pour la nation entière (...)".

Une étude franco-africaine menée notamment au Togo a dernièrement révélé que pour beaucoup de personnes, les handicapés mentaux étaient réputés porteurs de pouvoirs surnaturels qui donnent accès à des vérités inaccessibles. La sorcellerie, l’envoûtement, Dieu et les divinités locales ont été de loin les causes supposées du handicap. Allez dire qui est fou dans cette histoire. Bonne année 2010 et à bientôt.

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