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Grasso : «Les mafias ont subi des coups très durs»

le 17 Juillet 2012 à 09:15 | Lu 426 fois

Affaiblies par les assauts de la justice italienne, ces organisations multiplient les alliances transnationales. Entretien avec Pietro Grasso.


Grasso : «Les mafias ont subi des coups très durs»
Le procureur italien Pietro Grasso dirige le parquet national antimafia.

LE FIGARO.- Vingt ans après l'assassinat des juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, peut-on dire que la mafia a été battue? Est-elle encore dangereuse?

Pietro GRASSO.-Cosa Nostra, la mafia sicilienne de Toto Riina, a subi des coups très durs qui ont considérablement limité sa capacité militaire, son enracinement sur le territoire. Nombre d'enquêtes sont en cours. Elles nous font espérer d'arriver prochainement à la victoire définitive. Mais il reste encore beaucoup à faire. Sur le terrain, un seul chef historique est encore en liberté (Matteo Denaro Messina à Trapani, NDLR). Son rôle de commandement est beaucoup affaibli. Il n'exerce pratiquement plus aucun pouvoir.

Vous avez déploré que la confiscation des biens mafieux ne soit pas gérée comme elle devrait. Pourquoi?

Plus de quarante milliards d'euros de biens mafieux de toutes sortes ont été saisis en quatre ans: terrains, immeubles, sociétés, véhicules. Ils ont été confiés à des coopératives de jeunes gérées par des associations antimafia. C'est un grand espoir et pour nous un grand succès. Mais ces biens ne sont pas gérés comme il faudrait. Trop de temps se passe entre la saisie et la confiscation effective. Ces biens se détériorent. Il faut les entretenir, lever les hypothèques, enquêter sur les patrimoines pour établir si ces hypothèques sont réelles ou contrefaites. Cela exige des ressources humaines et financières que nous n'avons pas toujours.

Et les autres mafias?

La Camorra napolitaine a subi aussi des coups très durs. Le clan des Casalesi, le plus dangereux, a été détruit, éliminé, ses biens séquestrés. C'est un très grand succès. Quant à la N'Drangheta calabraise, elle accuse elle également des revers sérieux. Son enracinement est combattu avec efficacité non seulement en Calabre, mais aussi à Milan, dans le Piémont, en Ligurie. Les projecteurs sont tous braqués sur cette mafia qui reste pour le moment la plus puissante, la plus dangereuse. Elle domine le trafic de cocaïne, mais elle étend aussi son pouvoir vers d'autres activités criminelles, en Italie et à l'étranger.

Dans votre dernier livre, vous insistez beaucoup sur le fait que «la mafia du XXIe siècle est transnationale».

Le parquet national antimafia que je dirige a établi avec certitude qu'il existe des rapports opérationnels stables entre les mafias italiennes et les plus importantes organisations criminelles internationales, qu'il s'agisse des mafias turque, russe, nigériane, albanaise, de celles des pays d'Europe de l'Est ou des cartels colombiens et mexicains, sans parler de la Cosa Nostra américaine.

Tous sont insérés dans une trame organique de réseaux criminels liés par des accords pour gérer en commun des affaires illicites, pour coordonner le recyclage des gains illicites et le partage des marchés et des zones d'influence. Les enquêtes les plus récentes font également état de rapports entre criminalité organisée et formations terroristes comme les Farc, l'ETA ou encore al-Qaida. Trafic de drogue, d'armes, d'explosifs, de déchets, trafics d'êtres humains, faux documents et recyclage d'argent font partie de leurs activités communes. Les mafias transnationales sont devenues une menace pour la paix, la sécurité et l'autorité des États.

Quels nouveaux trafics retiennent votre attention?

Sans aucun doute celui de la contrefaçon et du trafic des médicaments de fraude, qui est très dangereux pour la santé. Il implique des réseaux très organisés qui assurent la transmission entre les pays producteurs comme la Chine ou l'Amérique latine, et les marchés européens ou américains. C'est certainement l'un des trafics les plus actifs. Les mafias se sont rapidement converties à la mondialisation des marchés.

Les législations sont-elles adaptées à ces nouveaux trafics?

La législation italienne est à l'avant-garde. Depuis sept ou huit ans, elle s'est adaptée à ce nouveau trafic en reconnaissant le délit d'association de malfaiteurs aux fins de trafics de contrefaçon. Cela confère à nos équipes les instruments juridiques nécessaires pour débusquer les réseaux les plus dangereux.

Pensez-vous que l'Europe dans son ensemble, la France en particulier, ait bien pris la mesure de ce danger?

Il serait souhaitable que tous les pays prennent conscience de la gravité de ce danger comme l'Italie l'a fait. Les réseaux criminels profitent des différences de législations pour se développer dans les pays dont les lois ne sont pas aussi contraignantes que les nôtres. Il est absolument nécessaire que l'Europe se dote de lois homogènes pour pouvoir renforcer la coopération internationale, s'agissant en particulier de la séquestration de biens. Avec nos collègues français, c'est un sujet que nous avons plusieurs fois évoqué. Il faut encore renforcer notre coopération dans le domaine informatique pour pouvoir enquêter avec plus d'efficacité sur les patrimoines mafieux.


Par Richard Heuzé