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Guiro, une force tranquille au milieu des turbulences

C’est presque dans l’anonymat, en tout cas dans une pesante indifférence de nos compatriotes avant tout passionnés par la traque des dignitaires de l’ancien régime, que s’est tenu le weekend dernier, au Grand Théâtre, le 10ème congrès de la Confédération Nationale des Travailleurs du Sénégal (CNTS). Fini le temps où ces assises étaient un véritable évènement national mobilisant des milliers de militants, charriant des enjeux politico-syndicaux de toutes sortes, lourd de dangers à la mesure de la violence presque consubstantielle à la lutte syndicale ou au syndicalisme tout court.


Rédigé par leral.net le Dimanche 25 Novembre 2012 à 21:39 | | 0 commentaire(s)|

Guiro, une force tranquille au milieu des turbulences
On est bien loin du temps où le Renouveau syndical initié, théorisé et mis en pratique par le défunt et non moins charismatique Madia Diop, figure emblématique du syndicalisme sénégalais de l’après indépendance, sonnant le glas de la participation responsable, a changé complètement les donnes entre le pouvoir politique et le monde syndical. La CNTS a bel bien tourné une page importante de son histoire, en devenant une centrale syndicale « normale », attachée à sa mission primaire : défendre les intérêts matériels et moraux des travailleurs. Loin des chapelles politiques et des manœuvres politiciennes qu’elle a souvent assumées, notamment sous le régime socialiste, la CNTS a retrouvé son ancrage « social » en jetant aux oubliettes son manteau politique dont elle s’était revêtue, se déroutant de sa mission essentielle : la défense des travailleurs et la promotion du travailleur.

Il y a dix ans, peu avant la mort du mythique Madia Diop, Mody Guiro avait, à force patience et de persévérance, hérité d’habits taillés sur-mesure, tellement la confiance de son mentor lui était acquise. Il avait travaillé sous son aile protectrice, subi les turpitudes de l’omnipotent Madia, abonné aux « faits du Prince », plongé dans le fatras des coteries les plus loufoques, les voltes faces les plus imprévisibles. Malgré cela, il est resté jusqu’à la fin de ses jours ce grand stratège qui tirait toujours son épingle du jeu dans ses relations avec le pouvoir politique. Communiste dès sa tendre jeunesse, Madia a appris et retenu de ce parcours formateur, le sens tactique, la capacité à gérer les contradictions, avec endurance. Il était suffisamment fort pour déjouer les coups de boutoir du puissant Jean Collin dont il était devenu la bête noire et le souffre-douleur. Collin avait, semble-t-il, juré que jamais, de son vivant, Madia ne présiderait la Centrale syndicale affiliée au PS. Mal lui en avait pris car, au fameux congrès de mars 1982, Madia avait inversé les tendances et mis à profit le soutien indéfectible de la « classe ouvrière », pour bouter hors de la Bourse du Travail la tendance participationniste de Babacar Diagne soutenu à bout de bras par le même Jean Collin.

Naissance du Renouveau

Le Renouveau syndical venait de naître avec le sentiment d’une historique et radicale rupture, mais qui se révélera plus tard bien factice. En effet, même si le secrétaire général avait coupé le lien ombilical avec le pouvoir politique en renonçant au poste ministériel contrairement à ses prédécesseurs Doudou Ngom et Babacar Diagne, Madia recevra en échange un non moins juteux poste de député vice-président de l’Assemblée nationale, avec tous les avantages afférents. Sans compter qu’il avait été nommé inamovible président du conseil d’administration de l’Ipres et qu’il était toujours membre du bureau politique du Parti Socialiste… Allié essentiel du Président Diouf, il gardait en même temps l’estime du monde syndical, une posture ambivalente qui aurait discrédité tout autre dirigeant syndical que lui. Seule la montée en flèche d’autres dirigeants comme Mademba Sock, Mamadou Ndoye, Iba Ndiaye Djadji, aura contribué à amoindrir l’influence et le leadership que Madia avait imprimés dans la sphère politico-syndicale nationale.

Suivant ou subissant avec abnégation et patience toutes ces péripéties, Mody Guiro se mit totalement au service de son maître, dont il fut le confident, le conseiller occulte et l’exécuteur des tâches délicates. On le disait sans charisme et sans étoffe. Mais il sut esquiver toutes les flèches assassines que lui destinaient d’abord ses propres camarades de la Centrale. Au point que ceux-ci, excédés par l’extraordinaire ténacité de Guiro, durent quitter la barque dans des conditions souvent rocambolesques, accusés à tort ou à raison de détournement, de concussions et d’alliances contre nature. Qu’ils s’appellent Ibrahima Sarr, Assane Diop, Fambaye Fall Diop, Cheikh Diop, et tant d’autres successeurs potentiels du baron syndical, leur sort est quasi identique : partir sans gloire avec, collée à l’épaule, une étiquette peu reluisante d’ingratitude envers le bienfaiteur Madia. Mody Guiro n’en a eu cure. Il continua de tisser sa toile jusqu’au moment où le vieux leader, sentant ses forces l’abandonner, alité par une longue maladie et après avoir perdu tous ses oripeaux, décide au cours du congrès historique de lui transmettre le flambeau.

Victoire à la Pyrrhus

Guiro l’héritier incontesté et incontestable, l’homme des consensus, indolent, à la limite soporifique devint en 2002 le timonier d’une barque affaiblie par l’Alternance de 2002 qui a rejeté son allié socialiste dans l’opposition. Mais les luttes byzantines dans une centrale déjà largement concurrencée par l’arrivée sur le « marché » de la contestation syndicale de nouvelles centrales ne lui ont pas, loin s’en faut, facilité la tâche. Il s’y ajoute la fermeture de nombreuses usines de pêche avec son cortège de licenciements, le délitement du tissu industriel avec son lot de suppressions d’emplois, l’émergence de nouvelles figures syndicales au discours plus porteur… Tous ces facteurs négatifs auront presque assimilé l’avènement de Guiro à une sorte de victoire à la Pyrrhus. Il est vrai que les dérapages du régime wadiste avec sa sinistre entreprise d’isolement et de déstabilisation de la CNTS auront contribué à redonner des couleurs à une centrale qu’on disait engagée dans une spirale de dépression. En effet, la création de la CNTS FC dans les funestes conditions qu’on sait, la marginalisation de la CNTS par le pouvoir d’alors et les départs massifs de dirigeants historiques autant que le manque de relief de son nouvel héritier, auront plongé la CNTS dans une lourde torpeur. Guiro mit à profit cette période de difficile passe pour renforcer son ancrage international, notamment par un partenariat conséquent avec le BIT et l’OIT, promouvoir des projets professionnels d’activités pratiques et productives, des chaînes de production et des cycles de formation, notamment en direction des femmes et des jeunes. Il renforçait ainsi le leadership féminin sorti enfin des tâches folkloristes, pour accentuer l’implantation de la Centrale dans les autres secteurs, le tertiaire notamment.

Emiettement syndical

Il est tout de même curieux que la CNTS n’ait pas pu tirer grand profit de l’éloignement temporaire de Mademba Sock du monde syndical engagé à la fois sur le terrain politique et dans des alliances aussi affairistes que politiquement nébuleuses, l’émiettement des centrales. A défaut de s’élargir, la centrale maintint au moins, pour l’essentiel, ses bases. C’est ainsi que lors des élections représentatives d’avril 2011, elle occupa le haut du podium devant l’UNSAS, le CSA, l’UDTS. On pensait la CNTS affaiblie, et les élections de représentativité syndicale la faisaient apparaître comme la première centrale syndicale du Sénégal. Dès lors, elle garda potentiellement toute sa capacité d’action et sa puissance de frappe, face à un pouvoir qui continuait de l’ignorer superbement. La lecture correcte des résultats de cette élection inédite aura dû instruire le pouvoir de Wade guidé par un aveuglement sans pareil, refusant de réserver la primauté dans les négociations à la première centrale auréolée d’une victoire sans bavure.

Perte d’influence

Depuis mars 2012, avec l’arrivée du nouveau pouvoir, qu’elle a soutenu lors de la campagne, la CNTS est restée discrète. Elle a évité le pire en survivant au pouvoir précédent qui voulait l’enterrer. Mais elle n’en a pas pour autant été gratifiée d’un statut d’allié stratégique du pouvoir que lui conféraient ses rapports privilégiés avec le régime socialiste en place. Le PS étant ravalé au rang de partenaire de l’APR dans la coalition gouvernementale Benno Bokk Yaakar. Ayant pris ses distances avec le PS, la CNTS peut enfin jouer son rôle de contre-pouvoir. Mais en a-t-elle vraiment les moyens ? Le nouveau ne s’est pas montré jusqu’ici très enthousiasmé par les appels du pied de Cheikh Diop de la CNTS FC, pas plus d’ailleurs avec une éventuelle alliance avec la CNTS authentique. Qui plus est, l’éclatement du monde syndical qui comprend à ce jour 18 centrales syndicales et une foultitude de syndicats de branches, dont 50 dans le seul secteur de l’éducation ( !), a amenuisé considérablement l’influence de la vieille centrale. Dans le secteur éducatif, la CNTS qui y était représentée par les deux syndicats que sont le Sneel (Syndicat national de l’Enseignement élémentaire) et le Sypros (Syndicat des professeurs du secondaire dont l’ancien leader, M. Assane Diop, aujourd’hui fonctionnaire du BIT à Genève était d’ailleurs présent samedi au congrès) la Cnts, donc, a été dépassée dans le secteur syndical par les nouvelles émergences de leaders syndicaux starisés et « pipolisés ». Ses syndicats manquent singulièrement de visibilité devant le SAES ou le CUSEMS, l’UDEN ou le SUDES entre autres mouvements. Mais bon an mal an, la CNTS continue d’exister forte de son titre de première centrale du Sénégal. Une position dont elle ne semble pas pour autant tirer le meilleur parti, s’illustrer par son leadership.

Encore cinq ans

Pour cinq ans encore, Mody Guiro va plastronner à la tête de la CNTS plébiscité par ses militants devant Cheikh Diop (CNTS FC) Mademba SOCK (UNSAS) et Mamadou Diouf (CSA), ses invités de marque. En effet, cette Coalition des centrales est dirigée par Mademba Sock de l’UNSAS, une centrale pourtant classée deuxième derrière la CNTS lors des élections de représentativité. Elle a quelque chose d’anecdotique au vu des péripéties de l’histoire récente de ces centrales. Et si Guiro a accepté le leadership de Sock, c’est sans doute par modestie et humilité, traits dominants de caractère reconnus au patron de la CNTS. Avec 500 000 salariés tous secteurs confondus, la nouvelle coalition dispose tout de même d’un potentiel électoral fort. UN atout pour obtenir des concessions auprès d’un pouvoir soumis par la crise aux arrêts de rigueur. Mais en laissant Sock en première ligne, Guiro a sans doute renoncé à un important leadership.


Aly Samba NDIAYE
Le Témoin N° 1105 –Hebdomadaire Sénégalais (NOVEMBRE 2012)






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