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L’instauration du visa d’entrée au Sénégal : Immaturité africaine ou amateurisme politique ?


Rédigé par leral.net le Jeudi 9 Avril 2015 à 10:27 | | 14 commentaire(s)|

L’instauration du visa d’entrée au Sénégal : Immaturité africaine ou amateurisme politique ?
L’instauration et la suppression du visa d’entrée au Sénégal n’est pas juste une banale affaire d’intérêt public qui concerne seulement le Sénégal. Il revêt une signification et une portée historique qui dépasse les berges de cette première colonie française d’Afrique de l’Ouest. Cet acte politique ne montre-t-il pas combien les Africains peinent à être indépendants vis-à-vis de l’Occident ?

Pour quelles raisons le visa d’entrée avait été instauré au Sénégal? On aurait vraiment aimé avoir l’argumentaire de ceux qui avaient pensé au départ que c’était la chose à faire, non pas pour attester de la validité ou non de leur point de vue, mais pour mieux comprendre ce qui justifie la reculade des autorités Sénégalaises sur cette question.

En bonne gouvernance, une décision doit être motivée. Et cette motivation, quand elle est bien perçue par le peuple, devient alors un indicateur de bonne ou de mauvaise gouvernance à trois niveaux, à savoir au niveau didactique, au niveau de l’adhésion et au niveau de la sanction. À l’heure du bilan chaque gouvernement élu a besoin de mettre en avant ses réalisations et la cohérence de sa démarche de politique générale, et le peuple de repères décisionnels qui proviennent des actes posés par le gouvernement sortant en vue de sanctionner positivement ou négativement le Chef de l’État qui veut rempiler à sa propre succession. C’est donc pour dire que si certains politiciens pensent que prendre des décisions et les mettre en œuvre est la seule chose qui vaille quand on dirige un pays, c’est parce qu’ils ont une courte vue des besoins et des attentes du peuple qu’ils dirigent.

Pour que le visa d’entrée, instauré tout récemment, soit supprimé si rapidement, il faut que les raisons qui motivaient son instauration ne soient plus valables; ou ne l’aient jamais été d’ailleurs. J’ai de la peine à croire que ceux qui nous gouvernent prennent des décisions sans les avoir murement réfléchis. En effet, si dans les cabinets de consultance, où s’élaborent beaucoup de projets à dimension locale et qui touchent quelques centaines de personnes, rien ne se fait sans études préalables; alors qu’est-ce que cela devrait être pour des politiques à l’échelle nationale qui ont un impact sur toute une nation ?

Bref instaurer cette politique du visa d’entrée au Sénégal en quelques mois, et la mettre à la poubelle par la suite ne me paraît pas sérieux. Avec toute la logistique qui a été déployée pour sa mise en œuvre, il y a vraiment de quoi se questionner sur le rôle des conseillers de nos Présidents de la République. Le site web et ses composantes, les ressources humaines et financières, les efforts de toutes sortes, tout cela pour rien….Quel véritable gâchis! Mais à qui l’imputer ?

1. Le fallacieux argument économique et touristique

Si le président Macky Sall a annoncé la suppression du visa d’entrée, c’est parce qu’il est à l’écoute de ses conseillers, de son entourage et de quelques acteurs économiques du pays qui ont des motivations qui n’ont rien à voir avec les intérêts du peuple sénégalais.

Le principal argument sur lequel semble reposer la justification de cette suppression du visa d’entrée reste lié à des mesures incitatives en vue de relancer le secteur touristique. Si cela est vrai, il fallait y penser bien avant de mettre cette mesure en application. On ne peut pas faire deux pas en avant et trois pas en arrière et vouloir croire qu’on progresse.

De notre humble avis, l’argument économique et touristique évoqué pour justifier cette suppression du visa d’entrée au Sénégal nous parait un fallacieux prétexte; ou du moins du point de vue de l’analyse ne pèse pas lourd par rapport à d’autres intérêts et enjeux, bien plus importants à nos yeux pour le Sénégal et l’Afrique.

Pour le comprendre revenons sur l’historique de l’instauration des visas d’entrée dans les pays indépendants à travers le monde. Si vous faites vos devoirs, en vous informant, vous allez vite vous rendre compte que le visa est, pour les pays qui l'ont instauré, un moyen de contrôler l'immigration. L’argument économique est venu bien après. En effet, les autorités compétentes utilisent le système des visas comme un palier de filtrage pour refuser un visa d'entrée à un ressortissant étranger qui leur semble présenter un risque d'immigration irrégulière ou une menace pour la sécurité du pays.

Concédons à certains politiciens qui confondent pertinence et éloquence, l’argument économique et touristique, en acceptant de passer au crible de la raison critique leur argumentaire. Leur point de vue, qui voudrait que les touristes ne viennent pas à cause du visa d’entrée, ne résiste pas à l’analyse. Au niveau du prix d’abord. La plupart des touristes Canadiens que je connaisse mettent deux ans à préparer leur voyage. Ils économisent sous sur sous pour leurs vacances ou le voyage de leur vie. L’étape du visa, et la dernière étape de leurs préparatifs. À ce stade, ils ont déjà fini d’amasser leur capital voyage (des millions de francs CFA) pour un projet planifié depuis belle lurette.

Donc ce n’est pas un 50 000 FCFA ou un 100 000 FCFA qui vont les dissuader surtout quand ils savent qu’ils leur suffisent juste de payer pour obtenir le visa. Bref, le montant défrayé pour obtenir le visa est très peu dissuasif pour amener un touriste à surseoir à son projet de voyage. Les Africains en sont d’ailleurs une illustration parfaite. En effet, malgré l’augmentation exponentielle des frais de demande de visas d’entrée en Occident, le nombre de demandeurs de visa d’entrée des Africains pour l’Europe et les Amériques n’a jamais diminué.

Par ailleurs, toujours dans le secteur touristique, moult acteurs font des amalgames et versent dans le raccourci en affirmant qu’il y a de moins en moins de touristes à cause du visa d’entrée instauré. Fondent-ils leurs déclarations sur des statistiques valables? Loin s’en faut! Nous sommes dans le pays des impressions, tout est jaugé à l’aune de l’impression, la culture des statistiques étant quasi absente dans ce pays.

2. La réciprocité pour la dignité et l’égalité.

Au-delà des arguments économiques et autres, rien que pour le principe de la réciprocité, je serais mille fois d’accord qu’on impose le visa à tous les Occidentaux, peu importe les sous qu’ils amènent dans ce pays. Pour aller au Canada, on m’a fait subir des batteries de test comme si j’allais sur la lune. Si le Canada et la France veulent protéger leurs populations à tout prix, je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas pour les Africains. À moins que les Africains confirment ce que certains Occidentaux pensent d’eux, c'est-à-dire qu’ils sont des chauves-souris et que la survie de leur population importe peu.

Au demeurant, nous insistons pour dire à ceux qui voudraient nier l’argument de la réciprocité d’aller se rhabiller. Parce que les pays Occidentaux, chaque fois que nécessaire, se l’envoient entre eux sans que personne ne trouve à redire En effet, nous pouvons attester qu’il arrive qu'un pays impose le visa aux ressortissants d'un autre pays par réciprocité. Ainsi la France impose le visa d'entrée aux journalistes ressortissants des États-Unis souhaitant séjourner en France pour des activités professionnelles parce que les journalistes français sont soumis eux-mêmes à un visa pour entrer aux États-Unis. Par conséquent, si la France use de cet argument, pour l’équilibre de ses rapports avec les USA, nous ne voyons pas pourquoi alors le Sénégal, si tributaire à la France, ne pourrait pas en faire autant vis-à-vis des pays qui nous imposent le Visa au nom de la dignité et de l’égalité!

3. Le visa un outil indispensable de prévision économique et de protection sociale

Le visa d’entrée est doté d’un coefficient de difficulté si minime soit-il pour tout touriste qui vient au Sénégal. En effet, il s’accompagne d’une contribution financière symbolique et des démarches administratives indispensables. En enlevant ces contraintes minimales qui ne représentent pas grand-chose pour la personne motivée, on déroule alors le tapis de la liberté et du laxisme aux touristes. Ces derniers savent qu’à tout moment ils peuvent entrer en Afrique sans la moindre barrière frontalière. L’Afrique étant une passoire où ils sont à peine contrôlés contrairement à leur retour vers chez eux. En effet, les touristes rentrent chez nous comme dans une forêt, et ils retournent chez eux par la grande porte avec tout le contrôle requis…

Par ailleurs, affamées que nous sommes et pauvres mentalement, nous faisons l’apologie du tourisme, et fermons volontairement nos yeux sur ses travers. Combien d’africains ont eu le Sida à cause de touristes Occidentaux qui se savaient malades et qui viennent en Afrique s’éclater avant de mourir? Combien d’enfants africains sont chaque année victimes du tourisme sexuel, abusés qu’ils sont par de vieux pédophiles en quête de proie facile qu’ils ont du mal à trouver dans leur propre pays à cause des lois de protection de la jeunesse? L’Afrique serait-il alors le no man’s land des territoires du monde? Tout porte à le croire! Cupides Africains, ils ne focussent que sur l’argent dans ce débat !

En termes de sécurité, le visa d’entrée reste un premier filet protecteur de la population locale. Des informations pertinentes sont recueillies sur la personne qui désire visiter notre pays : ses antécédents de voyage, son motif de voyage, ses contacts et réseaux, etc. Sur le plan économique, les frais du visa d’entrée payés par les visiteurs contribuent à renflouer les caisses de l’État. Le Sénégal en a besoin. Détrompez-vous, si vous pensez que le volume des transactions n’est pas important pour avoir un impact significatif dans notre économie. Sur plusieurs années, avec des hausses possibles comme le font les ambassades Occidentaux, c’est une vraie manne financière. Au Canada, l’un des ministères qui rapporte le plus à l’Économie du pays est le Ministère de l’Immigration.

En somme, le visa d’entrée dans tous les pays du monde où c’est instauré demeure une source de rentrée de devises étrangères non négligeable, mais aussi un indicateur fiable et complémentaire des autres sources de collectes de données pour savoir qui entre et qui sort du pays. C’est un outil d’analyse et de prévision pour les économistes, les démographes, les autorités sanitaires, etc.

4. Un message qui légitime notre insignifiance sur le plan international ?

L’Afrique souffre de complexe d’infériorité par rapport au reste du monde. Ce complexe se nourrit de petits rien tendant à valider que l’Africain et l’Afrique importent peu comparés au reste du monde. D’ailleurs, ma fille qui est à l’école élémentaire au Québec me rapporte des questions que ses camarades canadiennes lui posent sur son pays d’origine le Sénégal et sur l’Afrique en général. Dans la tête de ces enfants et de beaucoup d’adultes, l’Afrique c’est le territoire des animaux sauvages, c’est le pays des indigènes où certains individus habitent sur des arbres. J’essaie sans arrêt de défaire les préjugés sur l’Afrique que ma fille entend de partout…Je peux facilement accuser de racisme et de mauvaise foi tous ceux qui dénigrent l’Afrique, mais le plus difficile à expliquer à ma fille, c’est le comportement des Africains vis-à-vis de l’Afrique !

Si les Africains eux-mêmes ne croient pas à l’importance de l’Afrique ni à ses possibilités ni à son avenir comment l’exiger aux autres? De ce fait, ma fille, en apprenant que presque dans tous les pays du monde qui se respectent pour y entrer l’étranger doit avoir un visa, mais que pour le cas du Sénégal, et de quelques autres pays d’Afrique cela n’est pas nécessaire, cela envoie un curieux message comme quoi, notre territoire National n’a aucune espèce d’importance. Qu’il est un zoo à ciel ouvert où peut entrer qui veut, se balader où il veut et faire ce qu’il veut sans le moindre souci ni contrainte.

En définitive, pour toutes les raisons que je viens d’évoquer, je suis de ceux qui croient que ce fut une excellente chose d’avoir instauré le visa d’entrée au Sénégal. Et que malheureusement, en le supprimant quelques mois plus tard, au-delà de l’argent et des ressources gaspillées qui posent un problème de gestion, c’est là une preuve de notre petitesse, de notre incapacité en tant qu’africains à nous élever à la hauteur de l’Occident et de jouer sur le même registre des rapports égalitaires.

Mamadou Bamba Tall,
Directeur Général de lifixew.com. Montreal







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