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L’instrumentalisation du droit musulman dans les relations de pouvoir et d’autorité : Prendre la mesure du paradoxe

L’histoire et la mémoire produisent encore des moments inattendus. C’est sous le signe de l’imprévisible que l’histoire se déploie (J. BIRNBAUM).


Rédigé par leral.net le Dimanche 29 Mars 2015 à 13:20 | | 2 commentaire(s)|

L’instrumentalisation du droit musulman dans les relations de pouvoir et d’autorité : Prendre la mesure du paradoxe
Né entre 567 et 573 d’une famille pauvre du clan des Hashimites, Mahomet reçut une révélation à quarante ans alors que tous les prophètes qui l’ont précédé étaient juifs. Contesté, il eut du mal à asseoir sa légitimité et son autorité au sein des institutions préexistantes à l’islam. Il choisit, alors, d’opérer par consensus et agit dans l’informel. Réformateur, il prescrit une série d’injonctions :

- Equité dans l’exercice de l’arbitrage,

- Authentification des contrats par l’écrit

- Interdiction de la corruption et de la magie,

- Interdiction des jeux de hasard et des faux témoignages

Il recherchait une société plus juste où juifs et musulmans se concerteraient. C’est à Yathrib où il s’était réfugié avec ses compagnons qu’il créa la Cité musulmane qui devait s’ouvrir au monde d’où l’Hégire, l’ouverture à l’autre. Il y avait une dimension spirituelle, éthique et politique qui conduirait l’islam en dehors de la péninsule arabique. C’est en son nom que des conquêtes ont été accomplies en Asie, en Afrique et en Europe. Pourtant avant sa mort en 632, il avait interdit la transmission de l’islam par le sang et les armes ainsi que la magie noire.

Nombreux sont les conflits et les contradictions issus de courants de pensée sur la voie à suivre. Ainsi, plusieurs écoles virent le jour mais quelques grands courants ont caractérisé la pensée islamique, principalement l’école de Kûfa et l’école de Médine.

Implantée en Irak, l’école de Kûfa avait pour leader Abû HANIFA dont les disciples les plus connus sont Abû YUSUF et SHAYBANI. Ils développèrent une importante activité intellectuelle générant une certaine suprématie.

L’école de Médine eut pour leader Malick Ibn ANAS auteur du « Muwatta », ouvrage de référence pour ses disciples dénommés « malikites ». L’influence des « malikites » a permis la fusion avec les écoles de Bassorah et de la Mecque. Dans son développement, l’école de Médine a été traversée par une théorie juridique traditionnaliste incarnée par SHAFI et ses disciples les « shafiîtes » qui ont créé leur école de pensée influençant celles de Kûfa et de Médine. Des chercheurs remarquables ont fait du droit musulman, un domaine de recherche approfondie qu’il convient de rappeler.

D’après SCHACHT, Les divergences entre les écoles et les courants de pensée portaient essentiellement sur les sources et les fondements du droit musulman. Plusieurs interprétations faisaient l’exégèse des paroles du prophète ((hadith).

Elles voulaient une application des textes anciens sans intervention du raisonnement de l’humain par le procédé de l’interprétation.

« Les croyances ne sont actives que lorsqu’elles sont partagées », E. DURKHEIM.


I – Des sources du droit musulman

A – Sources principales

Le droit musulman retient quatre sources (Usul al-fiqh) :

1 – Le coran (Qu’ran)

2 – Les traditions exprimées et reconnues par le prophète (Sunna)

3 – Le raisonnement par analogie (Qiyas) : selon L. GARDET, il s’agit d’« Un raisonnement à deux termes selon un mode de procédé spécifiquement sémite, opérant du semblable au semblable, du semblable au contraire, du plus au moins, du moins au plus, sans moyen terme universel, et ceci se référant toujours à l’argument d’autorité suprême qui fournit le texte scripturaire ».

4 – Le consensus (ijmâ) des savants et de la communauté des orthodoxes.

SCHAFII et ses disciples ne reconnaissent que les deux premières sources. Comme les « hanbalites », TABARI accorde peu d’importance à la méthode du raisonnement par analogie et ne reconnaît que trois sources (le coran, la sunna du prophète et le consensus). Les « hanbalites » optent souvent pour « le libre exercice de l’opinion personnelle ». Les « malikites » restent attachés à la prise en compte de l’intérêt public et reconnaissent les quatre sources.

Les différentes écoles de pensée reconnaissent au moins les deux principales sources (le coran et la sunna du prophète. Mais, la méthode du raisonnement par analogie et le consensus sont des sources de divergences parce qu’elles requièrent une intervention de l’homme, celle de la communauté des docteurs.

B- Sources secondaires

Elles résultent des contributions individuelles et communautaires. Il s’agit du « jugement personnel » fondé sur l’utilité et le bien public (maslaha) ou sur la préférence personnelle en vue du bien (istihsan). Le jugement personnel doit correspondre à la « vérité réelle » au nom de la communauté. L’objectif recherché étant le bien de la communauté.

De la combinatoire des sources principales et des sources secondaires, résulte la notion d’« ijtihad » : l’effort que doit accomplir le savant (le sachant) pour se conformer aux « textes scripturaires » qui exercent un dynamisme sur le musulman dont le devoir est de réaliser des actes autorisés.

Pour H. LAOUST, la soumission à Dieu et l’imitation du prophète sont des sources objectives du droit musulman alors que l’estimation personnelle et le raisonnement analogique sont des sources subjectives. Le droit musulman prend un caractère obligatoire ou recommandatoire. Selon CHEHATA, « Les juristes musulmans ont toujours et partout envisagé l’objet du droit plutôt que son sujet ».

L’expansion de l’islam en Afrique devait façonner beaucoup de sociétés par les valeurs que porte le message du prophète. En retour, ces sociétés ont réagi, apportant des réponses liées à leurs existences. Ainsi, les interactions entre les cultures arabo-islamiques et les cultures africaines, sont à l’origine de ce que V. MONTEIL a nommé « l’islam noir ».

II – Le droit musulman entre chemin de sagesse et instrumentalisation

Le Fouta Toro connut le règne de six dynasties dont celle des Manna, musulmane, avec le roi Wardiabi SOUMARE premier propagateur de l’islam au Fouta. Mais chaque dynastie a été un progrès par rapport à celle qui l’a précédée.

1 – La dynastie des Dia-Ogo non islamisée correspond au début de l’empire du Ghana.

2 – La dynastie des Manna, vassal de l’empire du Mali dominé par le clan des SOUMARE. C’est sous le règne de Wardiabi SOUMARE que remonte le premier royaume musulman au Fouta.

3 – La dynastie des Tonjong (sérer) islamisée au 15ème siècle.

4 – La dynastie des Lam (Lam-Témès), Lam-Taga et Lam-Toro vassal du royaume du Mali dominé par la famille Diara vaincue plus tard par le Djolof.

5 – La dynastie Tenguella (les satiguis BA et NDIAYE) ou « Dényanké » s’est imposée de 1495 à 1776 et a fondé l’Etat peul (avec Horkadiéré comme capitale) après avoir vaincu le Djolof rattaché au Fouta qui s’étend de Bakel à Bokhol emportant le djéri et le waalo, Dimar, Ndioum, Oréfondé, Diawbé et Korkadiel Mboumba figurant parmi les pôles de cavalerie.

Nés sous cette dynastie, les griots (awlube : annonceurs de la conscription de masse) faisaient l’éloge des satiguis et étaient devenus la convoitise de certains almamis réclamant eux-aussi leur part d’éloges. Parmi ces griots, on rend hommage à Farba Sally Bocar Dioubol Seck, historien et généalogiste (disparu en automne 2013) qui a perpétué cet héritage.

6 – La dynastie des almamis (imams) 1776-1881: Les almamis se définissent comme torodo après avoir adhéré à la religion musulmane. Pour le sociologue Malao KANTE le terme torodo signifie « mendiant aspirant à la maîtrise du coran. Ce terme qui fut à la base religieux est réapproprié par cette conscience malsaine pour en faire une affaire de sang. De façon résumée, c’est donc sur cet esprit de folie des grandeurs entre africains que les blancs se sont appuyés pour diviser et dominer l’Afrique dans son ensemble et le Sénégal en particulier ».

Les propos de M. KANTE méritent d’être nuancés, car la dynastie des almamis a été un progrès par rapport à celle des satiguis. Tout comme les valeurs de la République le sont par rapport à l’imamat. La fluidité des liens sociaux permettait de passer d’un statut social à un autre. Les anciens tenants du pouvoir et les combattants capturés (maccudo : otages, prisonniers de guerre) durant des hostilités étaient relégués au bas de l’échelle sociale et placés aux frontières du pouvoir temporel et spirituel. Par ce biais, on a coupé les ailes de plusieurs générations pour éviter leur envol. Ils se sont servis de l’islam pour asservir leurs semblables dont la dignité a été rétablie par l’Etat moderne.

De profonds liens de parenté par le mariage ont été tissés entre des prédicateurs de l’islam (torodo) et des descendantes de génération lointaine de captifs de guerre.

Le Djolof reprendra sa revanche sur le Fouta en réduisant l’imam Abdul Kader KANE en captif (maccudo). Les conflits de pouvoir entre le Djolof et le Fouta ont souvent nourri des représentations entre certains toucouleurs et wolofs… Le Fouta se disloque, l’imamat perd son prestige.

Du substantif torodo (en peul), prédicateur est tiré les verbes toro, torade, prédire. Cheminement spirituel, instrumentalisation ou incarnation du prophète ? Certains se définissent comme petits-fils du prophète et réclament à ce titre le « Adiya », une faculté devenue un droit de réclamer et recevoir tout type de dons en nature ou numéraire. On ignorait que le privilège que partagent les rois Abdallah II de Jordanie et Mohamed VI du Maroc était si généreusement répandu et instrumentalisé.

Qu’est ce qui sous-tend une telle logique ?

Bref, aujourd’hui, les sénégalais sont majoritairement islamisés et prédicateurs (torodo) dans toutes les catégories socioprofessionnelles. Les conduites culturelles et cultuelles se réfèrent à la fois à l’islam aux superstitions, aux gris-gris, aux médiums pour prédire l’avenir comme cela se apparaissaient dans les pratiques ceddo. Ce qui se traduit par un syncrétisme religieux qui associe pratiques musulmane et ceddo pour affronter les défis de la vie : ce qui fait prospérer le charlatanisme. Les humains en quête perpétuelle de l’énergie positive pour réaliser leurs projets ne doivent jamais oublier que Dieu n’a pas de représentants sur terre. L’instrumentalisation du droit musulman se traduit par une certaine obsession du pouvoir et de l’avoir.

A la différence des dynasties précédentes, les almamis n’étaient pas des rois. Les enjeux de pouvoir devenus prédominants les nobles principes posés par Souleymane Racine BAL (égalité des personnes et démocratie : potal ; refus d’un système héréditaire de l’almamiat en privilégiant toujours le plus sachant parmi les personnes) n’étaient plus respectés. « Maintenant nous avons un almami. Nous lui confions la religion, les misérables, les voyageurs, les vieillards. Le Fouta est sur sa tête, comme un vase de lait frais : ne trébuche pas, sinon le lait se répandrait » (P. MARTY).

La construction des mosquées reflète les années de culte rendu par nos illustres autorités religieuses relayant la mission du roi Wardiabi SOUMARE parmi lesquelles : Thierno Ibra WANE (Mboumba), Thierno Souleymane BAL (Bodé), Thierno Abdoul Karim DAFF (Séno Palel), Thierno Moussa CAMARA (Gannguel Soulé), l’almamy Abdoul Kader KANE (Kobbilo), El-Haj Omar TAL (Alwar), Elimane Boubacar KANE (Dimar). Le refus de la subordination des satiguis, les perpétuels désaccords entre les almamis et au sein du collège électoral (jagoorde) ont conduit à l’assassinat d’Abdoul Kader KANE le 4 avril 1807 à l’issue de la bataille de Pété. Celle-ci ne fut que le prolongement de la bataille de Waalidiantang conduite conjointement par Samba Ciré Soulé NDIAYE et Bouassiri Samba Diégui Beydi Demba Nacko Issa NDIAYE contre Baïlla Amadou Seydi Abdarahmane Moussa Lelli Hamat Doga SOW. Bref, la fonction d’almami n’était plus élective.

En 1881, l’administration française interdit toute forme de trafics d’êtres humains que certains vainqueurs infligeaient aux captifs de guerre.

« Chef des toucouleurs qu’il a organisés », El Haj Omar poursuit son combat contre certains almamis qui détournaient notamment le foncier et la « zakat ». Sa résistance contre FAIDHERBE se traduit par le siège de Médine (proche de Kayes, Mali) pendant environ 6 mois par les troupes omariennes sous la direction conjointe avec Alpha Omar Thierno Baïla WANE. FAIDHERBE répliquera en période de crue pour délivrer ses troupes. Le cimetière, à proximité du fort, où reposent de nombreux jeunes militaires français illustre l’intensité des combats à l’issue desquels le fidèle omarien ne s’est jamais relevé.

Affilié à la confrérie tidianïa (fondée au XIIIème siècle de l’hégire par Abou Al Abbas Ahmed ben Al Moctar Salim at Tijani couramment appelé Cheikh Tidiane qui repose à Fès), El Haj Omar déclenche un front de lutte à Ségou pourtant déjà islamisé. La résistance des Diara lui a été fatale en 1864 avant les hostilités de Bandiagara.
Fils d’El Haj Omar, Amadou Cheikhou, poursuit le combat jusqu’en 1890.

Soufiste, Cheikh Ahmadou BAMBA rappelle que l’islam ne se transmet pas par la violence et conseille de tourner le dos au pouvoir pour une spiritualité dénuée d’instrumentalisation et de combines politiques.

Quel est le but de la vie ? Quel est le bout de la vie ?

Comme les autres religions, l’islam rime avec paix, tolérance, humilité et égalité des personnes. Il n’y a pas d’être qui soit supérieur ou inférieur aux autres. Le ramassis de comiques sans talents de la frange la plus inculte des personnes déboussolées par les valeurs de la République ne s’en remettra pas. On retrouve l’inculture de la surestimation de soi des personnes qui s’ensauvagent, s’humilient et se réfugient dans la vulgarité, l’agressivité physique et verbale. Des pathologies qui agitent les esprits au lieu de les concentrer utilement. L’enjeu majeur, dans notre république est de protéger l’envie de vivre ensemble, qui doit nous accompagner jusqu’au bout de la vie.

Assurément l’histoire rompt avec les imaginaires qui s’ancrent dans des représentations lisses et linéaires qui finissent par s’engouffrer.

Demba Ciré Soulé NDIAYE






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