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La France sur le Nucléaire Irannien: Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, plaide pour des sanctions «dures et sans précédent» contre l'Iran

le 10 Novembre 2011 à 04:08 | Lu 811 fois

Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères était l’invité de RFI ce mercredi 9 novembre 2011. Il s’est notamment exprimé sur les inquiétudes de l’AIEA concernant le programme nucléaire iranien et le fait que Téhéran pourrait chercher à se doter de l’arme atomique. « Nous sommes décidés à réagir », a annoncé le chef de la diplomatie française.


La France sur le Nucléaire Irannien: Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, plaide pour des sanctions «dures et sans précédent» contre l'Iran
RFI : Bonjour Alain Juppé. L’AIEA (Agence internationale de l'énergie atomique) exprime de sérieuses inquiétudes sur le programme nucléaire iranien dans un rapport très détaillé qui sera publié aujourd’hui et selon lequel Téhéran pourrait continuer, actuellement, à se doter de l’arme atomique. Si ces informations se confirment, que faut-il faire ?

Alain Juppé : Le rapport de l’AIEA est très détaillé et accablant. Il montre que dans toutes les technologies qui permettent de fabriquer une arme nucléaire, l’Iran poursuit ses activités et continue à refuser de dialoguer de façon transparente avec l’AIEA. Cette situation est inacceptable parce que la détention de l’arme nucléaire par l’Iran est d’abord une violation de toutes les résolutions du Conseil de sécurité, du Traité de non-prolifération. Nous ne pouvons pas accepter cette situation qui serait une menace d’ailleurs sur la stabilité et la paix de la région, et au-delà. Donc nous sommes décidés à réagir. Nous pensons d’abord que le Conseil des gouverneurs de l’Agence doit condamner explicitement la conduite de l’Iran. Je pense que la saisine du Conseil de sécurité s’impose aussi. Et en tout cas, la France est prête avec ceux qui le voudront à aller un coup plus loin si je puis dire, dans des sanctions qui existent déjà mais qui doivent être renforcées pour faire plier l’Iran.

RFI : Le ministre israélien des Affaires étrangères, Avigdor Liberman, a souhaité des sanctions paralysantes. Est-ce que ça existe, est-ce une option dont vous disposez ?

Alain Juppé : Je ne sais pas si le mot paralysant convient mais il faut des sanctions dures qui empêchent l’Iran de continuer à se procurer des ressources lui permettant de poursuivre ses activités, je le répète, en violation de toutes les règles internationales.

RFI : Le président israélien Shimon Pérès disait dimanche que la possibilité d’une attaque militaire contre l’Iran était plus proche qu’une option diplomatique. Que pensez-vous de cette analyse ?

Alain Juppé : J’ai eu l’occasion de dire qu’il nous faut renforcer la pression sur l’Iran, la nature des sanctions qui sont actuellement en vigueur et qui peuvent être durcies pour éviter ce qu’aurait d’irréparable une opération militaire.

RFI : Le site internet « Arrêt sur images » a révélé hier que Nicolas Sarkozy à l’occasion du G20 dans une conversation en principe privée avec Barack Obama, avait dit, en parlant du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu la phrase suivante : « Je ne peux plus le voir, c’est un menteur », ce à quoi le président américain aurait répondu : « Tu en as marre de lui mais moi je dois travailler avec lui tous les jours ». Est-ce que le Premier ministre israélien, à votre connaissance, est un menteur ?

Alain Juppé : Je n’ai pas de commentaire à faire sur cette opération de piratage !

RFI : Les propos ont été confirmés par un certain nombre de journalistes. Le Premier ministre est-il un interlocuteur difficile ?

Alain Juppé : Il défend sa vision des choses, qui n’est bien entendu pas la nôtre aujourd’hui parce que nous sommes dans l’impasse : les négociations ne reprennent pas, les propositions du Quartette ne sont pas suivies d’effet et la seule alternative à ce blocage, c’est la proposition qu’a faite la France de saisir l’Assemblée générale de l'ONU pour permettre à l’Autorité palestinienne de franchir un pas dans la voie de la reconnaissance de son statut d’Etat.

RFI : Justement le Conseil de sécurité de l’ONU n’a pas réussi à se mettre d’accord sur la demande d’admission des Palestiniens. La Palestine ne sera donc sans doute pas reconnue comme un Etat à part entière, quelle est votre réaction ?

Alain Juppé : Nous avons toujours dit aux Palestiniens que la saisine du Conseil de sécurité les conduisait à l’impasse. On sait très bien que, ou bien il n’y aura pas de majorité pour adopter une telle résolution, ou bien s’il y en avait une, les Etats-Unis ont annoncé qu’ils opposeraient leur veto. Donc il n’y a rien à attendre de ce processus. En revanche nous pensons qu’une résolution équilibrée à l’AG, permettant comme je l’ai dit de franchir une première étape, la reconnaissance d’un Etat non membre des Nations unies mais observateur, permettrait de progresser. Et c’est dans cet esprit d’ailleurs que nous avons voté à l’Unesco l’entrée de la Palestine car je ne vois pas comment la France aurait pu refuser la présence de l’Autorité palestinienne dans une organisation dont le but est l’éducation, la culture, la science pour la paix.

RFI : Le Président du Conseil italien Silvio Berlusconi va démissionner dans quelques jours, dès que le Parlement aura adopté les mesures d’austérité promises à l’UE. Est-ce que l’annonce de son départ est une bonne nouvelle pour l’Europe ?

Alain Juppé : Je n’ai pas de jugement à porter, c’est aux Italiens de décider qui doit être le président de leur Conseil des ministres. Ce que je sais en revanche, c’est que quand on est membre de la zone euro, cela entraîne des droits bien entendu, cela permet de disposer d’une monnaie qui est une monnaie forte, je voudrais le signaler et le rappeler. Mais cela comporte aussi des devoirs, notamment celui de mettre en œuvre les réformes qui sont absolument nécessaires. Ce qui m’importe, c’est de savoir si oui ou non l’Italie va pouvoir mettre en œuvre le plan de réformes qu’elle a fait approuver par le Conseil européen. Elle a accepté à Cannes, vous le savez, de se placer sous la surveillance à la fois de la Commission européenne et du FMI (Fonds monétaire international) et c’est ce que nous attendons de tout gouvernement italien.

RFI : Si les évènements se précipitaient en Italie, si la crise s’aggravait, est-ce que l’Union européenne aurait les moyens de mettre en place un plan d’aide pour un pays de cette importance ?

Alain Juppé : Nous sommes en train de construire, ce que l’on appelle maintenant dans le langage financier, un pare-feu. Les ministres des Finances de la zone euro en ont discuté hier et avant-hier à Bruxelles. Nous nous donnerons les moyens de faire face à toutes nouvelles turbulences. Pour nous l’objectif est très clair, il n’est pas question d’abandonner, ni la zone euro, ni l’euro, qui est pour nous un facteur de progrès et de stabilité dans un monde qui en manque beaucoup.

RFI : Et une zone euro plus restreinte, avec moins de pays membres, ne serait-elle pas aujourd’hui plus efficace ?

Alain Juppé : Je pense que par solidarité et aussi pour éviter tout effet de contagion, il faut continuer à rester à 17 dans la zone euro. J’espère que le nouveau gouvernement grec et le Parlement grec ratifieront très rapidement là aussi les engagements de la Grèce pour que nous puissions stabiliser la situation.

RFI : Vous partez ce soir pour un voyage de deux jours, d’abord en Afrique du Sud puis au Nigeria, les deux grandes puissances du continent africain, qui toutes les deux d’ailleurs revendiquent un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Sachant qu’ils ne pourront pas en avoir un tous les deux, qui la France soutient-elle le plus ?

Alain Juppé : La France soutient la réforme du Conseil de sécurité qui n’est plus aujourd’hui à l’image du monde contemporain. Et il n’est pas acceptable qu’un continent comme le continent africain qui va compter 2 milliards d’être humains en 2050, dont la croissance dans certains pays est tout à fait brillante, ne dispose pas de siège de membre permanent au Conseil de sécurité.

RFI : Mais cela ne peut pas être un siège « continental », ce sera le siège d’un pays.

Alain Juppé : Il faudra que les pays africains puissent se mettre d’accord entre eux, ce n’est pas à nous d’arbitrer entre les deux. Le Nigeria comme l’Afrique du Sud sont de grands pays, tous deux sièges aujourd’hui en tant que membres non permanents au Conseil de sécurité, le Nigeria a été invité au G8 à Deauville, l’Afrique du Sud était présente à Cannes au G20 et le président Zuma s’est exprimé à plusieurs reprises avec beaucoup de force et donc pour nous, beaucoup sont des partenaires tout à fait essentiels et c’est la signification du voyage que je vais faire dans les trois prochains jours.

RFI : Le président sud-africain Jacob Zuma que vous allez rencontrer demain soir a soutenu l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo jusqu’au bout, il a soutenu le colonel Kadhafi jusqu’au bout, est-ce que n’est pas un problème pour vous ?

Alain Juppé : Nous avons eu des divergences. Je n’ai pas le souvenir que le président Zuma ait soutenu Gbagbo jusqu’au bout et j’ai même le souvenir d’un entretien avec le président Nicolas Sarkozy où les choses avaient beaucoup évolué, dans la bonne direction. C’est vrai que sur la Libye là aussi nous avons eu des divergences d’appréciation mais nous en parlons, ce qui est important c’est de maintenir le dialogue, et pour nous l’Afrique du Sud est bien évidemment un partenaire stratégique en Afrique et au-delà.

RFI : Vous vous attendez malgré tout à un climat chaleureux avec le président sud-africain ?

Alain Juppé : J’y vais dans un état d’esprit très chaleureux et pour connaître le président Zuma que j’ai déjà rencontré à plusieurs reprises, je ne doute pas que nous aurons un dialogue constructif.

RFI : Le Nigeria est confronté à de graves problèmes de terrorisme islamiste. Vous allez évoquer cette question avec votre homologue nigérian et avec le président Goodluck Jonathan. Qu’est-ce que la France peut proposer au Nigeria dans ce domaine ?

Alain Juppé : Sa solidarité bien sûr. Dans le nord du Nigeria, la secte Boko Haram perpètre des attentats sanglants : 150 morts encore récemment. Nous les avons condamnés avec la plus grande violence et donc nous sommes prêts à coopérer notamment en matière de renseignements. Je me rendrai d’ailleurs un peu symboliquement dans la ville de Kano, dans le nord du pays, pour bien montrer la solidarité de la France.

RFI : BHL (Bernard-Henri Lévy) publie aujourd’hui un livre, La guerre sans l’aimer, à propos de la Libye. Est-ce que vous avez eu l’occasion de le lire avant sa sortie ?

Alain Juppé : Pas encore mais comme BHL a une très bonne plume je n’en doute pas que j’y prendrai du plaisir.

RFI : Vous avez l’intention de le lire ?

Alain Juppé : Je vais essayer, vous savez dans les avions on peut lire.

RFI : Est-ce que BHL pourrait débloquer la situation en Syrie, où le régime continue de réprimer dans le sang les manifestations ?

Alain Juppé : Si on pense qu’il a sauvé la Libye, pourquoi ne sauverait-il pas la Syrie…

RFI : Qu’est-ce que vous pensez de la diplomatie de BHL ?

Alain Juppé : Il est toujours utile d’avoir des intellectuels qui se vouent pour de nobles causes.

RFI : Un petit mot de politique intérieure. Le ministre de l’Economie François Baroin a provoqué hier un vif incident à l’Assemblée nationale en affirmant que les socialistes étaient arrivés au pouvoir par effraction en 1997. Est-ce qu’il a eu tort ?

Alain Juppé : L’Assemblée nationale et les questions d’actualité sont assez propices à l’échauffement des esprits et à ce genre de dérapages. Il est vrai que cette formule est très certainement inadaptée mais je trouve que tout le battage qu’on fait autour est un peu exagéré et c’est l’occasion pour le PS d’éviter de répondre aux vraies questions qu’on lui pose : en quoi son programme est-il aujourd’hui encore valable après la crise qui secoue l’ensemble de l’économie mondiale ? J’observe aussi que sur bien des questions, on serait heureux de savoir quelle est la proposition du PS. Je pense à l’EPR ((réacteur nucléaire de troisième génération)… on voit beaucoup de bisbilles entre les Verts et les Roses.


Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères par rfi