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La campagne agricole de 2015 : la science, la magie et Boy djinné - Par Amadou Ndiaye


Rédigé par leral.net le Lundi 8 Février 2016 à 08:32 | | 5 commentaire(s)|

Depuis le Conseil des ministres du mercredi 18 novembre 2015, les statistiques officielles des produits de la campagne agricole 2015 continuent de faire l’objet de polémiques. Du jamais vu. Personne ne remet en cause une amélioration de la production agricole. Comme d’habitude, la bonne pluviométrie et, sans doute, les milliards dépensés par le gouvernement ont produit des résultats. Mais la polémique soulevée par les statistiques de l’arachide et du riz est sans précédent. Elle entraîne des attaques personnelles et inutiles contre certaines personnalités. Nous souhaitons, ici, apporter une contribution constructive à travers les faits du terrain, les stratégies et les pratiques de développement agricole et rural.
Pour l’arachide, après les 11 mesures de début de campagne, le Conseil des ministres affirme que « La production arachidière connaît, quant à elle, une hausse de 68% et s’établit à 1.121 .474 tonnes ». La question posée est « où se trouve ce tonnage ?», si les Chinois n’ont acheté que 300 000 tonnes, comme l’affirment certains acteurs. Où se trouvent les 800 000 tonnes restants ? Le fait que la SUNEOR trouve des difficultés à récolter 10 000 tonnes sur son quota de 300 000 tonnes était déjà signalé officiellement par le directeur régional du développement rural de Diourbel : « Sur un objectif de collecte fixé à 50 mille tonnes d’arachide, la Suneor de Diourbel n’a réceptionné à ce jour, que 106 tonnes, là où le complexe agro-industriel de Touba a obtenu 222,82 tonnes ». Ainsi, deux possibilités peuvent être envisagées : soit les opérateurs de SUNEOR ne sont pas performants soit ils ne trouvent pas réellement d’arachide sur le terrain. Dans le premier cas (disponibilité des 790 000 tonnes restant), il s’agit alors d’un problème de campagne de commercialisation qui engage la responsabilité de l’Etat (choix et agréments des opérateurs). Dans le second cas (absence de l’arachide sur le terrain), où se trouve le tonnage annoncé ? Les sorties du collectif (de paysans Saloum-Saloum, d'huiliers et de jeunes) qui apporte la contradiction aux syndicalistes de la SUNEOR, ne nous rassurent pas. Le collectif doit nous citer les points de vente dans lesquels la graine est disponible. Pas autre chose. On veut voir la lune (graine d’arachide), pas son doigt (vente à 300frs le kg aux Chinois). Espérons seulement que Boy djinné, dans sa cavale, n’ait transféré notre arachide en Gambie.
L’absence de graines dans les points de vente permet de faire deux analyses. Pour la première, il s’agit d’envisager, en partant de la loi de l’offre et de la demande, que les Chinois se sont rendu compte rapidement de la rareté de la graine sur le terrain et ont accepté d’acheter à plus de 200 frs le peu qui avait été récolté. Cette possibilité n’arrange pas les statistiques officielles. Pour la seconde analyse, et c’est le plus important, les chinois ont acheté des graines dont la production était subventionnée à coup de milliards par le gouvernement sénégalais. Ce qui signifie que nous subventionnons l’industrie agro-alimentaire chinoise sans prendre la précaution de protéger la nôtre. Cette approche sectorielle et productiviste a montré ses limites déjà sous les régimes précédents.
Il serait intéressant d’évoluer vers une approche plus systémique de type agro-alimentaire (food system) ou de type développement agricole et rural (SDAR). L’approche systémique (food system ou SDAR) nous aurait permis de mettre le focus sur les structures socio-économiques (exploitations agricoles, unités de transformation, unités de commercialisation, unités de consommation) en intégration avec une éducation agricole reconstruite et un système de subvention plus adaptés.
Pour le riz, les statistiques officielles affirment que la production est de 917 371 tonnes de paddy dont 57% de riz pluvial. Nous avions fait ce calcul : « en valeur absolue, le pluvial aurait produit 522 901 t (57%) et l’irrigué à travers la SAED et la SODAGRI seulement 394 469 t» et avions exprimé notre étonnement en décembre 2015. En début février, la SAED a publié ses statistiques. Elle annonce que la vallée a produit 484 337 tonnes qui, reportés aux 917 371 tonnes, constituent 52, 80 % du tonnage officiel. Ainsi le riz sous pluie ne peut avoir 57%, surtout si on prend en compte la zone de la SODAGRI. Même s’il apparait un semblant d’exagération des quantités, la SAED a raison de rétablir de façon subtile, mais formelle la vérité en terme de valeur relative. Il semble vraisemblable que la zone de la SAED produise plus de 50 % de riz sénégalais, pas seulement pour les milliards mais surtout pour la maitrise technique, la capacité d’adoption des technologies liées à cette culture et la possibilité de double culture.
Le plus difficile à admettre scientifiquement sur les chiffres du conseil des ministres, c’est le taux de rendement de 15t/ha qui serait attribué implicitement (522 690t / 34 000 ha emblavé) à la riziculture pluviale alors qu’on continue de douter des 7t/ha de la vallée. Cette difficulté est liée aux théories scientifiques sur la diffusion et l’adoption des technologies. Certes selon la théorie des stratégies de l’économiste Robert Solow, la technologie est un facteur exogène (théorie de l’état stationnaire) déterminant. Mais on ne peut pas passer d’un taux de 2 t/ha à 15 t/ha en 2 ans, quelle que soit la performance de la technologie introduite (variété Nérica et aménagements). En effet, selon l’école allemande de Hohenheim, le taux d’adoption d’une nouvelle technologie suit une courbe de Gauss sur une vingtaine d’années dans un système agricultural dans laquelle, les producteurs et conseillers agricoles partagent la même rationalité car issue d’un même et unique système d’éducation agricole. Alors, l’adoption de l’innovation technologie (combinaison nouvelle d’intrants en quantité et en qualité ainsi que de nouvelles itinéraires techniques) ne pourrait être optimale en 1 ou 3 ans pour le paysan sous pluie alors que le paysan de l’irrigué a pris plus 20 ans pour la bonne maitrise de la technologie de production rizicole. Les chercheurs et les conseillers agricoles savent empiriquement qu’il leur faut du temps pour faire adopter de façon optimale les technologies, il y a toujours des « pertes de charge ». Ainsi, si on considère les théories des stratégies (technologies exogènes de Solow) et les théories des pratiques (diffusion/adoption de technologies de Hohenheim), le passage d’un taux de rendement de 2t/ha à 15t/ha en 2 ans ne peut relever d’une théorie scientifique mais d’une « théorie » (miracle ?) de la magie et de Boy djinné qui a pu faire disparaitre, dans Kouthia SHOW, le mystique président Yaya Diamé.
Il nous faut arrêter rapidement cette guerre des chiffres qui n’honore pas. Surtout, un conseil des ministres peut se féliciter de la réussite de la stratégie d’intervention gouvernementale; il n’a pas vocation à ergoter sur la productivité des exploitations agricoles. La productivité est une performance du producteur qui, pour produire, combine des intrants, des itinéraires techniques, de l’énergie, la terre et d’autres facteurs selon sa capacité d’adoption et ses compétences. Chaque producteur construit sa propre performance en se basant d’abord et avant tout sur les conditions de son exploitation et en prenant en compte son environnement (intervention de l’Etat).
En réalité, la guerre des chiffres révèle notre incapacité à sortir de l’approche sectorielle et productiviste. Cette approche nous permettra difficilement de construire des structures (de production, de transformation, de conservation, de commercialisation et de consommation performante) performantes et durables, en prenant des mesures idoines pour notre industrie agro-alimentaire. Pour évoluer, la construction de nos politiques agricoles devrait certes compter avec les théories des stratégies (facteur technologique exogène de Solow), mais surtout prendre en compte les théories sur les pratiques (diffusion/adoption de technologies). Beaucoup de nos politiques n’ont pas eu les effets escomptés parce que nous nous sommes limités aux théories stratégiques, ignorant celles sur les pratiques de développement.

Amadou NDIAYE
UFR S2ATA - UGB












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