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La galère des Modou Modou en Italie : L’argent ou la prison (Reportage)

Vendeurs à la sauvette, ces Sénégalais proposent de faux sacs de grandes marques à Venise, la cité la plus touristique d’Italie. Ces commerçants ambulants, qui vivent et travaillent ensemble, jouent une partie constante et risquée de cache-cache avec la police. Ils sont prêts à aller en prison pour contrefaçon – pourvu qu’ils puissent envoyer chaque mois quelques centaines d’euros à leurs familles, restées au pays.


Rédigé par leral.net le Samedi 8 Août 2015 à 08:45 | | 1 commentaire(s)|

Sur les quais de Venise, au pied du Palais des Doges et du célèbre pont des Soupirs, ils étalent des draps blancs, à même le sol. Sont disposés dessus des sacs en plastique qui imitent le cuir et reprennent les logos très connus de Prada, Louis Vuitton, Michael Kors ou Dolce & Gabana. Ces produits « Made in China » leurs sont vendus entre 10 et 15 euros pièce par des grossistes chinois. Ils s’empressent de les revendre deux fois plus cher, sans trop discuter sur les prix – parce qu’il faut faire vite avant que les képis des policiers ne se profilent au coin de la rue. Auquel cas, ils remballent toute la marchandise en un tournement, en attrapant par les coins les draps étalés, qui se transforment en gros baluchon. L’air inquiet, les vendeurs ambulants à la sauvette sont toujours prêts à prendre la poudre d’escampette.

Que se passe-t-il en cas d’arrestation par la police ? « Si l’on vend des sacs avec des logos connus et qui sont de la contrefaçon, la police peut nous coller un procès au pénal, explique Ndiaga Ba, 35 ans, en T-shirt rouge, lunettes de soleil et casquette. On s’en sort avec six mois à un an de prison, mais on n’a pas peur de la prison; l’essentiel, c’est qu’on puisse s’en sortir et envoyer de l’argent à la famille. »

Bijoutier en faillite à Dakar

Ndiaga Ba, 35 ans, était un artisan bijoutier au village artisanal de Soumbedioune, à Dakar, avant d’aller tenter l’aventure en Italie en 2005. Il explique avoir pris l’avion depuis le Mali, avec de faux papiers, pour se rendre en Italie. « A l’époque, c’était la filière qui marchait. Je ne voulais pas risquer ma vie dans une pirogue ». Il a bien tenté de retourner au pays, mais tout l’argent qu’il a investi dans sa boutique du village artisanal de Soumbedioune est parti en fumée. « A mon retour d’Italie, en 2008, je me suis rendu compte qu’on avait creusé un tunnel sur la route de la corniche. Le tunnel a détruit le village artisanal – plus personne ne peut s’y arrêter aussi facilement qu’avant. J’ai perdu 20 millions de francs CFA – toutes mes économies ».

En 2010, il s’est résolu à quitter de nouveau Dakar, pour aller cette fois à Londres où il a travaillé en tant qu’agent de sécurité dans un hôtel Méridien. « Je suis ceinture noire de taekwondo, et j’ai même été champion d’Italie en 2006 », précise-t-il. Il n’a pas aimé Londres et s’en est revenu vers Venise où il a retrouvé d’autres « Modou-Modou », comme on appelle les vendeurs ambulants appartenant à la confrérie musulmane mouride, très puissante au Sénégal. Ses membres se distinguent par leur solidarité, et travaillent en s’épaulant continuellement. « Quand nous sommes malades, nous pouvons nous faire soigner en Italie. Ca, ils le font. Mais il y a beaucoup de racisme à Venise. Heureusement, il y a les touristes ! Mais les Vénitiens et même des policiers en tenue nous tiennent de ces paroles, comme “nègres de merde”. »

La vente à la sauvette, faute de travail stable

Doudou Ndiaye, lui aussi commerçant ambulant, 32 ans, partage un appartement avec d’autres Sénégalais à Mestre, non loin de Venise. Ils sont quatre hommes à louer un trois pièces dont ils se partagent le loyer, 600 euros par mois. Les bons jours d’été, durant la haute saison touristique, Doudou Ndiaye parvient à faire 115 euros de bénéfices par jour. Chaque mois, il envoie 300 euros à sa famille restée au pays – faisant ainsi vivre entre dix et quinze personnes dans la ville de Touba, le fief de la confrérie mouride et deuxième ville du Sénégal. « Notre seul souci, dit-il, ce sont les parents. On est éduqués et on n’a pas peur de la police. On n’est pas venu pour commettre des crimes, mais juste travailler normalement… »

Pourquoi ne pas travailler dans des restaurants, plutôt que de fuir sans cesse pour échapper à la police ? « Ici, les restaurants donnent du travail seulement pour les mois d’été, répond Doudou Ndiaye. Cela ne nous arrange pas de rester tout l’hiver sans travail ».

Puisque Venise ne désemplit jamais de touristes, hiver comme été, c’est une destination prisée pour les Sénégalais – mais pas seulement. Les Modou-Modou sont aujourd’hui concurrencés, dans les rues, par des commerçants indiens qui proposent des lunettes de soleil ou des tiges à appareil photo, pour permettre aux touristes de mieux réussir leurs selfies avec vue panoramique sur la place Saint-Marc.

S’il avait un message à faire passer aux jeunes qui rêvent d’émigration en Afrique, Ndiaga Ba dirait ceci : « Ce n’est vraiment pas la peine de risquer sa vie dans une pirogue pour venir en Europe. Quand on meurt, on perd tout. Mais franchement, je ne peux pas non plus dire qu’il ne faut pas faire comme moi et ne pas venir ici. Quand même, l’Italie, c’est mieux que le Sénégal. Quand on est jeune et courageux, ici, au moins, on peut aider sa famille. »
Par Sabine Cessou






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