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La liste noire disparue de la Crei - L'autre reniement (Par Momar Diongue)


Rédigé par leral.net le Samedi 14 Mai 2016 à 11:59 | | 5 commentaire(s)|

C’était l’espoir de tout un pays qui aspirait (et aspire encore) à voir les hommes politiques soumis aux mêmes lois que les citoyens ordinaires. Il semble que le rêve ait été un peu trop osé en la matière. Car on se retrouve aujourd’hui avec un homme, Karim Wade, qui doive porter seul le chapeau carcéral d’une génération de délinquants politico-financiers qui ont bien profité des douze ans de pouvoir libéral. Où sont les «25» de la liste noire du procureur de la Crei ?

Qui se souvient encore de la traque des biens dits mal acquis au Sénégal ? Qui se rappelle encore de l’engouement suscité par la perspective de donner enfin corps et réalité aux principes sacro-saints de la reddition des comptes dans notre pays ? C’était pourtant le grand rêve que les électeurs du 25 mars 2012 ont osé rêver en espérant que le nouveau chef de l’Etat le concrétise avec fermeté et responsabilité. Les Sénégalais étaient visiblement prêts à le soutenir dans cette voie, contre vents et marées libéraux, si lui-même était déterminé à aller au bout de cette entreprise de salubrité nationale.

Les premiers actes posés par les nouvelles autorités, notamment la réactivation de la Cour de répression de l’enrichissement illicite (Crei) et les premières auditions de certains responsables de l’ancien régime, furent globalement appréciés dans l’opinion publique. Ce, en dépit des réserves pertinentes formulées à l’endroit d’une juridiction d’exception dont il est difficile de trouver un équivalent à travers le monde. Mais nous étions en face d’un choix politique engagé par le président de la République : il fallait qu’il l’assume, il l’a assumé le temps d’une rose marron. Car, très vite, les considérations politiciennes ont pris le pas sur le volontarisme originel. On en est là.

De quoi s’agissait-il ? Les Sénégalais - ainsi que les observateurs étrangers qui vivent parmi nous – ont été témoins des dérives multiformes qui ont caractérisé les douze ans de gouvernance d’Abdoulaye Wade, avec peut-être quelques exagérations ou gonflements inhérents au travail médiatique et liés aux limites d’accès à l’information. Toujours est-il que le passif factuel issu de ce régime avait fini d’exaspérer une forte frange de l’opinion qui, après 2007, marqua sa défiance à l’égard de Me Wade.

Aux scandales économiques et financiers qui noircissaient chaque jour les pages des quotidiens, est venu se superposer le «despotisme politique» parfait qui a consisté à manigancer une «dévolution monarchique du pouvoir» à un fils biologique aux ambitions démesurées et déjà dépositaire, à l’époque, de pouvoirs de décision exorbitants. Le 23-Juin fut la réponse apportée à l’audace d’un homme qui préparait minutieusement sa succession. L’élection présidentielle de l’année suivante en fut le couronnement populaire.

Bien des péripéties meublèrent par la suite le déclenchement médiatique de la traque des biens dits mal acquis. La révélation par les avocats de Karim Wade du montant cumulé de ses biens que le procureur de la Crei avait établi – 697 milliards de Cfa – fut un grand moment en même temps qu’un choc dans l’opinion. Un chiffre qui, à l’épreuve des faits révélés par les enquêtes et durant les sept mois, s’avérera être loin de la réalité. Karim Wade fut condamné à six ans de prison ferme et à une amende de 138 milliards de Cfa. C’était en mars 2015. Depuis, les cas concernant Aïda Ndiongue et Taïbou Ndiaye ont été presque vidés, avec un goût d’inachevé justifié par des soupçons de négociations visant à trouver des «compromis» qui ne font perdre la face à aucune partie.
Par deux fois, en mars et octobre 2015, le ministre de la Justice Sidiki Kaba, a promis la reprise de la traque des biens mal acquis. Par deux fois, il n’a pas tenu promesse. A qui la faute ?

Pour le reste, c’est le désert, ou tout comme ! Une impression largement partagée a fini de s’imposer : Karim Wade a servi en fait de prétexte au pouvoir pour mettre la pédale douce et refouler la traque à des calendes indéterminées, en attendant de l’enterrer. Il semble avoir payé pour tous les autres qui étaient présumés être dans son cas.
Vrai ou faux ? Le constat est accablant. Les 25 de la liste du procureur spécial près la Cour de répression de l’enrichissement illicite, naguère interdits de sortie du territoire, leur immunité parlementaire levée par l’Assemblée nationale pour ceux d’entre eux qui sont députés, ont repris leurs activités normales de citoyens libres comme l’air. Le retour aux procès médiatiques comme celui de Karim Wade, tenant en haleine une opinion publique friande de spectacles, semble relever désormais du rêve. Le régime s’est normalisé après avoir donné l’illusion de pouvoir agir en pouvoir révolutionnaire.

Pourtant, les rappels à l’ordre n’ont pas manqué. «Il ne s’agit pas de poursuivre deux à trois personnes et de laisser les autres», s’est indigné le Forum civil par la voix de Birahim Seck, en marge de la publication du rapport de Transparency international sur l’indice de perception de la pauvreté. «C’est pourquoi (nous) recommandons à l’Etat de poursuivre la procédure de répression de l’enrichissement illicite. A cet effet, la liste des 25 personnes, initialement citées par le procureur spécial, doit être vidée.»

Par deux fois, Me Sidiki Kaba, garde des Sceaux ministre de la Justice, prenant au vol une inquiétude bien assise, est monté au créneau pour rassurer. D’abord en mars 2015, dans l’euphorie de la condamnation de Karim Wade. La traque des biens mal acquis va reprendre dès le mois d’avril, affirmait-il. Puis en octobre 2015 à Tambacounda, avec pratiquement les mêmes mots et la même tonalité, lors d’une cérémonie de présentation de condoléances du chef de l’Etat aux parents de pèlerins sénégalais morts dans le drame de Mina. Promesses non tenues. C’est encore du reniement !






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