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Le Brésil fait face à ses années de plomb

le 24 Mai 2012 à 10:00 | Lu 553 fois

C'est le dernier pays de la région à mettre en place une commission de la vérité sur les crimes de la dictature.


Le Brésil fait face à ses années de plomb
À Rio de Janeiro

Nom: Dilma Vana Rousseff. Âge: 64 ans. Statut: victime de la dictature. C'est à ce titre qu'un tribunal vient de contraindre l'État de Rio de Janeiro à verser une indemnisation de 7 700 euros à la présidente brésilienne, pour les tortures subies au début des années 1970. L'annonce intervient trois jours après la mise en place de la première commission de la vérité au Brésil. Alors que l'Argentine, le Chili, l'Uruguay et le Paraguay ont mis la lumière sur les crimes des régimes militaires, envoyant des responsables derrière les barreaux, à Brasilia, le sujet restait tabou. En cause, la résistance des militaires, qu'aucun chef d'État n'a affrontée, et l'absence de mobilisation de la société, étant donné le nombre relativement bas de victimes. Le Brésil a officiellement enregistré 400 morts et disparus sous la dictature, contre 3 200 au Chili et 30 000 en Argentine.

Dès son élection, Dilma Rousseff a fait de la commission de la vérité une priorité. Sept juristes ont été nommés, parmi lesquels Paulo Sérgio Pinheiro, sociologue et actuel président de la Commission internationale d'enquête de l'ONU pour la Syrie, et Rosa Maria da Cunha, qui avait été l'avocate de la présidente durant la dictature, un choix perçu comme une provocation par les militaires.

Soucieuse de déjouer les conflits, Dilma Rousseff a invité tous les présidents vivants depuis le rétablissement de la démocratie en 1985 à accompagner le lancement des travaux de la commission dont le chemin de cette dernière est semé d'embûches. Elle a peu de moyens financiers, un pouvoir d'invitation et non de convocation des témoins et responsables, et ne peut délivrer aucune condamnation. En outre, les militaires ont obtenu que les enquêtes concernent la période de 1946 à 1988. Comme la commission n'a que deux ans pour présenter ses conclusions, le temps consacré aux années de plomb (1964-1985) sera d'autant plus limité.

Contre-attaque des militaires
La contre-attaque n'a pas tardé. Des officiers de la réserve ont créé une commission parallèle pour faire connaître leur version des faits. Ils demandent à ce que soient également examinés les crimes des guérilleros contre la dictature. Une vision inacceptable aux yeux de Daniel Aarao Reis, professeur à l'Université fédérale fluminense: «Il n'y avait pas deux côtés, comme dans un combat conventionnel. La vérité, c'est que l'État a massacré des centaines de révolutionnaires dans des conditions extrêmement inégales, utilisant la police et les armées pour violer les droits de l'homme.» Pour l'historien, il faudra non seulement que la commission dévoile les noms des tortionnaires, mais aussi le fonctionnement de la hiérarchie qui a fait de cette répression une politique d'État, ainsi que ses relais au sein du monde des affaires.

Les associations de droits de l'homme veulent en profiter pour inciter les Brésiliens à repenser l'usage de la torture, banale dans bien des commissariats. «La dernière dictature n'a rien inventé, c'est une tradition qui vient des temps coloniaux de l'esclavage ; il suffit d'ouvrir n'importe quel journal pour voir que la pratique est vue comme un instrument naturel par plusieurs segments de la société», insiste Daniel Aarao Reis.

Le véritable enjeu est de savoir si les travaux de la commission relanceront les débats sur la légalité de l'amnistie de 1979, qui protège les tortionnaires. Alors que les juristes n'ont pas tranché, une partie de la société civile est sortie de la léthargie, en organisant des «esculachos», comme en Argentine. Il s'agit de se réunir un groupe de militants à la porte d'un responsable de la dictature connu pour ses méfaits et de recouvrir son domicile de peinture, tags et banderoles. Impossible dès lors, pour ses voisins, d'ignorer que le respectable retraité était en fait un tortionnaire.


Par Lamia Oualalou