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Le gas « pillage » familial

UN PHENOMENE SOCIAL QUI MINE LE QUOTIDIEN DES SENEGALAIS

Les cérémonies familiales sont de véritables entreprises : elles génèrent des dépenses, mais produisent parfois de substantielles recettes du fait des dons, soutiens et cadeaux reçus des proches et des invités, en nature ou en espèces. Certaines nouvelles mariées n’organisent une réception que pour recueillir des cadeaux. Le gaspillage dans les cérémonies familiales n’est donc pas vain : il profite à de redoutables parasites.


Rédigé par leral.net le Jeudi 7 Mai 2009 à 04:02 | | 0 commentaire(s)|

Le gas « pillage » familial
L’itinéraire désopilant de Habib, 32 ans, logeant à la Sicap, en est une parfaite illustration. Le jeune homme est le digne héritier d’une famille dont la mère est femme au foyer et le papa à la retraite. Sa sœur Amy, une vieille fille qui, à force de courir après baptêmes et mariages du « tout Dakar », veut coûte que coûte récupérer tout ce qu’elle a dépensé lors des cérémonies de ses amies et autres connaissances. Comme elle tarde à se marier, elle ne trouve d’autre astuce que d’organiser une cérémonie qui lui permettrait de se faire rembourser. Elle improvise le mariage de son frère Habib, un chômeur invétéré. Ce dernier demande la main de Astou, 25 ans, virée de l’école à force de s’éterniser en classe de terminale et qui passe désormais ses journées à se tourner les pouces. Au cœur de ce piteux tableau de famille, se joue l’avenir de Habib. Regard hagard, taille moyenne, il semble surjouer ses états d’âme. Il cache mal ses inquiétudes et secrets inavouables face à cette future vie de parasite qui l’attend après le mariage. Sans sourciller, il dit : « Je n’ai pas été demandeur.

C’est ma famille qui a voulu de ce mariage, uniquement pour récupérer leur « ndawtal ». Moi, je ne travaille pas, et ils le savent. » L’air pensif, son visage poupin disparaît derrière un nuage de fumée. Sa clope coincée entre des gencives qui supportent ses dents jaunies, il s’évade le temps d’un taf et lance : « je peine à trouver de quoi m’acheter de la cigarette, je me demande avec quoi, je vais entretenir ma future épouse, mais yalla bakhna… » Habib souffre d’un certain embonpoint et ne manifeste de talent dans aucun domaine intellectuel, sportif ou artistique. Mais, ce qui compte pour le moment, ce sont les préparatifs de son mariage qui aura lieu dans quelques jours. Une semaine avant, sa sœur Amy, accompagnée de ses amies, rend visite à sa future belle-sœur pour lui apporter la dot : 500 mille FCfa comme trésor de guerre obtenu grâce à la tontine du quartier.

« CHAQUE PIECE DE 500 FCFA PONCTIONNEE SUR LE « WAROUGAR » POUR ETRE DONNEE A UN PARENT OU UNE AMIE VA LUI REVENIR A 5 MILLE FCFA LE JOUR DU BAPTEME »

Le visage en couteau, Ndèye Mbaye, 56 ans dont 36 de présence scénique, connaît les rouages et les rudiments de cette pratique qui frise le « griotisme ». Assise à l’ombre d’un arbre à la Gueule tapée, les jambes croisées, elle explique comment les 500 mille FCFA de dot ont été répartis. Actionnant son cure-dent, elle dit : « les 100 mille FCFA sont pour le warougal, 100 autres milles FCFA pour la cola, 100 mille FCFA pour le lit qu’elle doit acheter pour sa mère, 100 mille FCFA pour la réception, et 100 mille FCFA restent à la disposition de la fille, elle en fera ce que bon lui semble. » Comme une adolescente, Ndèye Mbaye foule des enjambées en direction de sa chambre. Le frou-frou de son grand boubou laisse une douce odeur d’encens.

La taille est imposante, les épaules étroites, des sandales noires aux pieds, elle ressemble à ces griottes qui égrènent leurs souvenirs, avec délectation ou nostalgie. Elle dit : « il fut un temps, je ne ratais aucune cérémonie à Dakar. J’étais tellement prisée qu’un mariage ou un baptême sans moi était carrément insipide. » Elle sort d’un placard coulissant des photos et poursuit : « c’était le bon vieux temps. Les guers (nobles) étaient moins radins… » Un peu de coq-à-l’âne et elle revient sur le sujet de discussion. Elle dit, l’air penaud : « où j’en étais encore…bien. La maman de la mariée distribue les 100 mille du warougar à ses amies et parents. Et chaque pièce de 500 francs donnée va revenir à 5 mille FCfa. Et elle va les récupérer la veille du baptême de sa fille pour préparer le « yébi ».

Les yeux rivés sur ses photos de souvenir, elle poursuit : « si par malheur celle à qui on a donné cet argent du warougar ne rembourse pas la somme au moment voulu, elle sera tancée au vu et au su de tout le monde. » A la question de savoir qui a fixé ces règles ? Ndèye répond le sourire au coin : « ben…on les a trouvées là. Ça a toujours été comme ça et on n’y peut rien, c’est notre culture ». Culture ou escroquerie ? Là, son visage s’assombrit, ses traits se raidissent. Elle lance à la cantonade : « comment ça escroquerie ! Vous les jeunes, vous jouez aux petits toubabs, mais vous ne pouvez rien contre la tradition. » Le visage renfrogné, elle tourne ses petits pieds. Ce sont des pratiques qui font des émules au Sénégal. Le Ndawtal, le Djakhal, le gouro badiène, le rérou tamkharit, le ndiéguénay, le may gou ndieuk, le yobeunté ziar, le Ndewenal, le Soukerou Kor, le faalarey ndèye, le tankou ndieuké, le ndéyalé le magalé, le téralou goro, le térou Makka, le sangou domou nijaay, le téranga ndieuké, le waathiaye, le premier ndieuké, deuxième ndieuké...La liste de ces phénomènes sociaux érigés en règle au Sénégal, est loin d’être exhaustive. Autant de prétextes pour recevoir de l’argent ou des vivres. Des pratiques qui réduisent la valeur du don, qui n’est plus pour faire plaisir, mais par pur conformisme et parfois malgré soi. Avec répugnance alors ! Car, un don n’a de valeur que lorsqu’il s’accomplit sans contrainte morale.

« AMY DEPENSE 500 MILLE FCFA POUR LE MARIAGE DE SON FRERE, MAIS REFUSE D’ACHETER LES MEDICAMENTS POUR ACCOMPAGNER LA GROSSESSE DE SA BELLE-FILLE. »

Au jour J, pas de faste, ni de cérémonie grandiose. Rien que les intimes et la famille. Habib erre comme une âme en peine. Même ce « gagnila » bleu ciel qu’il arbore fièrement, au frais de sa grande sœur, n’a pu cacher cette mine triste qu’il affiche. Pour ce jour censé être le meilleur de sa vie. Sa soeur, elle, est aux anges. Elle ne se soucie point des états d’âme de son frère. Elle jubile, entourée de ses amies. Un petit carnet mis en évidence sur ses mains curées, lui sert de bloc-notes. Elle y inscrit ses ndawtal. Comme si elle avait touché le jackpot. A défaut de pièces en nombre suffisant dans la maison, Astou ne rejoint pas le domicile conjugal. Un quotidien glauque attend Habib qui doit faire la valse entre la Sicap et Rufisque où loge sa femme. Dépité, il dit : « comme je peine à trouver le ticket de transport quotidiennement, j’y vais seulement les week-end. »

Le temps passe, sa femme Astou fait apparaître des signes de grossesse. Les choses se compliquent. Les médicaments pour l’accompagner coûtent cher. Son mari n’a pas un rond. Ce sont ses parents qui sont obligés de la prendre en charge. Gêné par le fait que sa belle famille, en plus de nourrir son épouse, prenne en charge sa grossesse, Habib sollicite l’aide de sa sœur Amy. Elle l’envoie balader et crie au scandale : « je n’ai pas d’argent pour t’acheter des médicaments. Tu n’as qu’à aller chercher un boulot pour entretenir ta femme. » Fichtre ! Astou supporte ses 9 mois de grossesse avec beaucoup de difficultés. Le jour de la délivrance approche, Amy et sa maman parcourent les quatre coins de Dakar, à la recherche des 500 mille FCfa pour les festivités du baptême.


PARADOXE : « UN MILLION DE FRANCS A ETE DECAISSE PAR LA FAMILLE DE HABIB POUR LE BAPTEME DE SON EPOUSE. »

Rufisque, il est 17 heures. Le vent marin, mêlé aux senteurs des immondices à ciel ouvert, embaume le patelin. Des maisons alignées au bord de la route, de couleur ocre, avec des peintures défraîchies sous l’effet de la brise s’offrent au regard des visiteurs. Des femmes en grande conversation servent, dés l’arrivée, d’interlocutrices. S’engouffrant dans une ruelle sablonneuse, la voiture se perd au milieu d’un labyrinthe. Pas de bol ! Elles se sont gourées. Toutefois, un jeune homme, physique de lutteur, noirceur d’ébène, s’érige en éclaireur du jour : « je crois que vous vous êtes égarés. Le baptême se trouve de l’autre côté du quartier. »

Une ambiance de fête au grand jour se mêle au décor de cette contrée lébou. Dans l’une des sinueuses ruelles, le vent entraîne l’écho des roulements de tambours accompagnés de chants mélodieux. Au fond de la rue, à gauche, une maison de couleur beige force l’attention, une foule immense, composée majoritairement de femmes en grande toilette meuble la devanture. Celles-ci forment un demi-cercle et dansent aux rythmes des tam-tams. De l’autre côté, une batterie de sabars, entretenus par des griots jouent leur partition. Ils crient, vocifèrent, et lancent des envolées laudatives au grand bonheur des dames. Astou est à l’honneur. Aujourd’hui, elle baptise son premier enfant.

Assise à califourchon sur une natte à gauche des griots, la maman de Astou procède au yébi. La vue de l’argent fait redoubler d’efforts les percussionnistes. L’un d’entre eux troque son sabar contre le micro et étale ses talents de laudateur : « khalé bou teuwé ndayam djinné done kilifam. Astou teuweul ndayam motakh beusseum bi reuye. » Son improvisation cependant, ne fait pas pleuvoir les billets. Déçu, il remet le micro à la griotte, qui entonne une air pour Amy et ses amies. Ses paroles les font entrer en transes, elles se mettent à danser sur un rythme endiablé et distribuent des billets de banque. Ragaillardie, la griotte se lance dans des envolées lyriques pour mieux épater la galerie.

Il est 20 heures, les choses sérieuses commencent. Les danseuses laissent la place au deux griottes des deux camps respectifs. La maman de Astou empile des tissus devant elle. Amy s’en lèche les babines, et ouvre grand ses bras pour recevoir ses cadeaux. Les griottes servent de relais aux familles et chacune couvre d’éloges ses guers. Une liste comportant le nom des belles-sœurs, oncles, tantes, grand-mère, amies de la famille et autres, est remise à la mère de Astou, qui doit les couvrir de cadeaux. Et d’argent. Son mouchoir de tête noué autour de sa taille, on entre dans le vif du sujet. Elle dit, d’un ton cérémonial : « Un pagne de wax, un khartoum, un thioup, plus 5 mille francs sont remis à toutes les belles-sœurs. Un pagne de wax plus 5 mille a toutes les tantes et les amies de la famille. Un basin plus 10 mille francs aux oncles. Un basin, un wax, un thioup plus 20 mille francs pour les beaux-parents. 50 milles francs pour les cousines. » Une des cousines de Habib interrompt la cérémonie. Habillée d’une tunique mauve, elle se déhanche au milieu du cercle. L’assistance surexcitée se met à crier. Donnant l’impression d’être seule au monde, elle y va de plus belle, en défiant les percussionnistes.

Successivement, la première ndieuké, la deuxième, et la magalé couvrent Astou de présents. Des cadeaux qui vont d’une chaînette en or, au plus petit bine-bine. Le ton solennel, la première ndieuké prend la parole : « Nous aimons notre épouse, et si je pouvais faire plus que ce que j’ai amené aujourd’hui, je l’aurais fait car elle le mérite. » Oui, elle a raison si elle pouvait faire plus, elle le ferait car elle gagnerait plus. La griotte de Astou se lève, esquisse des pas de danse par endroit et dit à la première ndieuké : « tout ce que tu viens de donner à ta femme, la maman de Astou l’a doublé pour te le retourner. » La vache ! La cérémonie se poursuit jusque tard dans la soirée. La famille de Astou décaisse et celle de Habib exulte. Plus d’un million de francs ont été dépensés pour le baptême. Loin de tout ce tintamarre, Habib boit le thé à quelques encablures de la cérémonie. Révolté, il dit : « quand il s’agit de choses sérieuses, les membres de ma famille sont très prompts à dire qu’ils n’ont pas d’argent, mais pour les futilités, ils s’empressent d’y mettre le gros lot. Cette somme qu’on a dépensée aujourd’hui pouvait me servir à commencer une activité commerciale et en même temps, garder ma dignité en prenant, moi-même en charge ma fille et ma femme. » Bien dit.

« J’AI DONNE 100 MILLE FCFA EN GUISE DE « SOUKAROU KOOR » A MA BELLE FAMILLE, ILS ONT JUGE QUE C’ETAIT TROP PETIT… »

Ce qu’ils ignorent, c’est que d’autres pesanteurs de la société les attendent au tournant. Notre expert du jour, Ndèye Mbaye annonce les couleurs : « le soukarou koor, est primordial. Personne ne vous l’impose, c’est un geste de respect envers les beaux-parents. » Binette, mariée depuis deux ans, lui emboîte le pas, mais s’inscrit en faux contre les affirmations de la griotte : « Mes belles-sœurs sont au nombre de 12. Mon mari avait refusé de me donner de l’argent pour le soukarou koor. C’est ma mère qui m’a donné 100 mille FCFA. Quand j’ai donné les 100 mille FCFA à l’aînée de mon époux pour qu’elle les redistribue, elle a fait le calcul et m’a rappelée le soir même pour me dire que la somme donnée était trop petite. » Sa frimousse crispée renseigne sur le dégoût de cette femme qui pensait bien faire, et qui, en revanche, récolte le mépris de sa belle famille. Elle ajoute : « j’étais outrée par les propos de ma belle-sœur. Et en plus, quand je suis partie passer la korité, j’ai constaté qu’elles m’en voulaient. Elles me parlaient à peine. » Elle élève la voix, en signe d’énervement et lance : « c’est mon argent, leur frère ne m’a rien donné ! » Binette fait un clin d’oeil à Astou. Comme pour lui dire : à bon entendeur salut !

Aïssatou LAYE

LaGazette.sn






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