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Le monument de la renaissance africaine: Sens et portée


Rédigé par leral.net le Lundi 17 Août 2015 à 23:19 | | 4 commentaire(s)|

Le monument de la renaissance africaine: Sens et portée
Les hommes et les nations ainsi que leurs œuvres sont inexorablement soumis à la loi de la caducité. A l'image des feuilles vieilles et fanées qui tombent inéluctablement de l'arbre pour laisser place aux feuilles jeunes et étincelantes de vie verdoyante et prometteuse, nous sommes tous condamnés à céder la terre et la patrie à des générations nouvelles. Mais les vieilles feuilles que le processus de régénération naturelle de l'arbre semble expulser de l'organisme vivant, retournent, par la mort, à la vie de ce même organisme : elles fertilisent le sol à partir duquel l'arbre puise la sève qui le nourrit. Personne n'échappe à cette tragique loi de l'histoire des hommes et des nations qu'est la caducité : la seule façon de s'y dérober de façon indirecte c'est, à l'image du développement organique de la plante, de produire des œuvres immortelles. Ces œuvres prennent des formes et contours variés : les décisions et réalisations politiques exceptionnelles (comme la révolution française), les œuvres philosophiques et scientifiques de qualité (la Critique de la raison pure de Kant ou théorie de la relativité de Einstein) les œuvres artistiques (les chefs-d’œuvre littéraires, les monuments architecturaux), etc.
Les pères des Indépendances et les héros de la décolonisation ont posé des actes politiques mémorables, les artistes africains ont irrigué le monde de leur génie, des savants comme Cheikh Anta Diop et d'autres ont contribué à faire reculer les limites de la connaissance humaine. Il y a donc des monuments africains dans les domaines de la science, de la politique et de l'art. Mais quid des monuments faisant office de patrimoine national et symbolisant les aspirations d'un peuple ? Où sont les édifices qui symbolisent à la fois notre enracinement dans un passé dont nous sommes fiers et notre ouverture dans un avenir que nous affrontons avec sérénité, confiance et courage ?
Le mot monument, du latin monumentum qui, lui-même, dérive de meneo, c'est-à-dire se remémorer, désigne une statue, ou toute forme d'œuvre architecturale destinée à rappeler un événement ou une personne dont la portée et le sens ont un caractère exceptionnel. Depuis la nuit des temps, l'oubli a été toujours considéré par les peuples et les nations comme une deuxième mort, un avilissement. Les pyramides égyptiennes sont le fruit de tant de sacrifices et d'ingéniosité qu'on est toujours pris d'émoi et de sentiment de respect infini pour les peuples qui ont réalisé de telles merveilles lorsqu'on les contemple. Que saurions-nous aujourd'hui des civilisations égyptienne, grecque, romaine, orientale, si des temples et des monuments érigés par les anciens n'avaient pas été des vestiges qui ont su résister avec succès à l'érosion du temps ?
Qu'est-ce qu'un peuple qui ne chante pas sa gloire et qui n'affirme pas son optimisme pour l'avenir ? Une petite archéologie des sept merveilles du monde montrerait tout de suite qu'un peuple n'est jamais prêt à construire des édifices de ce genre : ils nécessitent des sacrifices et des efforts humains que ne sont jamais prêts à dépenser ceux qui n'ont d'intérêt que pour les réalisations à rendement immédiat. Aucun contexte n'est en réalité opportun à la réalisation des grandes œuvres de l'humanité, sinon l'héroïsme et le génie n'auraient plus de sens. Le mérite d'un peuple et d'une génération, c'est de savoir titrer de ses difficultés des motifs de fierté rédemptrice et des raisons d'espérance dynamique.
En dehors des humeurs toujours vagabondes et versatiles de la politique, il convient de juger la portée du Monument de la renaissance avec la lucidité, l'abnégation et la rigueur intellectuelle dont sont si jaloux les intellectuels. Les monuments font partie de l'histoire vivante des hommes et des nations bien que symbolisant ou remémorant la plupart du temps des évènements ou personnages du passé. C'est pourquoi, les monuments ont une valeur à la fois culturelle et historique : ils suggèrent le passé, expriment une certaine fierté et témoignent de la créativité des contemporains. Dans toutes les grandes villes du monde, il y a des panneaux et des plans cadastraux qui orientent l'étranger et donnent une idée au nouveau venu sur les mutations de la ville.
Il faut, dans le même rapport, considérer l'histoire comme une gigantesque métropole et les monuments comme des repères qui permettent aux visiteurs et aux nouvelles générations de s'orienter dans le tumulte que représente l'histoire de l'humanité. Elle est tellement tumultueuse cette histoire que ceux qui ne savant pas en avoir une lecture correcte et lucide se perdent ou immergent dans ses flots labyrinthiques. Nous autres Africains avons tellement souffert de l'oubli et du mépris que nous n'avons pas le droit de laisser notre patrie vierge de symboles de notre opiniâtreté malgré l'adversité, de notre vivacité malgré les assauts répétés d'un monde injuste et impitoyable, de notre créativité malgré la modicité de nos moyens et malgré notre dénuement.
Il importe, sous ce rapport, de dénoncer la critique de l'opportunité politique et économique du monument de la renaissance africaine : ce n'est pas parce que nous sommes pauvres que nous devons nous morfondre dans le misérabilisme et dans une résignation qui ne fera que nous damner davantage dans les tréfonds des poubelles de l'histoire. Il ne faut jamais se délecter du misérabilisme, car il tue tout espoir, asphyxie toute innovation et inhibe toute volonté de résurrection. Une telle critique n'est pas seulement dangereuse et inhibitrice ; elle est fondamentalement fausse, car l'histoire de l'humanité est remplie d'exemples qui montrent que dans l'angoisse et le désespoir l'homme reste lucide et créateur de merveille. « De la boue », des artistes « ont pétri de l'or » et Nietzsche a raison de penser qu'il faut avoir en soi le chaos pour accoucher d'une étoile qui danse.
Face au spectacle de l'absurde, de l'horreur et du tragique qu'est l'histoire humaine, Nietzsche estime que l'homme est capable d'une créativité et d'une lucidité qui expriment justement sa liberté et sa joie à l'intérieur même d'une vie qui l'écrase et l'anéantit. La fierté n'a pas de prix et c'est faux de ranger le monument de la renaissance dans le registre du gigantisme mégalomane et des dépenses de prestige. Ce monument doit être considéré comme l'habile pétrification des larves de misère, de domination et de mépris, violemment mais ingénieusement extirpées des entrailles du volcan qu'est l'histoire tragique de l'Afrique et des Africains.
Baudelaire a dit avec beaucoup de pertinence qu’il « est beaucoup plus commode de déclarer que tout est absolument laid dans l'habit d'une époque, que de s'appliquer à en extraire la beauté mystérieuse qui y peut être contenue si minime ou si légère qu'elle soit ». Tous ceux qui prétextent de la morosité économique actuelle pour contester l'opportunité de cet imposant édifice qu'est le monument de la renaissance devraient méditer ce propos de Baudelaire. Cette entreprise n'est pas une sorte de misère dorée, il s'agit plutôt d'une transfiguration de la misère, d'une sublimation dynamique et positive de celle-ci en énergie créatrice. La tour Eiffel a enregistré 6.893 millions de visiteurs en 2007 : combien d'emplois créés ? Combien de millions d'euros en termes de retombées directes et indirectes ces visites ont-elles permis ? New York a son Liberty Enlightening the World, (la liberté éclairant le monde) plus connu sous le nom de statue de la Liberté (Statue of Liberty) : combien de millions de dollars cet édifice génère-t-il par année ?
De toute façon on ne peut et on ne doit juger la valeur et l'opportunité d'un tel édifice culturel et artistique en fonction de son coût ou de ses rendements financiers : ce qu'il symbolise, le message qu'il transmet, l'appel qu'il lance sont au-dessus de toute valeur marchande ! En ce qui concerne l'argument selon lequel l'habillement des personnages représentés par le monument heurte la conscience religieuse des Sénégalais et est contre les valeurs traditionnelles, il faut remarquer qu'il n'y a rein de plus saugrenu et de plus farfelu. Les tenants d'un tel argument sont d'ailleurs d'une éclatante mauvaise foi : juger une œuvre artistique en fonction du référentiel islamique dans un pays dont la constitution et les institutions sont laïques, c'est faire preuve de démagogie manifeste ! Il serait plus conséquent de la part de ceux qui défendent une telle idée de commencer d'abord par inviter leurs compatriotes à l'institution d'un Etat islamique où, comme on le sait, le socle culturel ne permettrait peut-être pas le port de tels vêtements.
Comment peut-on vivre et s'épanouir dans un Etat ou la liberté est un principe fondamental et dénoncer une œuvre artistique sous prétexte qu'elle met en scène des personnages mal vêtus au regard de l'éthique et des valeurs musulmanes ? Comment peut-on déprécier une statue pour un tel prétexte alors qu'au même moment on vit dans un pays où les gens observent des mœurs vestimentaires totalement libres pour ne pas dire libertaires ? De quelle Afrique et de quel Sénégal cette statue incarne-t-elle la renaissance ? Pourquoi, au lieu de remettre en cause le caractère laïc de notre société, ces gens se délectent-ils de procès superficiels et de débats périphériques ?
Il faut, dans ce pays, qu'on apprenne à faire une dichotomie nette entre le débat politicien et le débat technique : il y a des gens qui parlent de l'art alors qu'ils ne sont en rien autorisés à le faire. Il faut faire la dichotomie nette entre, d'une part le Wade ancien chef d'Etat et chef de parti que les uns adulent et que les autres critiquent et le Wade artiste auteur de l'idée de ce monument et, d'autre part, Wade en tant que personne humaine (avec sa nature humaine bien courbe pour parodier Kant) et la valeur intrinsèque de son idée ou de son œuvre elle-même. Il ne faut pas que l'amour ou la haine, l'adversité ou l'amitié qu'on éprouve pour l'homme politique soient les bases sur lesquelles nous formons nos jugements sur l'œuvre de l'artiste. Il faut surtout éviter de faire une sorte de transfert, pour utiliser une expression freudienne, de la politique à l'art !

Alassane K. KITANE, professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès






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