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Le procès Karim Wade ou le naufrage Macky Sall - Par Malick Sy


Rédigé par leral.net le Mardi 19 Août 2014 à 09:24 | | 7 commentaire(s)|

Le procès Karim Wade ou le naufrage Macky Sall - Par Malick Sy
Ils sont tous les deux présidents. L'un de la République, l'autre de la Cour spéciale chargée de juger Karim Wade. De Macky Sall ou de Henri Grégoire Diop, difficile de dire qui est véritablement l'avatar de l'autre. Si le premier symbolise le triomphe de l'incompétence sur l'amateurisme, le second semble plutôt relever de l'erreur de casting. Ses interventions plus qu'approximatives à l'ouverture du procès ont poussé nombre d'observateurs à se demander comment un si haut et si brillant magistrat, réputé pour sa rigueur, a-t-il à ce point, pu manquer d'épaisseur rhétorique et de maîtrise des règles procédurales, dans la conduite d'une des plus grandes affaires politico-judiciaires du Sénégal post indépendant? Le président de la Cour spéciale paraît si dépassé par l'ampleur de l'événement, qu'il pourrait bien devenir au procès Karim Wade, ce que le Président Sall est déjà à la gouvernance du Sénégal: un naufrage absolu. L'onde de choc provoquée par le retentissement politico-médiatique de ce dossier et qui va bien au-delà des frontières sénégalaises, pourrait compliquer un peu plus, la tâche de ce magistrat pourtant émérite.

Plus qu'un procès, un duel entre la firme Faye-Sall et le clan Wade

Ce procès exceptionnel, plaidé par des avocats d'exception devant un tribunal d'exception, s'il va jusqu'à son terme, risque de se dérouler dans un fracas de haine, de trahison, de déballage, de rancœurs personnelles et politiques où tous les mensonges, montages et manipulations seront permis. Avec sa gestion ethnique et consanguine du pouvoir, (Faye positif-Sall négatif), symbolisée par l'implication hégémonique de sa famille et celle de sa femme (Marième Faye) dans la gouvernance de l'Etat, Macky Sall sait qu'à travers le procès Karim Wade, se joue non seulement son avenir politique et personnel, mais aussi celui de ses proches. Il sait que le moment venu, lui aussi devra s'expliquer sur l'origine de sa "collo-sall" fortune sous-évaluée à près de 12 millions d'euros pour un homme dont le seul patrimoine connu et reconnu il y a encore une décennie, était sa carte du PDS et sa proximité avec son prédécesseur et ex-mentor Abdoulaye Wade.

On comprend dès lors, la volonté flagrante de la présidence de la République, de confisquer l'affaire Karim Wade qui, plus qu'un simple procès, est le dernier acte de l'impitoyable duel que se livrent par tribunaux interposés, un Président en perdition et un de ses potentiels successeurs. Un procès qui, plus qu'une simple affaire de justice, est l'ultime séquence emblématique de la confrontation entre la firme Faye-Sall et le clan Wade. Un procès dont le verdict final signera l'arrêt de crucifixion politique de l'une des deux familles. Le président Henri Grégoire Diop aura besoin de toute la force de son intime conviction de juge pour faire preuve d'impartialité et d'objectivité dans un dossier qui, dès le début de son instruction, s'est déplacé du terrain judiciaire vers celui du règlement de compte politique et personnel.

Les petits arrangements du Président avec la vérité

Depuis bientôt un an et demi que les sénégalais assistent à la traque d'un homme et de ses proches en lieu et place d'une traque de la vérité judiciaire. Bientôt 18 mois que celui qui se présente comme un "prisonnier politique" est victime de l'acharnement collectif et conjugué d'un puissant appareil niché au cœur de l'État, sous le haut patronage du Palais et dont la mission est d'accrocher au revers du veston présidentiel, la médaille de la culpabilité et de l'inéligibilité programmées de Karim Wade. Décrété coupable avant même d'être jugé, l'ancien ministre a été exposé à la vindicte populaire par un procureur spécial en service commandé, qui en direct à la télévision, l'accuse alors de s'être illicitement enrichi (défense d'Henri-re Monsieur le Président) à hauteur de près d'un milliard d'euros. C'est un peu moins que ce que les bailleurs ont déboursé pour la reconstruction du Mali ou encore l'équivalent des échanges commerciaux entre l'Angola et le Portugal.

La quantification du montant a entretemps connu une dégringolade vertigineuse pour s'arrêter à quelque 178 millions d'euros, mais l'accusation peine encore et toujours à en trouver la moindre once de preuve. C'est un immense fiasco judiciaire pour l'Etat du Sénégal qui a dépensé plusieurs milliards et enrôlé des dizaines de cabinets et d'avocats pour mettre en scène la condamnation judiciaire et politique de Karim Wade. Pis encore pour Macky Sall, son acharnement contre Karim Wade a généré un véritable courant de popularité et de sympathie pour son principal adversaire. Cette puissante lame de fond est aujourd'hui entrain de traverser l'ensemble des villes et campagnes sénégalaises. Alors le chef de l'État peut toujours déclamer sur tous les tons que le prisonnier Wade "n'est ni un obstacle, ni une menace pour lui," mais il sait en son for le plus intérieur, qu'il s'arrange avec la réalité et la vérité. Karim Wade est le tourment de Macky Sall. Le président n'agit qu'en opposition au prisonnier. Chacun voit aujourd'hui là où ça l'a mené.

La fin d'une illusion

Macky Sall ne sait ni où il veut conduire le Sénégal ni même où il va. On sait seulement là où il n'ira pas. Son chemin a cessé de croiser celui des Sénégalais au soir de son élection, le 25 mars 2012. Le pays ne cesse d'aller mal et reste englué dans un marasme général. Même pas l'ombre d'une éclaircie à l'horizon. La mort par balle de l'étudiant Bassirou Faye dans l'enceinte même du campus universitaire de l'université de Dakar risque d'alourdir une situation déjà bien tendue. Que fait le chef pendant ce temps-là ? En ballade entre Washington et Paris. Et pendant le Macky tour, le président ne répond plus. Il n'a d'ailleurs plus de répondant. Son autorité est en lambeau et à l'abandon. Il est très peu craint, donc que très peu respecté.

Cette situation de désagrégation institutionnelle inédite au Sénégal, a ouvert le festival du grand n'importe quoi au sommet de l'Etat avec des gendarmes qui se tirent dessus par pamphlets interposés, des officiers supérieurs qui se crêpent les galons par voie de presse et une haute hiérarchie policière récemment citée dans d'obscures histoires de drogue. Pour couronner le tout, de plus en plus de conseillers spéciaux quittent le Palais pour échapper au naufrage du Titanic présidentiel. Et que dire lorsqu'on apprend de la bouche d'un membre du gouvernement du Sénégal, que la femme du président, devenue le logiciel le plus malveillant de la gouvernance Sall, s'est arrogée le pouvoir officieux de nommer à certaines fonctions civiles et ministérielles. Quelle vilaine blessure à notre démocratie. Quelle belle balafre au visage de notre République.

Raillé par sa propre coalition, qui le soutient comme une corde soutient un pendu, défié par Aminata Touré, son ex-égérie de Premier ministre, celle-là même qui l'a entraîné dans ce fichu pétrin, Macky Sall ne s'imaginait certainement pas aussi seul au moment d'aborder la dernière ligne droite de son mandat. Il réalise bien tardivement que ceux qu'il pensait être des souteneurs sont en fait ses propres fossoyeurs. Il découvre bien trop tard que l'emprisonnement de Karim Wade n'a pas réglé les problèmes des sénégalais, ni résorbé son déficit d'autorité et encore moins l'empêcher d'être le président le plus impopulaire de toute l'histoire politique sénégalaise. Mais ce sont surtout les Sénégalais qui découvrent chaque jour un peu plus, l'inaptitude de leur président à gouverner et l'immensité du gouffre entre ses capacités personnelles et les exigences intellectuelles de la fonction suprême de Chef d'Etat. Après 29 mois de mandat, la seule empreinte laissée par Macky Sall est pondérale. Et ce n'est pas ce que les sénégalais attendaient de "l'Hercule de Fatick."

Avoir confiance en notre Justice

Dans le combat politico-judiciaire qui oppose Macky Sall à Karim Wade, les plaidoiries se font aussi bien dans le prétoire qu'en dehors. Alors même pendant la suspension du procès, la guerre de l'opinion fait rage. Sauf qu'à cette bataille-là, le camp Wade a incontestablement les faveurs de l'opinion. Macky Sall aura-t-il celles de la justice dont il est le président de la magistrature? J'ai la faiblesse de croire en l'indépendance de l'immense majorité des juges sénégalais qui le moment venu, sauront déconnecter les relents politiques du versant strictement judiciaire de l'affaire Karim Wade. J'ai la faiblesse de croire que le juge Henri Grégoire Diop, fervent catholique pratiquant dont le marqueur de la longue carrière judiciaire a toujours été l'application stricte de la loi, saura résister aux pressions de sa hiérarchie et démontrer à la face des sénégalais et du monde, que l'impartialité de la justice sénégalaise n'est pas qu'une simple illusion. J'ai la faiblesse de penser en tant que Sénégalais, vivre dans un Etat de droit où aucun citoyen "n'a à prouver son innocence mais qu'il appartient à l'état de prouver sa culpabilité," c'est l'ADN même de la justice. Cela dit, Karim Wade est un citoyen justiciable. Il ne saurait être question de lui accorder un quelconque traitement de faveur. Les lois de sa patrie doivent lui être appliquées dans toute leur rigueur mais la justice de son pays doit aussi passer dans toute son impartialité et sa neutralité.

La défense d'un homme.

Que l'on ne s'y méprenne pas. Ceci n'est pas un plaidoyer d’absolution du prévenu Wade mais la stricte défense d'un homme qui est présumé innocent; la stricte défense d'un homme qui a été médiatiquement assiégé et pilonné comme jamais une seule personnalité sénégalaise ne l'a été avant lui; la stricte défense d'un homme qui n'a jamais pensé que le fauteuil présidentiel lui était prédestiné malgré ce que l'ex "société in-civile" sénégalaise à formidablement bien réussi à faire croire aux opinions publiques nationales et internationales; la stricte défense d'un homme qui symbolise ce qu'une vision et une ambition combinées à l'audace peuvent contribuer à réaliser lorsqu'on a la passion de son pays; la stricte défense d'un homme victime d'un véritable acharnement d'Etat.
La justice sénégalaise devra dire à la face du Sénégal et du monde, si elle accepte que cet homme soit sacrifié sur l'autel des seuls désirs de réélection de son principal adversaire politique. J'ai nommé Macky Sall.

Malick SY
Journaliste






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