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Le subtil harcèlement policier des opposants russes

le 13 Juillet 2012 à 09:51 | Lu 419 fois

Depuis plusieurs semaines, la police russe traque et menace les figures de la contestation au régime de Vladimir Poutine.


Le subtil harcèlement policier des opposants russes
Correspondant à Moscou

Les yeux cernés, les gestes d'agacement trahissent, chez Maria Boronova, une évidente tension. Équipé d'une minicaméra, son compagnon filme systématiquement les visiteurs qui entrent dans leur appartement moscovite. La vie ordinaire de cette jeune femme de 28 ans, ancienne assistante de Lev Ponomarev, un député d'opposition en pointe dans la contestation à Vladimir Poutine, a basculé dans un univers kafkaïen et angoissant depuis le 10 juin, lorsque son appartement a été perquisitionné.

Ce matin-là, la femme de ménage a, dans un premier temps, refusé d'ouvrir. Mais le bruit de la scie circulaire actionnée par les policiers l'a rapidement fait changer d'avis. À l'issue du raid, ces derniers ont confisqué quatre ordinateurs portables, une imprimante, un appareil photo, des cartes SIM, les téléphones portables, trois DVD consacrés au «vrai Poutine», quinze morceaux de tissu blanc, symbole de la contestation au pouvoir, deux rapports sur Poutine et la corruption, ainsi qu'un pulvérisateur pour la gorge.

Quinze jours plus tard, trois «assistantes sociales» se sont présentées à son domicile pour s'assurer que les soins et l'éducation prodigués à son enfant, Alexandre, âgé de 5 ans et demi, correspondaient aux standards «russes». Elles agissaient, ont-elles expliqué, à la suite d'une plainte de voisins anonymes, qui auraient vu Maria «frapper» son fils. Sans document officiel, les fonctionnaires ont fait le tour de sa chambre - impeccablement rangée - et se sont étonnées, sur le ton du reproche, que ce dernier se voie dispenser des cours d'anglais et de violon. Elles ont pris des notes, puis sont reparties.

Maria Boronova avait le tort de figurer parmi les organisateurs de la manifestation anti-Poutine du 6 mai dernier, qui s'est soldée par des affrontements avec la police. Elle est inculpée pour «organisation de désordres massifs». Depuis, le petit Alexandre est à la datcha, avec sa grand-mère, tandis que la maman guette, inquiète, sur un téléphone portable désormais sur écoutes, des messages de menace ou une nouvelle convocation de la police. «Je ne sais jamais ce qui va m'arriver».

Les menaces et les dénonciations, affirme-t-elle, proviennent de l'appartement central du troisième étage, dans lequel vient de s'installer une femme seule d'environ 40 ans. Une voisine spécialement recrutée par «les services», assure-t-elle. Interrogée par Le Figaro, la dame en question dément, très calmement, les accusations.

Les démons du passé
C'est un véritable climat de harcèlement qui prévaut en Russie depuis plusieurs semaines dans les milieux d'opposition. Officiellement, la police recherche les auteurs des affrontements du 6 mai. Aujourd'hui, douze personnes sont sous les verrous et «quelques dizaines» sont suspectées. On y trouve des figures de l'opposition, comme le blogueur Alexeï Navalny, ou des citoyens ordinaires. Alexandra Doukhanina, détenue à son domicile au moins jusqu'au 6 novembre, a été filmée le 6 mai en train de jeter une pierre. Lors du procès, son avocat plaidera la thèse d'un acte isolé, commis par une jeune fille déboussolée de 18 ans, mais il ne se fait guère d'illusions. «Dans notre pays, la justice n'est pas indépendante, les juges comprennent très bien ce que l'on attend d'eux. Ils ne vont pas risquer de perdre leur emploi», explique Alexandre Aroutiounov.

Alexandre Kamensky, 35 ans, laveur de vitres, est lui aussi inculpé de «désordres massifs». Le 6 mai, il affirme qu'il ne participait pas à la manifestation incriminée, mais il a le tort d'être membre du parti Autre Russie, dirigé par l'écrivain radical Edouard Limonov. «Le juge a refusé d'écouter les témoignages en ma faveur.» Lui aussi a connu les convocations policières nocturnes par téléphone, ainsi que les perquisitions, au cours desquelles ont été saisis des ordinateurs, des livres de Limonov… et un drapeau irlandais. «Ces opérations n'ont pas d'autre but que de faire peur aux gens», explique Alexandre Kamensky qui, lui, se veut désormais «prudent», en s'abstenant de participer à des manifestations non autorisées.

Interrogé par Le Figaro, le comité d'enquête justifie ses méthodes, affirme que les risques de fabrication de preuves par les organes d'État - accusation récurrente de l'opposition - sont «minimes». Et invite les plaignants à «saisir les tribunaux».

Pour décrire l'activité policière actuelle, nombreux sont les opposants moscovites à évoquer l'atmosphère des années 1936 et 1937, point culminant de la terreur stalinienne. Piotr Verzilov, dont la femme est l'un des membres du groupe punk Pussy Riot, incarcérés pour «hooliganisme» dans une église, raconte comment, au retour d'une promenade, il a découvert une fenêtre grande ouverte, donnant sur la chambre de son enfant et, sur sa table de nuit, un recueil d'anciens discours soviétiques. Un mode opératoire familier des agents des services secrets (FSB). Néanmoins, la militante historique des droits de l'homme Lioudmila Alexeïeva réfute toute analogie avec la terreur stalinienne. La Russie donne simplement l'impression de renouer avec les démons du passé.

Alexandre Bastrykin à la manœuvre
Dans la campagne de harcèlement entamée contre l'opposition, Alexandre Bastrykin est devenu une pièce maîtresse des structures sécuritaires russes, les fameux «Siloviki».

Âgé de 58 ans, cet ancien apparatchik communiste, proche de Vladimir Poutine, avec qui il a partagé les bancs de l'université de Leningrad en 1975, préside depuis janvier 2011 le comité d'enquête, équivalent russe du FBI américain ou, selon ses détracteurs, du sinistre NKVD soviétique. Une structure directement rattachée au Kremlin, lequel, théoriquement, n'ignore rien de ses faits et gestes. Outre le fait d'instruire de retentissantes affaires de corruption, le comité d'enquête est derrière l'ensemble des perquisitions et des poursuites engagées contre les opposants à Vladimir Poutine.

Début juillet, Bastrykin reprochait à ses collaborateurs, en termes très crus, d'avoir clos une des nombreuses enquêtes pesant sur le blogueur Alexeï Navalny. À la mi-juin, il se distinguait pour avoir menacé de mort, la nuit dans une forêt hors de Moscou, le rédacteur en chef adjoint du journal Novaïa Gazeta. Devant le tollé provoqué dans la profession, Alexandre Bastrykin avait dû finalement s'excuser.


Par Pierre Avril