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Le théâtre dans le collimateur du premier ministre turc

le 25 Mai 2012 à 09:04 | Lu 567 fois

L'arbitraire d'Erdogan trouble les défenseurs de la laïcité et fait craindre une «guerre des cultures».


Le théâtre dans le collimateur du premier ministre turc
À Istanbul

C'est le «fait du sultan», la version turque du «fait du prince». Le premier ministre Recep Tayyip Erdogan a placé les théâtres publics sur le billot en menaçant de leur couper les subventions. La polémique a démarré avec La Secrète obscénité de tous les jours, jouée au Théâtre de la ville d'Istanbul. Avec un humour féroce, la pièce du Chilien Marco Antonio de la Parra met en scène la difficulté de vivre dans un pays qui a subi la dictature de Pinochet. Mais des journaux se sont dits outrés de son caractère immoral. Dans la foulée, le maire d'Istanbul, un proche de M. Erdogan, a fait passer le choix du répertoire des théâtres de la métropole sous la tutelle de son administration. Les acteurs sont aussitôt descendus dans la rue pour dénoncer la volonté des musulmans modérés au pouvoir de soumettre l'art à des critères moraux.

Ce bras de fer entre la communauté du spectacle, qui revendique une liberté d'expression sans condition, et le gouvernement islamo-conservateur conforte tous ceux qui sont persuadés qu'une «guerre de la culture» se déroule en Turquie. L'arbitraire de Recep Tayyip Erdogan a troublé. En cas de besoin de financement, «nous pouvons aider les pièces que nous voulons», a-t-il décrété, avant de se lancer dans une tirade contre «la caste» des comédiens. «Un verre de whisky à la main», ils «regardent de haut le peuple, ils ne font rien d'autre si ce n'est insulter le peuple sans rien produire». Le complexe des nouvelles élites pieuses vis-à-vis de la création artistique est patent.

Le premier ministre ne s'est, il est vrai, jamais distingué comme un amoureux des arts. L'an dernier, il avait ainsi qualifié de «monstruosité» une statue dédiée à la réconciliation entre la Turquie et l'Arménie. L'œuvre était d'autant plus inacceptable, selon lui, qu'elle se trouvait à proximité du tombeau d'un saint musulman, et il avait exigé sa démolition. L'ordre fut exécuté. Il n'est pas le seul à avoir semé le doute sur les intentions du Parti de la justice et du développement (AKP). Le secrétaire général de la présidence de la République a déclaré qu'il fallait «promouvoir un art conservateur et des normes esthétiques».

Réforme de l'éducation
Pour le peintre Bedri Baykam, à la tête de l'Association des artistes plasticiens de Turquie, «le gouvernement islamiste ne tolère aucune opposition. Il cible désormais la culture et veut imposer sa vision sur le monde artistique. Nous qui faisons un art politique ou érotique le gênons.» Sans voir, comme les plus fervents défenseurs de la stricte laïcité défendue par les héritiers de Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la République, un agenda islamique caché derrière les décisions controversées du gouvernement, des intellectuels musulmans critiquent également des manières intolérantes. Mustafa Akyol estime ainsi que les nouvelles classes dominantes, conservatrices, ont les mêmes «mauvaises habitudes», que les anciennes, kémalistes. En matière de gouvernance, elles imposent juste des «valeurs nationales, définies par le passé ottoman» et non plus «républicaines».

La querelle des théâtres succède ainsi à une réforme de l'éducation, introduite ce printemps, qui a été fortement critiquée pour son orientation religieuse. L'âge d'accès aux imam hatips, écoles où l'enseignement de l'islam occupe une part importante du programme, a été abaissé de 15 à 11 ans. Dans le cursus classique, des cours optionnels sur la vie du Prophète et sur le Coran ont été introduits. À tous ses détracteurs, le premier ministre a répondu qu'il souhaitait former «une jeunesse religieuse» et non pas «une génération d'athées».

Des instances publiques veillent au grain. Le Conseil supérieur de l'audiovisuel (RTÜK) s'est assuré que le candidat turc à l'Eurovision 2012, dont la finale a lieu samedi en Azerbaïdjan, ne reproduirait pas les déhanchés très explicites de la chanteuse Hadise lors de l'édition 2009. Et les amendes contre les chaînes pour promotion du tabac et de l'alcool dans les séries télévisées se multiplient. Le feuilleton Behzat C est actuellement dans son collimateur. Le personnage principal, un détective privé, a le malheur d'être, à la fois un buveur invétéré et un coureur de jupons. Pour le vice-premier ministre, c'est un «exemple» qui peut nuire «au développement moral» de la jeunesse turque.

Par Laure Marchand