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Les 10 chantiers de Ouattara

le 23 Mai 2011 à 14:56 | Lu 506 fois

Alassane Ouattara a attendu près de 20 ans avant de s’asseoir dans le fauteuil présidentiel. Cela n’a pas été facile. Mais ce qui l’attend ne l’est pas non plus. Voici les 10 chantiers qui occuperont le nouveau président, investi le 21 mai 2011.


Les 10 chantiers de Ouattara
Sécuriser le pays

Abidjan, la capitale économique ivoirienne, est (presque) sécurisée. Les combattants du «commando invisible», davantage anti-Gbagbo que pro-Ouattara, ont été neutralisés à Abobo (Nord) et leur chef Ibrahim «I.B.» Coulibaly a été tué. Les derniers miliciens de Laurent Gbagbo, aidés de mercenaires libériens, ont été chassés de leur fief de Yopougon (Ouest).

Mais certains éléments des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI, pro-Ouattara, et dont font partie les Forces Nouvelles) se paient «cash» en rackettant, volant et pillant à Abidjan. Si ces comportements perdurent, la population pourrait se lasser de ses «libérateurs».

Dans le «Grand Ouest», la situation sécuritaire est toujours très mauvaise. Après avoir été chassés de Yopougon début mai, les miliciens et mercenaires pro-Gbagbo ont semé la mort et la désolation dans leur fuite vers l’Ouest. Selon le gouvernement, ils auraient massacré plus de 220 civils, notamment dans les localités qui se trouvent sur la route longeant la côte, comme Grand-Lahou et Sassandra.

Où étaient alors les FRCI? Et la Mission de l’ONU en Côte d’Ivoire (Onuci), forte de 10.000 hommes? Comment des tueurs fous peuvent-ils parcourir des centaines de kilomètres sans être inquiétés?

A Duékoué, important carrefour de l’Ouest où des centaines de personnes ont été massacrées par les deux parties fin mars, quelque 30.000 villageois sont toujours réfugiés, dans des conditions sanitaires déplorables, à la mission catholique de la ville. Ils sont souvent d’ethnie guéré, réputée favorable à l’ex-président.

Dans le Grand Ouest, où coexistent populations autochtones, Ivoiriens du Nord musulman et Sahéliens —essentiellement des Burkinabè— les tensions sont toujours vives, notamment en raison de litiges fonciers.

Réformer l’armée

En mars 2011, les rebelles des Forces Nouvelles sont soudainement devenus des militaires des FRCI. Si les forces pro-Ouattara ont progressivement accueilli en leur sein des militaires, gendarmes et policiers qui ont servi Gbagbo, elles restent encore très marquées par l’apport et l’influence des «Nordistes». Réformer l’armée sans mécontenter ceux qui l’ont porté au pouvoir sera sans conteste une des tâches les plus ardues du président Ouattara.

Que faire d’ex-rebelles n’ayant jamais reçu de formation militaire? Comment intégrer des responsables rebelles, formés dans le «bush», qui revendiquent maintenant des grades et des fonctions élevées? Comment faire cohabiter, dans une seule armée nationale, les ennemis d’hier? Un colonel ayant servi Gbagbo obéira-t-il à un chef rebelle promu général?

Il faudra de l’argent, beaucoup d’argent, pour réformer cette armée. Certains pourront être «placés» à l’étranger dans des ambassades, d’autres pourraient servir, loin du pays, dans des opérations de maintien de la paix. Mais de nombreux autres ne quitteront l’armée qu’avec un pécule et une formation professionnelle.

La communauté internationale devra répondre présent pour financer ces programmes de démobilisation et réinsertion.

Relancer l’économie

Après une croissance faible ces dernières années, l’économie ivoirienne devrait en 2011 accuser le coup de près de cinq mois d’une meurtrière crise postélectorale.

Récession, stagnation ou très légère croissance? Il est trop tôt pour le dire avec certitude. Mais le premier exportateur mondial de cacao —également producteur de pétrole— a du répondant. La majorité des infrastructures n’ont pas été détruites et fonctionnent de nouveau, comme les ports d’Abidjan et de San Pedro.

Mais le secteur privé attend sinon un «plan Marshall» du moins des mesures gouvernementales pour l’aider à relever la tête, notamment l’exonération de taxes et d’impôts.

Rétablir la confiance, notamment à l’égard des investisseurs étrangers, est essentiel. Et Abidjan devrait faire pression pour que la Banque africaine de développement, délocalisée provisoirement à Tunis, et des agences régionales de l’ONU fassent leur retour dans la métropole ivoirienne, véritable «hub» régional.

Le nouveau pouvoir devrait également renégocier certains contrats avec de grandes entreprises étrangères, qui ont prospéré lors des années Gbagbo…

Faire un audit du secteur pétrolier

Le cacao et le pétrole sont les deux mamelles de l’économie ivoirienne. Mais aussi de tous les régimes qui se sont succédé à Abidjan, notamment celui de Gbagbo, qui était au pouvoir depuis 2000.

La production de pétrole a fortement augmenté durant ces années-là, la production passant de moins de 12.000 barils/jour en 2002 à 33.000 en 2006 et près de 60.000 en 2010. Certaines estimations vont jusqu’à 80.000 barils/jour dès la fin des années 2000, le gouvernement Gbagbo étant accusé de sous-estimer la production officielle.

Mais le secteur pétrolier du premier producteur de l’Afrique de l’Ouest francophone était encore plus opaque que la filière cacao. Un audit est donc nécessaire pour mettre à plat tout le secteur pétrolier, y compris la puissante Société ivoirienne de raffinage, qui traite une partie du brut nigérian.

Faire un audit de la filière cacao

Audit également à prévoir pour la très juteuse filière café-cacao (40% des recettes d’exportation). Une trentaine d’anciens barons du secteur ont été arrêtés en 2007 lors d’une opération «main propre» et attendent d’être jugés. Leur procès a été plusieurs fois ajourné. Qu’en sera-t-il maintenant que le pouvoir a changé de main? De nouvelles investigations auront-elles lieu?

Le dossier est sensible et suivi avec beaucoup d’attention par tous les opérateurs, notamment les traders de la bourse de Londres, où se négocient les cours de la fève.

Juger les années Gbagbo

Le président Ouattara le répète inlassablement: «justice sera faite». Mais juger équitablement Laurent Gbagbo et ses proches ne se sera pas facile. Il faudra éviter la «justice des vainqueurs». La Cour pénale internationale va s’occuper des dossiers les plus graves, relatifs aux crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

La justice ivoirienne traitera notamment des «crimes économiques», comme les détournements.

Une Commission Vérité et Réconciliation, sur le modèle sud-africain, va être mise en place mais ses attributions et domaines de compétence sont encore flous.

Former un gouvernement d’union

Il faut ouvrir le gouvernement à des personnalités «présentables» du Front populaire ivoirien, le parti de l’ex-président Gbagbo, qui a quand même recueilli 45,9% des voix au second tour de la présidentielle. Un gouvernement d’union nationale semble indispensable pour ne pas jeter les électeurs de Gbagbo dans les bras d’aventuriers revanchards.

Qui le dirigera? L’ex-chef rebelle Guillaume Soro, actuel Premier ministre et tout puissant ministre de la Défense, devra-t-il laisser la place à une personnalité du camp de l’ancien président Henri Konan Bédié, l’autre allié de poids du président Ouattara? Bédié reste étonnamment silencieux depuis la victoire de ce dernier…
Eradiquer le poison de l’«ivoirité»

Un poison instillé d’ailleurs par l’ex-président Bédié à la fin des années 90 pour écarter un certain… Alassane Ouattara. Cette ivoirité est la négation même du «miracle ivoirien», qui a su accueillir sur son sol des millions d’étrangers qui ont fortement contribué à son développement économique, transformant le pays en véritable «Etats-Unis» d’Afrique de l’Ouest, la nouvelle frontière de tant de Ouest-Africains.

Le président Ouattara devra trouver les mots justes pour «laver les cerveaux» d’une décennie de propagande xénophobe et raciste dans ce melting-pot ethnique, culturel et religieux. Gbagbo avait stigmatisé les Nordistes, Ouattara et ses hommes devront éviter de considérer les gens de l’Ouest comme des adversaires.

Garantir la liberté de la presse

Et pour extirper cette sulfureuse ivoirité, la presse a un grand rôle à jouer. Pour l’instant, seuls les médias favorables à Ouattara ont recommencé à fonctionner. Il ne faut pas que cela dure trop longtemps même si personne ne s’attend à trouver les «ultras» du camp Gbagbo développer de nouveau leurs discours xénophobes au nom de la liberté de la presse.

Des organismes de contrôle doivent veiller à ce que les «médias de la haine» se taisent définitivement. Mais certains journalistes, qui ont stigmatisé des Nordistes et des Ouest-Africains, provoquant le lynchage de nombres d’entre eux par les miliciens pro-Gbagbo, doivent répondre de leurs actes devant la justice.

Restaurer l’image internationale du pays

Il est bien loin le temps du «sage» Félix Houphouët-Boigny, le «père de l’indépendance», sa stabilité politique et son miracle économique. Abidjan doit maintenant reprendre sa place dans les institutions régionales (Union économique et monétaire ouest-africaine et Communauté Economique Des Etats de l'Afrique de l'Ouest notamment) et à l’Union africaine pour faire entendre sa voix.

La Côte d’Ivoire, avec ses Burkinabè, ses Maliens, ses Guinéens, ses Nigériens, ses Sénégalais, ses Libanais; bref, tous ses étrangers, constitue le laboratoire francophone de l’Afrique émergente, de l’Afrique cosmopolite, ouverte à ses voisins, ouverte au monde. Elle ne doit pas, elle ne doit plus décevoir.

Adrien Hart, Slateafrafrique.com


1.Posté par Bozz le 23/05/2011 16:19 | Alerter
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Nous lui souhaitons bonne chance et beaucoup de courage.

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