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Les Kurdes poussent leurs pions en Syrie

le 13 Août 2012 à 11:16 | Lu 601 fois

REPORTAGE - Alors qu'à Alep, l'armée syrienne livre « la mère des batailles », elle a disparu du Kurdistan syrien depuis près d'un mois sans qu'aucune goutte de sang soit versée.


Les Kurdes poussent leurs pions en Syrie
Envoyé spécial à Erbil

Trois jours de route, le long de la frontière turque, pour venir de la ville d'Afrin, dans l'ouest de la Syrie. Entouré d'amis, assis dans le hall d'un hôtel confortable d'Erbil, la capitale du Kurdistan d'Irak, Said Najar se remet de son périlleux voyage. Militant politique, il a commencé par traverser, la peur au ventre, les faubourgs d'Alep au milieu des combats avant de franchir des dizaines de barrages armés. C'est seulement après avoir atteint Kamechliyé et la région kurde de Syrie qu'il a pu enfin se détendre sur les cent cinquante derniers kilomètres de route poussiéreuse qui l'ont mené à la frontière irakienne.

Alors qu'à Alep, l'armée syrienne livre «la mère des batailles», semant ruines et désolation, elle a disparu du Kurdistan syrien depuis près d'un mois sans qu'aucune goutte de sang soit versée. Le vide du pouvoir n'a pas duré longtemps. Le Parti de l'union démocratique (PYD) s'est engouffré dans la brèche et contrôle désormais la zone. Sans renier son allégeance à Abdullah Ocalan, le leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), incarcéré depuis treize ans sur l'île prison d'Imrali, ce mouvement dément pourtant être le faux nez de la guérilla marxiste kurde de Turquie.

Clamant leur indépendance, les responsables du PYD nient de la même façon tout accord avec l'Iran et le régime syrien pour gérer la région. «C'est le résultat d'un long et patient travail au sein de la société kurde, explique le représentant en Irak du PYD, le docteur Hussein Kotcher. Nous avons construit un véritable État. Nous avons un conseil du peuple, nous avons mis en place des tribunaux, une unité de protection civile. Ceci a permis de marginaliser les forces militaires. Dans certaines régions kurdes, les institutions du régime syrien fonctionnent toujours. Mais c'est formel. Ils sont affaiblis et ce sont les Kurdes qui gèrent la vie courante.»

Contrer les ambitions du PYD
Fin juillet, des images de liesse, venues du Kurdistan, ont défilé sur les écrans de télévision. Mais pour certains, cette liberté historique a un goût amer. Réunis la semaine dernière, plusieurs responsables du Conseil national kurde syrien (CNK), une coalition proche du gouvernement du Kurdistan irakien, ont du mal à cacher leur embarras. «Les membres du PYD sont armés, c'est pour cela qu'ils nous contrôlent, accuse le vice-président du CNK, Moustapha Joumah. Ils montent des postes de contrôle, surveillent les voitures, les gens ainsi que les téléphones. La population est mécontente. Chaque pas en avant devrait être fait en commun. Les contrôles, les services, l'administration doivent être gérés ensemble. Mais je pense qu'ils vont continuer à abattre leurs cartes en solitaire.»

Signé le 11 juillet dernier sous l'égide du président du Kurdistan irakien, l'accord de coopération liant l'ensemble des partis politiques kurdes de Syrie ne tient déjà plus qu'à un fil. Salah Baruddin reçoit sur la luxueuse terrasse de sa villa de Salahaddin, à quelques centaines de mètres du palais présidentiel de Massoud Barzani. Politicien influent, cet ancien compagnon de route syrien de Yasser Arafat n'exclut pas la voie armée pour contrer l'ambition hégémonique du PYD: «1500 déserteurs sont en Irak. Ces soldats vont être entraînés dans nos casernes. Ils seront ensuite qualifiés pour retourner dans leur pays et assurer la protection de leur population. 650 d'entre eux sont déjà prêts à l'action sur la frontière. La révolution gagne du terrain. Les responsables de l'Armée syrienne libre doivent maintenant coopérer avec la région du Kurdistan pour leur permettre de rentrer en Syrie.»

À couteaux tirés
Mais pour l'instant, le PYD tient fermement cette frontière et la situation inquiète Ankara. Depuis fin juillet, l'armée turque doit faire face à une recrudescence des attaques du PKK sur son propre sol. Hors de question d'offrir aux rebelles un possible sanctuaire dans le nord-est de la Syrie. Relayées par la secrétaire d'État américaine, Hillary Clinton, les menaces turques ne sont pour l'instant que verbales, mais l'armée a considérablement renforcé sa présence le long de la frontière syrienne.

À couteaux tirés avec la région autonome kurde, le gouvernement central de Bagdad suit aussi la situation de près. Des renforts de troupes sont arrivés aux portes du Kurdistan et font face désormais aux pechmergas du président Barzani autour du poste frontalier de Rabiaa. De nombreux observateurs crai­gnent l'ouverture d'un nouveau front. «Tout est possible, conclut, pessimiste, le président du Conseil national kurde, Abdoul Hakim Bashar. La Syrie est complexe et imprévisible, mais cela va sans doute avoir des conséquences sur toute la région.»



Par Etienne Huver


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